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Full text of "Cathedrales francʹaises"

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https://archive.org/details/cathedralesfranc01chap 


VUES  PITTORESQUES 


DE  LA 


CATHEDRALE  DE  PARIS, 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT, 


DESSINES 


PAR  CHAPUY, 


E  X-  Or  F  ICI  E  R    DU    GENIE   MARITIME.    ANCIEN    ELEVE    DE    L'ECOLE    POLÏ  TECHNIQUE; 


AYEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F.  T.  DE  JOLIMONT, 

IX  INGENIE!  R  ,    K  t  TEl  R  Ut  l'LlSItlliS  OIVHACF9  SUR  LES  ANTIQUITES  ET  LES  MHr«S  DU    MOYFN   ACE,   MEMRRF  DE   I.'a(.M<1MIR  DES  SCÏZtiC.Tf ,  BELLES  LETTEES  ET  Aft/S  Ut  Cà!ÊM 
DE  LA.  SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  DE  NORMANDIE,    DE  CELLE  d'ÉUULATION   DE  R.OLLN   BX  AU  TUES  SOCIETES  bà  V  i.\  IfcS. 


PARIS  9 

CHEZ  ENGELMANN  ET  O  ,  LITHOGRAPHES  ,  ÉDITEURS  ,  IUjJE  LOUIS-LE-GRAND,  N°  27, 


IMPRIMERIE   DE   GOETSCIiy  ,   RUE   LOUIS-LE-GRAND  ,     N°.  27. 


f 


EXPLICATION 

DES   PLANCHES   DE  FRAC MENS. 


a    Signes  du  Zodiaque  et  Travaux  agricoles  des  mois  de  l'année. 

b    Soubassement  du  côté  gauche  de  la  porte  dite  de  la  Sainte-Vierge. 

c    Trumeau  de  la  même  porte. 

d   Trumeau  de  la  porte  Saint-Marcel. 

e    Trumeau  de  la  porte  latérale,  côté  du  Nord.  ■ 

f    Quelques  Chapiteaux  de  la  porte  dite  de  la  Sainte- Fier ge. 

g    Bas-relief  du  Jugement  dernier,  formant  le  fond  du  timpan  de  la  grande  porte, 

tel  qu'il  était  avant  1772. 
h    Console  de  la  porte  Faint-Marcel. 
i     Rinceaux  d'ornemens  pris  à  la  porte  de  la  Vierge. 

k  L'un  des  Compartimens  des  voussures  de  la  grande  porte,  représentant 
l'Enfer. 

/  Bas-reliefs  sur  le  mur  extérieur,  côté  du  Nord,  représentant  diverses  circon- 
stances de  la  mort  de  la  Sainte-Vierge. 

m  Partie  de  la  clôture  du  chœur  et  des  bas-reliefs  qui  la  décorent  :  la  Visitation , 
la  JNativité,  et  l'Adoration  des  Mages. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

DE  PARIS. 


A  cette  époque  où  les  Nations  Gauloises,  encore  sous  la  domination  des 
Césars,  voyaient  à  peine  se  dissiper  les  erreurs  du  Paganisme,  les  pre- 
miers Chrétiens,  en  butte  aux  plus  affreuses  persécutions,  et  presque 
sous  la  hache  des  bourreaux ,  ne  pouvaient  rendre  hommage  au  vrai 
Dieu  que  dans  l'ombre  du  mystère  :  leurs  temples  n'étaient  alors  que 
de  vastes  souterrains  ou  des  cryptes  profondes  ;  et  tel  fut  le  berceau  de 
l'Eglise  de  Paris,  fondée  par  Saint  Denis  vers  le  milieu  du  troisième 
siècle. 

Mais  à  peine  Constantin  eut-il  arboré  l'étendard  de  la  croix  et  donné 
la  paix  à  la  Chrétienté ,  que  des  Monumens  religieux  plus  dignes  de  leur 
objet  s'élevèrent  librement  de  toutes  parts  ;  c'est  alors  que  fut  construite 
la  première  Basilique  de  Paris,  sur  les  bords  de  la  Seine,  à  peu  de 
distance,  à  ce  que  l'on  suppose,  de  celle  qui  existe  aujourd'hui.  Deve- 
nue trop  petite  pour  le  nombre  toujours  croissant  des  fidèles,  un  nouvel 
Edifice  plus  vaste ,  et  dont  rien  n'égalait  la  magnificence ,  si  l'on  en  croit 
l'évêque  Fortunat,  historien  et  poète  contemporain,  fut  bâti  en  555,  par 
Childebert,  à  la  sollicitation  de  Saint  Germain,  évêque  de  Paris,  sur  les 
ruines  d'un  ancien  temple  de  Jupiter  (j).  Cette  Eglise,  dévastée  par  les 
peuples  du  Nord  qui  ravagèrent  la  France  en  8^5 ,  et  presque  entière- 
ment détruite,  subsista  cependant,  à  l'aide  de  réparations  successives, 
encore  près  de  trois  siècles,  c'est-à-dire  jusqu'en  l'année  1164,  épo- 

(i)  Childebert,  quelque  temps  auparavant,  avait  publié  un  édit  par  lequel  il  ordonnait  la 
destruction  totale  des  idoles  et  des  temples  érigés  aux  dieux  des  Romains  (  Félibien,  Hist.  de  Paris, 
T.  II,  p.  '26). 

Des  fouilles  faites  en  1711  sous  le  choeur  de  1  Église  actuelle  firent  découvrir  divers  débris 
de  monumens  du  Paganisme  ,  des  inscriptions  et  des  bas-reliefs  curieux,  sur  lesquels  Montfaucon  j 
Leibnitz  ,  Buudeleau  ,  le  P.  Lobineau  et  autres  savans  ont  publié  des  dissertations. 

La  plupart  de  ces  débris,  conservés  par  l'Académie  des  Inscriptions  jusqu'en  1789,  furent 
recueillis,  à  cette  époque,  par  M.  Alex,  le  Noir,  dans  le  Musée  des  Monumens  français. 


(  2  ) 

que  à  laquelle  Maurice  de  Sully  parvint  à  l'Épiscopat.  Cet  illustre 
Archevêque  (2)  conçut  le  projet  de  rebâtir  sur  un  plan  tout  nouveau, 
et  dans  de  plus  grandes  proportions ,  la  Cathédrale  de  Paris.  Secondé 
par  la  générosité  des  Princes  de  son  temps  et  du  Peuple,  il  jeta  les 
fondemens  de  celle  qui  existe  aujourd'hui  sur  le  même  emplacement 
que  la  précédente  ;  le  pape  Alexandre  III ,  alors  réfugié  en  France ,  en 
posa  la  première  pierre  en  n63;  les  travaux  s'exécutèrent  lentement. 
Maurice  de  Sully,  mort  en  1196,  n'eut  pas  la  gloire  de  voir  achever 
son  ouvrage  ;  et  cette  entreprise,  souvent  interrompue  par  des  guerres, 
les  troubles  intérieurs  et  le  manque  d'argent,  paraît  n'avoir  été  entiè- 
rement terminée  qu'au  bout  de  deux  siècles;  malgré  ce  long  espace 
de  temps,  cette  foule  d'obstacles  qu'il  fallut  vaincre,  le  changement 
d'architectes  et  les  variations  du  goût ,  introduites  successivement  dans 
l'art  de  bâtir,  cet  immense  Edifice  est  un  de  ceux  du  même  genre  qui 
joint,  à  l'aspect  le  plus  imposant,  le  plus  d'unité  et  d'accord  dans  son 
ensemble. 

Beaucoup  d'historiens  ont  décrit  l'Église  Cathédrale  dè  Paris  ;  peu 
l'ont  considérée  sous  le  rapport  de  l'art ,  ou  ce  qu'ils  en  ont  dit  décèle 
presque  toujours  l'ignorance  ou  les  préjugés  du  temps;  cependant,  re- 
devables à  nos  dévanciers  des  nombreuses  recherches  et  des  faits  cu- 
rieux dont  ils  nous  ont  conservé  la  connaissance  (3) ,  nous  avons  dû  sou- 
vent ,  dans  cette  nouvelle  description  d'un  des  monumens  les  plus 
importans  du  moyen  âge ,  nous  approprier  une  partie  du  fruit  de  leurs 
laborieuses  veilles,  heureux  si  nous  avons  pu  y  ajouter  quelques  ré- 
flexions neuves ,  quelques  considérations  utiles. 

(2)  Maurice  de  Sully  naquit  à  Sully,  petite  ville  sur  la  Loire,  d'une  famille  obscure,  mais 
sa  science  et  sa  vertu  l'élevèrent  à  l'Épiscopat,  et  le  firent  succéder  à  Pierre  Lombard  à  l'Évêcbé 
de  Paris.  Il  était  libéral  et  magnifique;  outre  la  Catbédrale  de  Paris,  il  fonda  plusieurs  abbayes. 
11  fut  inbumé  dans  l'Église  de  l'Abbaye  de  Saint-Victor ,  où  l'on  voyait  son  épitapbe. 

(3)  Nous  citerons  particulièrement  la  Description  historique  de  l'Eglise  métropolitaine  de 
Paris  j  publiée  en  182 1  par  M.  Gilbert,  1  fort  volume  in-8.°  ,  où  l'on  trouve  réuni ,  non  seulement 
un  cboix  judicieux  des  documens  publiés  dans  les  ouvrages  précédens,  mais  encore  des  rectifications 
utiles,  des  inexactitudes  écbappées  aux  premiers  écrivains,  ainsi  cpie  des  descriptions  et  des 
relations  bistoriques  sur  les  faits  postérieurs  qu'il  n'est  pas  moins  intéressant  de  connaître. 


(  5  ) 

EXTÉRIEUR. 

L'Église  Notre-Dame  de  Paris  ne  présente  point  à  l'extérieur  ce  luxe 
d'ornemens,  cette  prodigalité  de  détails  et  cette  variété  de  composition 
que  l'on  remarque  dans  la  plupart  des  édifices  du  même  temps  ;  le  ca- 
ractère principal  et  le  mérite  réel  de  cette  célèbre  Basilique  consiste  au 
contraire  dans  une  sorte  de  sévérité  de  lignes,  dans  la  majestueuse 
simplicité  des  formes,  dans  l'unité  du  tout  ensemble;  dispositions  rare- 
ment observées  dans  les  constructions  postérieures  au  onzième  siècle.  Le 
premier  sentiment  qu'éprouve  l'observateur  n'est  point  celui  de  la  sur- 
prise ni  de  cette  émotion  irréfléchie,  excitée  d'abord  en  nous  par  la  vue 
des  choses  extraordinaires,  parla  hardiesse  d'exécution  ou  les  difficul- 
tés vaincues.  Ici,  l'imagination  n'est  point  séduite;  l'œil  contemple  avec 
calme,  et  peut  juger  avec  justesse  du  grandiose  des  proportions  et  de  la 
sage  combinaison  des  masses  :  l'esprit  approuve,  et  bientôt  il  admire. 

Pourquoi  faut-il  qu'en  cette  occasion,  comme  en  tant  d'autres,  outre 
les  ravages  du  temps ,  nous  ayons  encore  à  déplorer  les  funestes  résul- 
tats du  peu  de  goût  ou  de  la  mauvaise  volonté  des  architectes  qui  ont 
présidé  aux  restaurations  de  cet  Edifice,  et  lui  ont  ôté  une  partie  de 
son  caractère ,  en  supprimant ,  sans  discernement ,  des  ornemens  es- 
sentiels ?  C'est  ainsi  que  l'on  a  substitué  d'ignobles  tuyaux  de  plomb 
aux  gouttières  en  saillie  ,  appelées  gargouilles ,  non-seulement  destinées 
à  l'écoulement  des  eaux,  mais  encore  à  orner,  d'une  manière  si  pitto- 
resque ,  l'extrémité  des  contre-forts  ;  c'est  ainsi  que  les  moulures  ri- 
chement sculptées  de  la  rose  du  grand  portail,  et  les  pignons  à  jour 
des  fenêtres  du  côté  du  Midi  ont  été  supprimés  ;  c'est  encore  ainsi  que 
le  centre  de  la  croisée,  jadis  surmonté  d'une  flèche  élégante,  a  perdu 
cet  ornement  que  l'on  doit  considérer  comme  indispensable  dans  la 
construction  de  nos  anciennes  Basiliques;  enfin,  sous  un  frivole  prétexte, 
l'entrée  principale  a  été  défigurée ,  et  les  bas-reliefs  inutilement  muti- 
lés (4).  Si  l'on  ajoute  à  ces  dévastations  réfléchies  ,  celles  qu'entraînent 


(4)  Ce  fut  en  1772  ,  sous  la  direction  de  Soufflot  ,  dont  la  réputation  devait  faire  présager  plus 
de  goût,  qu'eut  lieu  cette  mutilation  ,  nécessitée ,  dit-on ,  pour  faciliter  le  passage  du  dais  sous  lequel 
on  porte  le  Saint-Sacrement  dans  les  processions  solennelles,  et  l'entrée  du  cortège  dans  les  céré- 


trop  souvent  les  discordes  civiles,  telle  que  la  destruction  des  nom- 
breuses statues  des  rois  de  France  et  des  personnages  religieux  qui 
décoraient,  avant  170,3,  la  façade  principale  et  les  portails  latéraux,  il 
sera  facile  de  juger  combien  la  Cathédrale  de  Paris  a  perdu  de  sa 
beauté  primitive. 

Napoléon  ,  qui  ne  recherchait  pas  moins  la  gloire  dans  les  monumens 
des  arts  que  dans  les  trophées  militaires ,  avait  ordonné  que  ce  Temple 
serait  entièrement  rétabli  dans  son  ancienne  splendeur.  Cette  noble 
pensée  n'a  reçu  qu'une  exécution  lente  et  imparfaite,  et,  malgré  les 
travaux  considérables  entrepris  depuis  plusieurs  années,  les  amis  des 
arts  font  encore  des  vœux  pour  une  restauration  plus  complète,  et 
qu'aujourd'hui,  sans  doute,  nous  avons  droit  d'attendre  de  la  pieuse 
munificence  de  nos  Princes  et  du  goût  plus  éclairé  de  nos  Architec- 
tes. Mais  en  regrettant  de  ne  pas  retrouver ,  dans  l'aspect  actuel  de 
l'Eglise  cathédrale  de  Paris,  tout  l'effet  que  devaient  produire  les  or- 
nemens  qu'elle  a  perdus ,  nous  ne  laisserons  pas  néanmoins  de  la  con- 
sidérer encore  comme  une  des  principales  Basiliques  du  moyen-âge ,  et 
*  nous  allons  essayer  de  décrire  succinctement  ce  que  chacune  de  ses 
parties  présente  de  plus  remarquable. 

Le  grand  portail,  que  l'on  croit  avoir  été  terminé  vers  l'an  1223  , 
sous  le  règne  de  Philippe- Auguste ,  est  composé  de  deux  tours  symétri- 
quement bâties  (5),  qui,  liées  au  pignon  de  la  nef  principale  dans  les 
deux  tiers  de  leur  hauteur,  forment  avec  ce  centre  commun  ,  jusqu'au 
point  où  elle  s'isolent ,  une  immense  façade  parallélogramme,  qui  n'est 
pas  sans  quelqu'analogie  avec  les  constructions  romaines,  et  semblerait 
môme,  au  premier  coup-d'œil,  être  d'une  époque  antérieure  à  celle  où 


monies  publiques.  On  supprima  alors  le  pilier  du  milieu  ,  orné  d'une  figure  de  Noire-Seigneur  et 
on  substitua  un  arc  ogive  qui  tronqua  le  bas-relief  supérieur  dans  une  de  ses  parties  les  plus  curieuses. 
Cette  nouvelle  construction  n'est  qu'une  imitation  maladroite  du  style  gothique,  sans  caractère  et 
sans  rapport  avec  le  reste  du  monument. 

(5)  Une  de  ses  tours,  celle  du  coté  du  Midi,  a  moins  de  largeur  que  l'autre,  et  il  serait  assez 
difficile  d'expliquer  la  cause  de  cette  différence.  C'est  sur  la  terrasse  de  cette  tour  qu'ont  été  faites, 
en  1744,  les  opérations  tr/gonométriques  pour  la  grande  carte  de  Cassini.  L'architecte  Legrand  et 
quelques  autres  supposent  que  ces  tours  devaient  être  surmontées  de  flèches  ou  pyramides  à  jour, 
semblables  à  celles  que  l'on  voit  en  beaucoup  d'édifices  de  ce  genre ,  et  quelque  motif  inconnu  en 
aurait  arrêté  la  construction. 


(  5  ) 

elle  fut  réellement  bâtie ,  puisque ,  malgré  l'emploi  des  arcs  ogives , 
elle  rappelle  plutôt  dans  son  ensemble  la  force  et  la  majesté  de  l'archi- 
tecture lombarde ,  que  l'élégance  et  la  légèreté  de  eelle  en  usage  au 
treizième  siècle.  Celte  façade,  flanquée  de  quatre  grands  contre-forts 
et  divisée  en  plusieurs  étages  par  d'élégantes  galeries  (G),  a  cent  vingt- 
huit  pieds  de  largeur  sur  deux  cent  quatre  d'élévation  y  compris  les 
tours ,  et  présente ,  selon  l'usage  ,  trois  grandes  portes  dont  les  vous- 
sures, les  timpans  ,  les  parois  latéraux  et  les  trumaux  sont  ornés  de 
sculptures  très-curieuses  (7)  décrites  dans  quelques  ouvrages ,  et  qui 
ont  été  l'objet  de  plusieurs  dissertations  scientifiques. 

(6)  Ces  galeries  sont  au  nombre  de  trois  :  la  première,  dite  la  galerie  des  Rois,  placée  immé- 
diatement au-dessus  des  portes,  était  décorée,  avant  1793,  de  vingt-huit  statues  des  Rois  de  France, 
depuis  Childebert  I."  jusqu'à  Philippe-Auguste.  Ces  statues  de  i4  pieds  de  proportion ,  dataient  du 
treizième  siècle ,  et  étaient  fort  curieuses  sous  le  rapport  de  l'art.  On  a  le  projet  de  les  rétablir;  mais 
des  statues  modernes  ne  pourront  avoir  ce  caractère  respectable,  imprimé  par  les  siècles,  et  si 
précieux  pour  ces  sortes  de  monumens. 

La  deuxième ,  qui  n'est,  à  proprement  parler,  que  le  couronnement  de  la  précédente  ,  est  appelée 
galerie  de  la  Vierge ,  parce  qu'on  y  voyait  une  statue  de  la  Vierge,  accompagnée  de  deux  Anges 
tenant  des  flambeaux,  sur  lesquels  le  Chevecier  plaçait  deux  cierges  allumés  pendant  que  le  Clergé, 
la  nuit  du  jeudi  après  le  dimanche  delà  sexagésime,  venait  faire  station  devant  cette  image  sur  la 
place  du  Parvis.  Il  paraît  que  cette  cérémonie  fut  abolie  à  la  suite  d'une  scène  scandaleuse  excitée 
par  des  gens  masqués  ,  qui  insultèrent  les  Chanoines  dans  leurs  fonctions. 

La  troisième  enfin  ,  nommée  galerie  des  colonnes  j  parce  qu'elle  est  en  effet  composée  d'une 
suite  de  petites  colonnes  très-sveltes ,  forme  entre  les  deux  tours  une  sorte  de  péristyle  d'un  effet 
très-heui-eux. 

(7)  Le  bas-relief  qui  surmonte  la  porte  du  milieu  ,  représente  plusieurs  scènes  du  Jugement 
dernier  :  les  Anges  sonnent  de  la  trompette;  les  Morts  ressuscitent ,  le  Élus  sont  partagés  d'avec  les 
Piéprouvés,  et  la  figure  de  Nôtre-Seigneur  placée  sur  un  trône  élevé,  entouré  d'Anges  ,  de  la  Sainte- 
Vierge  et  de  Saint-Jean ,  termine  cette  composition.  La  partie  supprimée  par  l'arc  ogive  construit 
par  Soufflot  ,  représentait,  au-dessus  du  champ  où  ressuscitaient  les  morts,  l'Archange  Saint 
Michel  pesant  les  âmes  dans  la  balance  de  la  Justice  divine  :  un  Démon,  placé  en  face,  posait  le 
doigt  sur  un  côté  de  la  balance  pour  faire  pencher  de  son  côté. 

Cette  idée  de  peser  les  âmes  et  les  destinées  des  humains  se  trouve  dans  quelques  monumens  de 
la  plus  haute  antiquité. 

A  gauche,  dans  les  compartimens  inférieurs  des  voussures,  les  Saints  sont  représentés  jouissant 
de  la  béatitude  céleste,  tandis  que  du  côté  opposé,  les  Damnés  sont  entraînés  dans  l'Enfer  par  des 
Démons  ,  dont  la  figure  hideuse  et  les  attitudes  grotesques  ne  pourraient  qu'être  faiblement  décrites. 

L'Enfer  y  est  représenté  sous  la  forme  d'un  énorme  dragon,  dont  le  ventre  ouvert  laisse  voir  une 
chaudière  flamboyante ,  où  les  Diables  entassent,  à  coups  de  fourches,  les  Réprouvés  qui  y  sont 
précipités,  la  tête  en  bas  ,  parla  gueule  du  monstre.  Mais  ce  qu^on  remarque  plus  particulièrement 
dans  ce  tableau  bizarre,  c'e&t  le  Démon  de  la  luxure  ,  caractérisé  d'une  manière  si  énergique  ,  qu'on 


(  6  ) 

La  place  appelée  Parvis  qui  précède  ce  portail  principal,  long-temps 
obstruée  de  constructions  d'un  aspect  désagréable  a  été  successivement 
agrandie  et  rendue  plus  régulière  ;  le  sol  paraît  avoir  été  considérablement 
exhaussé,  et  Sauvai,  (hist.  des  Antiq.  de  Paris  ,  T.  I,  p.  2  )  assure  qu'au 
temps  de  Louis  XII ,  il  fallait  monter  treize  marches  pour  entrer  dans 
l'Eglise.  On  y  remarquait  jadis  une  fontaine  construite  en  1639,  et  une 
statue  de  Notre-Seigneur  tenant  le  livre  des  évangiles  ,  élevée  sur  un 
piédestal  orné  des  figures  d'Aron  et  de  David  :  l'une  et  l'autre  furent 
détruites  en  1748. 

L'Evêque  de  Paris  avait  dans  le  Parvis  une  échelle  patibulaire ,  mar- 
que de  la  haute-justice  qu'il  exerçait  dans  sa  juridiction  ;  elle  fut  rem- 
placée en  1767  par  un  carcan  fixé  au  poteau  vis-à-vis  un  des  contre-forts  de 
la  tour  septentrionale  et  qui  lui-même  a  tout-à-fait  disparu  en  1 790.  C'est 
du  lieu  où  était  placé  ce  poteau  que  l'on  commence  à  compter  les  distances 
itinéraires  de  la  France  ;  il  était  d'usage  autrefois  que  les  criminels  vinssent 


s'étonnerait,  sans  doute,  de  trouver  une  pareille  figure  à  la  porte  d'un  lieu  saint,  si  l'on  ne 
savait  que  dans  ces  temps  de  mœurs  simples,  ces  sortes  de  représentations  n'étaient  pas  plus  une 
indécence  ,  que  l'usage  pieux  qu'avaient  les  Dames  romaines  les  plus  chastes  de  porter  un  phallus 
d'or  au  cou. 

Le  reste  des  voussures  est  occupé  par  des  légions  d'Archanges  ,  de  Chérubins ,  et  quelques 
personnages  de  l'Ancien-Testament.  Les  parois  latéraux  de  cette  porte,  jadis  décorés  des  statues 
des  douze  Apôtres,  ne  présentent  plus  que  des  niches  vides.  Les  sculptures  des  soubassemens  ont 
seules  été  respectées,  et  représentent  des  allégories  sur  les  vices  et  les  vertus,  divisées  en  vingt- 
quatre  tableaux. 

La  porte  à  droite  ,  nommée  porte  Sainte-Anne j  est  également  décorée  d'un  grand  bas-relief  qui 
occupe  tout  le  titupan,  et  représente  divers  sujets  de  la  vie  de  la  Vierge  et  de  la  naissance  de 
N.-S.  On  voit  sur  le  pilier,  au  trumeau  qui  partage  la  porte  en  deux  ventaux  ,  une  statue  de 
Saint  Marcel  foulant  aux  pieds  un  dragon  sortant  de  dessous  le  linceul  d'une  femme  couchée  aux 
pieds  du  Saint ,  dans  un  tombeau  servant  de  piédestal.  (  Voir  la  vie  de  Saint  Marcel  et  l'histoire  du 
Dragon.  ) 

Montf  aucon  a  décrit  et  publié  les  statues  qui  décoraient ,  avant  1  79/$ ,  les  parois  latéraux  de  cette 
porte  5  elles  étaient  réputées  d'une  époque  antérieure  à  la  construction  de  l'Église  actuelle,  et  par  cela 
même  très-précieuses  pour  l'histoire  de  l'art. 

La  troisième  porte  à  gauche,  dite  porte  de  la  Sainte- Vierge ,  est  la  plus  remarquable  et  la 
plus  riche  en  sculpture;  le  timpan  est  divisé  en  trois  parties  :  dans  la  première,  on  voit  six  fi- 
gures de  Prophètes  tenant  des  inscriptions  écrites  sur  des  bandelettes;  au-dessus  est  représentée 
la  mort  de  la  "Vierge,  ensevelie  par  les  Apôtres,  enfin  son  couronnement  dans  la  partie  supérieure. 
Sur  le  trumeau  est  placée  l'image  de  la  Sainte-Vierge,  tenant  l'Enfant-Jésus,  et  foulant  aux  pieds 
le  serpent  enlacé  autour  de  l'arbre  de  la  science  du  bien  et  du  mal  ;  sur  le  piédestal  étaient  jadis 


(  7  ) 

sur  cette  place  faire  amende  honorable  devant  la  principale  porte  de 
l'Église,  avant  d'être  conduits  ausupplice.  Damiens,  fameux  par  l'attentat 
qu'il  commit  sur  Louis  XV  ,  y  fit  amende  honorable  en  1767.  Mais  parmi 
les  faits  digues  de  remarque  ,  dont  le  Parvis  de  Notre-Dame  a  été  le 
théâtre ,  on  ne  peut  se  rappeler  sans  émotion  que  ce  fut  en  ce  lieu  que 
Jacques  de  Molay,  grand-maître  des  Templiers,  et  ses  infortunés  compa- 
gnons ,  furent  exposés  ,  chargés  de  chaînes,  sur  un  échafaud ,  pour  y 
entendre  lire  la  sentence  qui  commuait  leur  peine  en  une  prison  perpé- 
tuelle. Là ,  ce  respectacle  vieillard ,  sommé  par  le  Légat  de  renouveler  les 
aveux  que  d'horribles  tortures  lui  avaient  précédemment  arrachés  ,  pro- 
teste avec  fermeté  contre  les  calomnies  imputées  à  son  Ordre,  prend  le  ciel 
à  témoin  de  son  innocence  ,  et  livre  sa  tête  aux  bourreaux ,  pour  expier 
l'offense  que  sa  faiblesse  avait  fait  à  ses  frères ,  à  la  vérité  et  à  la  religion. 
C'était  dans  une  maison  du  Parvis  qu'en  1095  Abélard  ,  non  moins 
célèbre  par  sa  science  que  par  ses  amours  et  ses  malheurs,  tenait  cette 


groupées  quatre  figures  représentant,  d'un  côté,  Adam  et  Eve  se  cachant  après  leur  péché,  et  de 
l'autre  ,  les  mêmes  chassés  du  paradis  terrestre. 

Les  huit  grandes  statues,  qui  existaient  avant  1793  sur  les  parois  latéraux,  représentaient  Saint 
Jean ,  Saint  Etienne ,  Sainte  Geneviève ,  Saint  Germain ,  Saint  Denis  et  autres  Saints  honorés 
à  Paris  d'un  culte  particulier.  Les  soubassemens ,  d  une  structure  fort  élégante,  présentent  une 
multitude  de  petites  sculptures  délicatement  travaillées;  on  y  remarque,  d'un  côté,  les  symboles 
des  quatre  Evangélistes ,  représentés  par  un  bœuf,  un  lion,  un  homme  armé  d'une  hache  ,  et 
un  aigle. 

Au  nombre  des  autres  sculptures  qui  ornent  cette  porte  j  les  plus  dignes  de  remarque  sont  une 
suite  de  petits  reliefs  au  nombre  de  trente-six,  placés  sur  les  faces  des  pieds  droits  des  portes,  et 
qui  représentent  les  douze  signes  du  Zodiaque  et  les  travaux  agricoles  de  chaque  mois  de  l'année  , 
les  quatre  saisons,  les  quatre  âges  de  la  vie,  etc.  Ces  sculptures  fort  curieuses  ont  été  décrites 
et  analysées  par  plusieurs  savans.  {Voyez  les  Mémoires  de  l'Institut ,  T.  V \  p.  4 y  un  Mémoiie 
sur  le  zodiaque  par  F 'a  sv  mot  et  autres  par  DupuiSj  F^ivnis  de  Sawt-Fifceist  j  etc.;  les 
Mémoires  de  V Académie  royale  des  Sciences  ,  1786,  1788/  le  journal  des  Safaris ?g  mars  1786"; 
enfin  un  Mémoire  de  M.  Le  Gentil  j  qui  s'est  occupé  un  des  premiers  de  cet  objet  j  et  publié  dans 
les  Transactions  philosophiques  j  année  1772.) 

Mais  ce  qui  ne  doit  point  échapper  à  l'attention  des  curieux,  et  ce  qui  est  digne  de  toute  leur 
admiration,  ce  sont  les  ferrures  des  deux  dernières  portes  que  nous  venons  de  décrire,  particu- 
lièrement celle  de  Sainte- Anne.  Ces  ferrures  en  fer  coulé  et  adouci  ,  composées  de  rinceaux  d'or- 
nemens,  de  feuillages,  de  figures,  d'oiseaux  et  d'animaux,  sont  de  vrais  chefs-d'œuvre  de  serru- 
rerie ,  et  un  modèle  d'élégance  et  de  légèreté.  On  les  doit  au  talent  d'un  artiste  nommé  Biscoknet, 
que  l'on  croit  avoir  vécu  du  temps  de  François  I.er,  bien  que  quelques  savans  prétendent  que  cet 
ouvrage  soit  aussi  ancien  que  l'édifice. 


(  8  ) 

école  fameuse  où  venaient  s'instruire  à  l'envi  les  personnages  les  plus 
distingués  de  toutes  les  nations  de  l'Europe.  Enfin  ,  cette  foire  si  re- 
nommée (8)  ,  dont  l'origine  remonte  à  d'anciens  et  pieux  usages  des 
premiers  siècles  ,  avait  lieu  depuis  un  temps  immémorial  sur  le  Parvis  de 
Notre-Dame  ,  et  n'a  été  transférée  qu'en  181 5  sur  le  quai  des  Augustins. 

Deux  autres  portails  latéraux  terminent  les  extrémités  de  la  croisée  au 
Nord  et  au  Midi  ;  ces  portails ,  d'un  style  fort  simple,  ne  diffèrent  guère 
entre  eux  que  dans  les  détails  de  leurs ornemens.  Celui  du  côtéduMidi, 
nommé  portail  Saint-Marcel ,  semblerait  devoir  plutôt  être  désigné  sous 
le  nom  de  Saint-Etienne  ,  puisque  l'histoire  de  ce  Saint  est  le  sujet  des 
bas-reliefs  et  des  sculptures  qui  le  décorent  ;  il  fut  construit  sous  le  règne 
de  Louis  IX  ,  etle  pontificat  de  Regnaud  de  Gorbeil ,  en  1 257  ,  par  Jehan 
de  Chelles ,  maître  maçon ,  suivant  une  inscription  gravée  sur  le  mur  ,  à 
quelques  pieds  de  terre.  Les  ornemens  en  sont  bien  conservés  ;  mais  on 
y  regrette  ,  comme  aux  autres  portails,  les  statues  des  côtés  latéraux, 
enlevées  en  1793. 

Le  portail  du  côté  du  Nord,  construit  dans  le  même  goût ,  fut  élevé 
environ  cinquante  ans  après,  vers  l'an  i3i3,  par  les  soins  du  roi  Philippe- 
le-Bel ,  qui  employa  à  sa  construction  le  produit  de  la  confiscation  des 
biens  des  Templiers,  dont  il  venait  de  supprimer  l'ordre.  Plusieurs  rangs 
de  figures  occupent  le  fond  du  timpan  ;  les  unes  représentent  les  premiers 
faits  de  la  vie  de  Jésus-Christ;  les  autres  divers  épisodes  de  l'histoire  d'un 
possédé  délivré  et  converti  par  la  protection  de  la  Sainte-Vierge.  Les 
voussures  sont  remplies  de  figures  d'Anges,  dont  la  plupart  tiennent  des 
encensoirs;  et  qui  paraissent  avoir  été  originairement  peintes  et  déco- 
rées. Les  statues  des  parois  latéraux  représentaient  les  Vertus  théologales 
et  les  trois  Rois  Mages. 

Plus  loin,  du  même  côté,  on  remarque  une  petite  porte  d'une  jolie 
structure  ,  surmontée  d'un  pignon  à  jour  ,  et  accompagnée  de  deux 
obélisques  très-délicatement  travaillés;  c'était  par  cette  porte,  nommée 
la  porte  ronge  à  cause  de  la  couleur  dont  elle  est  peinte ,  que  les  Chanoines 
se  rendaient  du  cloître  à  l'Église  pour  les  offices  de  la  nuit.  On  y  voit, 
au  fond  du  cadre  ogive,  à  droite,  la  figure  de  Jean-sans-Peur  ,  duc  de 

(8)  La  foire  aux.  jambons  (  Voyez  Anecdotes  ecclésiastiques  j  Paris  j  ^ijscent  j  1777  T.  /  et 
Histoire  de  la  Vie  privée  des  Français  j  par  Le  Grajxv  D'Aussy  ,  18 15 ,  T.  I      3l4.  ) 


(  9  ) 

Bourgogne ,  et,  à  gauche  ,  celle  de  Marguerite  de  Bassière,  son  épouse. 
Quelques  historiens  pensent  que  c'est  à  leurs  pieuses  libéralités  qu  est 
due  la  construction  de  cette  porte.  Au-dessus ,  Notre-Seigneur  et  la 
Vierge  sont  représentés  couronnés  par  un  Ange;  enfin,  quelques  traits 
de  la  vie  de  Saint  Marcel,  sculptés  dans  les  voussures,  complètent  à- 
peu-près  la  décoration  de  ce  petit  portail. 

Au-delà  de  la  porte  rouge,  vers  le  chevet ,  on  remarque,  sur  le  mur 
des  chapelles ,  des  bas-reliefs  très-curieux  :  cinq  représentent  diverses 
circonstances  de  la  mort  de  la  Vierge,  d'après  une  histoire  apocryphe 
tirée  des  ménologues  grecs  (9);  le  sixième,  les  Anges  en  adoration  devant 
le  trône  de  J.-G.  ;  enfin  ,  le  septième  offre,  dans  un  même  cadre,  trois 
épisodes  de  l'histoire  d'une  femme  possédée  du  diable  et  délivrée  par 
l'intercession  de  la  Vierge  (10).  On  peut  considérer  ces  bas-reliefs  comme 
autant  de  petits  tableaux ,  destinés  probablement  à  orner  quelques  parties 
de  l'ancien  cloître,  dont  les  constructions  contiguës  à  l'Eglise  cathédrale 
en  ont  long-temps  dérobé  aux  regards  la  vue  extérieure.  Les  différens 
aspects  de  ce  bel  Edifice,  que  l'on  peut  aujourd'hui  librement  contempler, 
méritent  d'être  observés ,  particulièrement  celui  du  chevet ,  dont  la  forme 
semi-circulaire ,  le  grandiose  des  galeries  à  triple  étage ,  et  l'ingénieuse 
et  savante  disposition  des  arcs-boutans  et  des  contre-forts  surmontés  de 
pyramides  et  de  clochetons  ,  produisent  l'effet  le  plus  remarquable  (11). 
Ces  contreforts  et  ces  arcs-boutans,  qui  soutiennent  et  accompagnent 


(9)  Dans  l'un  des  plus  singuliers,  les  Apôtres  portent  la  Vierge  au  tombeau  ;  un  Juif  sacrilège  est 
étendu  à  terre,  et  ses  deux  mains,  coupées  miraculeusement,  sont  restées  attachées  au  cercueil  qu'il 
a  voulu  renverser.  Les  autres  représentent  la  mort  de  la  Vierge,  son  assomption,  sa  réception  dans 
la  gloire  céleste;  enfin,  la  Vierge  assise  à  la  droite  de  Dieu,  au  milieu  du  concert  des  Anges. 
Gilbert,  Description  historique  de  f  Eglise  Cathédrale  de  Paris,  page  128. 

(10)  Les  Monumens  religieux  du  moyen-âge  offrent  fréquemment  des  sujets  de  ce  genre  dans  les 
sculptures  qui  les  décorent ,  soit  que  ces  histoires  de  possessions  du  Démon  fussent  véritables  ou 
crues  véritables ,  soit  qu'on  ne  doive  les  considérer  que  comme  des  emblèmes  pieux  de  la  con- 
version des  Hérétiques  ou  des  Pécheurs. 

(n)  L'extrémité  du  toit,  au-dessus  du  chevet,  avait  toujours  été  surmontée  d'une  croix,  déco- 
ration nécessaire  de  nos  temples,  et  qui  avait  été  renversée  dans  les  troubles  révolutionnaires.  On 
vient  récemment  d'en  placer  une  nouvelle.  Tout  en  applaudissant,  avec  raison  ,  au  rétablissement 
de  ce  signe  révéré  des  Chrétiens,  on  regrette  que  cette  croix  massive  et  de  mauvais  goût  soit  si  peu 
en  harmonie  avec  le  svelte  et  l'élégance  de  cette  partie  de  l'Edifice. 

2 


(  io  ) 

les  murs  de  l'Edifice  dans  toute  son  étendue,  prouvent,  par  l'art  avec 
lequel  leur  construction  et  leur  force  sont  combinées ,  que  les  Architectes 
de  ce  temps  étaient  non  moins  savans  en  théorie  qu'habiles  dans  l'exé- 
cution. 

La  couverture  des  combles,  entièrement  en  plomb  ,  est  composée  de 
mille  deux  cent  trente-six  tables  de  plomb ,  de  trois  pieds  de  large  sur  dix 
de  long,  et  pesant  ensemble  420,240  livres.  Cet  ouvrage  immense  fut 
entrepris  par  le  vertueux  cardinal  de  Noailies  en  1726,  du  fruit  de  ses 
économies. 


(  II  ) 


INTÉRIEUR. 

Il  suffit  d'observer  sans  prévention  l'aspect  magnifique  que  présentent 
la  plupart  des  grandes  Eglises  élevées  par  les  architectes  du  moyen-âge , 
pour  se  convaincre  que  le  style  appelé  gothique  convient  plus  particu- 
lièrement à  nos  temples ,  auxquels  il  imprime  un  caractère  solennel  et 
religieux,  que  n'offrent  point,  en  ce  genre,  les  imitations,  plus  ou 
moins  heureuses ,  de  l'architecture  grecque  ou  romaine.  Les  Basiliques 
de  Saint-Pierre  de  Rome,  de  Saint-Paul  de  Londres,  de  Sainte-Gene- 
viève de  Paris,  chefs-d'ceuvres  si  vantés  de  l'Ecole  moderne,  sont  loin  , 
malgré  leur  grandiose  et  leur  somptuosité ,  d'exciter  en  nous  ce  sentiment 
involontaire  de  vénération  et  de  grandeur ,  cette  émotion  indéfinissable , 
qui  s'empare  de  notre  âme  quand  nous  contemplons,  même  avec  des 
dispositions  indifférentes,  l'intérieur  des  Edifices  étonnans  bâtis  dans  les 
douzième ,  treizième  et  quatorzième  siècles. 

Quelle  élévation,  quelle  souplesse  dans  les  voûtes,  dont  la  hardiesse, 
la  grâcieuse  courbure  ogive ,  et  les  nervures  délicatement  profilées  sur- 
prennent et  charment  l'œil!  Quelle  légèreté  dans  les  masses  évidées  par 
des  fenêtrages  presque  continus,  découpés  en  fleurons,  en  rosaces,  avec 
tant  d'art  que  la  pierre  semble  devenue  flexible  pour  prendre  ,  au  gré  de 
l'ouvrier,  les  formes  les  plus  variées  !  Quelle  richesse  dans  la  disposition 
des  piliers,  soit  sous  la  forme  de  colonnes  majestueuses  isolées,  sur- 
montées de  feuillages  ou  d'ornemens  symboliques ,  soit  sous  la  forme 
de  petites  colonnes  fuselées  réunies  en  faisceau,  élevées  d'un  seul  jet  à 
des  hauteurs  prodigieuses!  Quelle  immensité  dans  ces  vastes  pérystiles, 
ces  nefs  multipliées ,  dont  les  aspects  si  variés  sont  rendus  plus  pitto- 
resques encore  par  mille  accidens  de  lumière ,  et  par  l'effet  mystérieux 
des  vitraux  peints!  Tout  paraît  digne  de  la  Majesté  suprême,  tout 
commande  le  respect  dans  ces  demeures  sacrées ,  que  l'on  peut  regarder 
comme  une  ingénieuse  imitation  des  immenses  berceaux  formés  par 
d'antiques  forêts  ,  asiles  impénétrables  des  premiers  mystères  religieux, 
et  qui ,  pour  nous  servir  de  l'expression  d'un  célèbre  romancier,  furent 
sans  doute  les  premières  Cathédrales  de  la  nature. 

Ces  considérations  générales  doivent  s'appliquer  en  entier  à  l'intérieur 


(   12  ) 

de  l'Eglise  de  Notre-Dame  de  Paris ,  un  des  plus  vastes  et  des  plus  imposans 
que  l'on  puisse  citer.  Ce  bel  Edifice ,  dont  la  partie  centrale  figure  une 
croix  latine,  soutenu  par  cent  vingt  piliers  de  proportion  et  de  structure 
différentes  (  1 2),  mais  régulièrement  disposés ,  et  qui  forment  une  double 
enceinte  autour  de  la  nef  et  du  chœur,  a  trois  cent-quatre-vingt-dix  pieds 
de  longueur,  sur  cent  quarante  de  largeur  et  cent  quatre  de  hauteur  dans 
œuvre  ;  il  offre  dans  toutes  ses  parties ,  comme  à  l'extérieur,  les  dimensions 
les  plus  heureuses ,  une  sévérité  de  lignes  remarquable ,  et  une  sage  éco- 
nomie d'ornemens.  De  spacieuses  galeries ,  situées  au-dessus  des  bas- 
côtés,  et  ouvertes  dans  toute  l'étendue  de  chaque  travée  des  nefs  et  du 
chœur,  présentent  autant  de  tribunes  élégantes  où  se  placent  les  personnes 
invitées  dans  les  jours  de  cérémonies  (1 3);  enfin ,  vingt-sept  chapelles  sont 
construites  dans  les  travées  extérieures  des  bas-côtés ,  et  régnent  autour 
de  ce  temple,  dont  le  pavé,  tout  en  marbre ,  ajoute  encore  à  la  ma- 
gnificence. 

Mais  si  la  plupart  de  nos  anciennes  Eglises  n'ont  pas  conservé  à  l'exté- 
rieur, dans  toute  son  intégrité,  le  style  du  temps,  l'intérieur  n'a  pasété 
moins  souvent  défiguré  par  le  mauvais  goût,  le  caprice  et  la  mode  ;  c'est 
ainsi  qu'en  blanchissant ,  à  différentes  époques ,  les  murs  de  la  Cathédrale 
de  Paris,  on  a  fait  disparaître  d'anciennes  peintures  curieuses  (i4)»  qui 


(12)  La  plupart  de  ces  piliers  sont  de  forme  ronde,  tels  qu'on  les  remarque  ordinairement  dans 
l'architecture  gothique  des  treizième  et  quatorzième  siècles  ;  quelques-uns  seulement  offrent  pour 
différence  une  réunion  de  petites  colonnes  légères  groupées  autour  de  la  colonne  principale,  dont 
elles  sont  cependant  détachées.  M.  Gilbert ,  dans  sa  Description  de  la  Cathédrale  de  Paris,  remarque 
que  ces  petites  colonnes  rendent  un  son  comme  du  bronze  quand  on  les  frappe  avec  un  corps  dur. 
Ce  fait  est  exact,  et  quoique  ces  colonnes  paraissent  parfaitement  égales  dans  leurs  proportions, 
l'intensité  du  son  varie  pour  chacune  d'elles ,  et  diminue  même  sensiblement  à  mesure  qu'on 
s'éloigne  des  extrémités  :  on  a  quelques  exemples  de  ce  phénomène  d'acoustique. 

(13)  C'est  aux  balcons  de  ces  tribunes  que  1  on  exposait  autrefois,  pendant  la  guerre,  les  drapeaux 
pris  sur  l'ennemi.  On  cite  à  ce  sujet  l'anecdote  suivante  : 

En  169,3,  le  Maréchal  de  Luxembourg  vint  à  Notre-Dame  pour  assister  au  Te  Deum  chanté  à 
l'occasion  delà  victoire  de  Marseille;  l'Eglise  était  alors  tendue,  d'un  bout  à  l'autre,  des  drapeaux 
que  ce  Maréchal  avait  pris  sur  les  ennemis  à  Fleurus,  à  Steinkerke,  à  Nerwinde  :  le  Prince  de 
Conti ,  fertile  en  bons  mots  ,  tenait  ce  héros  par  la  main  en  entrant  dans  l'Église,  et  dit,  en  écartant 
la  foule  qui  embarrassait  la  porte  :  Place,  Messieurs ,  laissez  passer  le  tapissier  de  Notre-Dame. 

(14)  On  a  découvert  plusieurs  fois  des  vestiges  de  ces  peintures  appliquées  sur  un  enduit  en  pâte, 
et  notamment  en  1819,  dans  la  chapelle  de  la  Vierge.  Cette  peinture  représentait  l'apothéose  de 
Saint  Nicaise.  (Gilbert,  Descr.  hisl.  de  la  Cathédrale  de  Paris,  p.  l35.) 


(  i3  ) 

caractérisaient  le  système  de  décoration  primitive ,  en  même  temps  qu'on 
a  dépouillé  la  pierre  de  cette  teinte  grise,  empreinte  des  siècles ,  et  que 
l'on  aime  à  retrouver  dans  les  vieux  Edifices.  Le  chœur  et  le  sanctuaire, 
surchargés,  à  grands  frais,  d'une  architecture  en  placage  et  d'ornemens 
modernes ,  exécutés  sur  les  dessins  de  Mansard  et  de  Robert  de  Coste , 
architectes  de  Louis  XIV,  ne  présentent,  malgré  l'éclat  des  marbres  et 
de  la  dorure,  qu'un  mélange  bizarre  de  styles  incohérens  (i5).  Le  jubé 
en  pierre  qui  décorait  l'entrée  du  chœur,  et  les  clôtures  des  chapelles 
ont  disparu ,  ainsi  que  quelques  monumens  de  sculpture  des  premiers 
siècles  ,  dont  à  peine  on  conserve  aujourd'hui  le  souvenir  (16).  Enfin  la 
plus  grande  partie  des  riches  vitraux  peints ,  exécutés  dans  les  douzième  et 
treizième  siècles  (17),  détruits  par  diverses  causes  ,  n'ont  point  été  rem- 
placés, et  la  lumière,  pénétrant  aujourd'hui  trop  vivement  à  travers  le 
verre  blanc,  ôte  à  cet  Edifice  une  partie  du  charme  que  produit  un  jour 
plus  doux.  Les  trois  grandes  roses  seules,  aussi  remarquables  par  la 
délicatesse  des  compartimens  que  par  la  beauté  des  couleurs ,  ont  été 
soigneusement  conservées ,  et  peuvent  être  regardées  comme  des  chefs- 
d'œuvre  de  ce  genre  (18). 


(15)  Ces  prétendus  embellissemens  coûtèrent  plusieurs  millions,  et  les  travaux  durèrent  près  de 
quinze  ans.  Ils  furent  entrepris  par  Louis  XIV,  en  exécution  d'un  vœu  de  Louis  XIII.  {Voyez  la 
Descr.  hist.  de  la  Cathédrale  de  Paris,  par  Gilbert,  p.  207.  ) 

(16)  Tels  que  la  fameuse  statue  gigantesque  de  Saint  Christophe  placée  au  bas  de  la  nef,  près  de 
la  porte  d'entrée  :  elle  fut  détruite  en  1786  ;  la  statue  équestre  de  Philippe-le-Bel,  adossée  au  dernier 
pilier  de  la  nef,  à  droite,  érigée  en  i3o4,  détruite  en  1789;  les  anciens  autels  des  chapelles  et 
quelques  monumens  funèbres.  [Voir  les  diverses  Descriptiotis  de  la  Cathédrale  de  Paris.  ) 

(17)  M.  Gilbert  ,  dans  l'ouvrage  déjà  cilé,  entre  dans  des  détails  très-étendus  sur  ces  anCiens 
vitraux ,  et  sur  ceux  qui  les  ont  remplacés,  page  161  et  suivantes. 

(18)  La  rose  de  la  façade  principale  a  quarante  pieds  de  diamètre  ;  les  vitraux  en  ont  été  restaurés 
en  1731  ;  mais  il  existe  un  dérangement  dans  la  plupart  des  sujets  ,  causé,  soit  par  la  difficulté  que 
présentait  cette  restauration,  soit  par  la  maladresse  de  l'ouvrier.  Cependant  on  peut  y  distinguer 
encore  les  signes  du  Zodiaque  ,  les  emblèmes  des  travaux  agricoles,  des  douze  mois  de  l'année,  et 
plusieurs  figures  allégoriques. 

La  rose  méridionale  menaçant  ruine  fut  construite  à  neuf  en  1726  et  1727  ,  aux  frais  du 
Cardinal  de  Noaille ,  Archevêque  de  Paris,  et  coûta  près  de  80,000  livres.  L'exécution  en  est  due  à 
Claude  Penel  ,  très-habile  appareilleur  ,  d'après  les  dessins  et  sous  la  conduite  de  Baffrand  , 
architecte  du  Roi ,  qui  se  conforma  scrupuleusement  à  la  disposition  de  l'ancienne  rose.  L'immense 
quantité  de  verres  peints,  dont  la  rose  est  garnie,  fut  remise  en  plomb  neuf  dans  son  ordre  primitif. 


(  *4  ) 

Cependant ,  si,  parmi  les  ornemens  intérieurs  de  la  Cathédrale  de 
Paris  qui  ont  survécu  aux  différens  genres  de  destruction ,  ou  qui  sont 
l'ouvrage  des  temps  modernes ,  quelques-uns  ne  paraissent  pas  entière- 
ment en  harmonie  avec  le  style  général  de  l'Edifice ,  la  plupart  du 
moins,  considérés  isolément,  méritent  de  fixer  l'attention.  Tels  sont 
les  bas-reliefs  en  bronze  doré  du  maître-autel  (19);  un  groupe  en  mar- 
bre de  Carrare  chef-d'œuvre  de  l'art,  représentant  la  descente  de 
croix,  exécuté  par  Nicolas  Coustou,  et  placé  derrière  l'autel  au  fond 
du  sanctuaire;  les  statues  en  marbre  blanc,  de  Louis  XIII  et  de 
Louis  XIV,  par  Guillaume  Coustou  et  Antoine  Coysevox,  aux  deux 
côtés  de  l'autel  (20)  ;  le  pavé  en  mosaïque  du  sanctuaire ,  la  boiserie 
des  stales  enrichie  de  sculptures  très-délicates  et  de  la  plus  belle  con- 
servation, les  huit  tableaux  qui  décorent  les  parois  latéraux  du  chœur, 
productions  remarquables  des  Jouvenet,  des  Philippe  de  Champagne  , 
des  Lafosse,  Louis  Boulogne,  Lahire  et  Coypel  (21);  les  grilles  en  fer 
poli,  ornées  de  bronze  doré,  qui  ferment  l'entrée  du  chœur  et  le  pour- 
tour du  sanctuaire  (22);  les  bas-reliefs  en  ronde-bosse,  représentant 


par  Guillaume  Brice  ,  un  des  plus  habiles  vitriers  de  son  temps ,  et  qui  avait  aussi  rétabli  les  vitraux 
de  la  Sainte-Chapelle  de  Paris. 

La  rose  septentrionale  présente  à-peu-près  les  mêmes  dispositions  que  la  précédente;  elle  a  été 
soigneusement  réparée  en  1783.  Chacune  de  ces  roses  a  42  pieds  de  diamètre. 

(19)  Celui  du  milieu,  le  plus  remarquable,  est  de  Van  Cléve,  sculpteur  célèbre  sous  Louis  XIY, 
et  ornait  autrefois  le  retable  d'autel  de  la  chapelle  Louvois,  dans  l'Eglise  des  Capucines  de  la  place 
Vendôme.  L'autel  actuel  a  été  exécuté  en  1 8o3  ,  sur  les  dessins  de  Legrand  ,  architecte. 

(20)  Ces  statues,  dignes  de  la  réputation  de  ces  deux  célèbres  statuaires,  sont  dues  à  la  munifi- 
cence du  duc  d'Antin  ,  surintendant  des  bâtimens  sous  Louis  XIY. 

(21)  Un  chanoine,  nommé  l'abbé  de  Laporte,  fit  don ,  en  1709,  à  la  Cathédrale  de  Paris  ,  de  ces 
huit  tableaux  qui  représentent  les  principaux  traits  de  la  vie  de  la  Vierge.  Louis  XIV  lui  en  témoigna 
sa  satisfaction  dans  une  lettre  qu'il  ordonna  au  Marquis  d'Antin  de  lui  écrire.  Ce  vertueux  Ecclé- 
siastique, devenu  ledernieractionnaired'une  tontine,  se  trouva  possesseur  d'une  fortune  considérable 
qu'il  consacra  au  soulagement  des  malheureux  ,  en  les  instituant  ses  légataires  universels. 

L'intérieur  de  la  nef  contenait  autrefois  une  collection  rare  de  tableaux  exécutés  par  les  plus  habiles 
Artistes  du  temps  ,  et  qui  était  due  à  une  pieuse  association  d'Orfèvres,  qui ,  chaque  année,  offrait 
un  tableau  en  l'honneur  de  la  Sainte-Vierge.  Une  partie  de  ces  peintures  est  aujourd'hui  au  Musée 
Royal. 

(22)  Elles  ont  été  exécutées ,  en  1809 ,  sur  les  dessins  de  MM.  Percier  et  Fontainb,  architectes  du 
Gouvernement,  par  Vavin,  serrurier,  et  Forestier,  fondeur-ciseleur.  Celles  du  sanctuaire  ont  été 
faites  avec  tant  de  précision ,  et  sont  posées  de  manière  qu'elles  peuvent  s'enlever  à  volonté  dans  les 
circonstances  extraordinaires. 


(  i5  ) 

divers  sujets  de  la  vie  de  J.-C,  que  l'on  remarque  à  l'extérieur  des 
côtés  du  chœur  :  fragmens  curieux  de  l'ancienne  clôture  en  pierre  de 
cette  partie  de  l'Eglise,  et  qui  datent  du  quatorzième  siècle  (23);  la 
belle  statue  de  la  Sainte-Vierge,  chef-d'œuvre  d'Antoine  Raggi,  dans 
la  chapelle  de  la  Vierge  (24)  ;  enfin  les  mausolées  du  comte  d'Harcour 
par  Pigale ,  d'Albert  de  Gondi ,  Maréchal  de  France ,  de  Pierre  de  Gondi , 
Evêque,  et  celui  du  Cardinal  Du  Belloy,  mort  en  1808,  morceau  re- 
marquable dû  au  ciseau  de  M.  Deseine  (25). 

Outre  ces  nombreux  monumens,  si  dignes  d'orner  une  des  princi- 
pales Basiliques  de  l'Europe ,  et  que  nous  venons  d'indiquer  rapidement , 
la  Cathédrale  de  Paris  renferme  encore,  dans  le  lieu  appelé  le  trésor, 
une  grande  quantité  de  châsses ,  de  reliques  (26),  d'ornemens  sacer- 
dotaux,  de  vases  sacrés,  et  d'objets  non  moins  précieux  par  leur  anti- 
quité que  par  l'élégance  des  formes  et  la  richesse  de  la  matière. 


(28)  Avant  les  changemens  faits  au  chœur,  sous  le  règne  de  Louis  XIV,  on  voyait  sur  cette 
clôture,  au  fond  de  la  porte  rouge,  la  figure  en  relief  d'un  homme  à  genoux,  au-dessus  duquel  était 
gravée  cette  inscription,  en  caractères  gothiques  :  Cest  maistre  Jehan  Rauy  qui  fut  masson  de 
Rostre-Dame  de  Paris  par  l'espace  de  XXVI  ans ,  et  commença  ces  nouvelles  histoires ,  et 
maistre  Jehan  le  Bouteillier,  son  nepueu,  les  a  parfaictes  en  MCCCLI. 

(24)  Cette  statue,  faite  d'après  le  modèle  du  cavalier  Bernin,  coûta  10,000  francs  au  Cardinal 
Antoine  Barberin  ,  outre  les  frais  de  transport  à  Paris ,  et  fut  donnée  en  présent  par  ce  Prélat  aux 
Carmes  Déchaussés  de  la  rue  de  Vaugirard  ;  conservée  au  Musée  des  Petits-Augustins  pendant  la 
Révolution  ,  elle  a  été  placée  dans  la  chapelle  de  la  Vierge  en  1802. 

(25)  Ce  beau  monument,  qui  cependant  a  été  l'objet  de  quelques  critiques  judicieuses ,  avait 
été  ordonné  par  Napoléon  qui  permit,  par  un  privilège  spécial, ,que  le  Cardinal  Du  Belloy  fût  inhumé 
dans  le  caveau  de  ses  ancêtres,  pour  attester  la  singulière  considération  qu'il  avait  pour  les  vertus 
e'piscopales  de  ce  Prélat.  Ce  tombeau  n'a  été  terminé  qu'en  1819. 

(26)  On  y  conserve,  entre  autres,  la  couronne  d'épiDes  de  N.-S.,  achetée  par  Saint-Louis  , 
i3,og5  hyperperses  d'or  (environ  1 56, 900  livres  de  notre  monnaie),  enfermée  dans  un  magnifique 
reliquaire  ;  nous  regrettons  de  ne  pouvoir  transcrire  ici  les  documens  historiques  relatifs  à  cette 
curieuse  relique,  dont  l'authenticité  paraît  reconnue,  et  qui  a  été  conservée  pendant  la  Révolution  , 
au  cabinet  des  Antiques  de  la  Bibliothèque  Royale,  (Voyez  l'Ouvrage  de  M.  Gilbert,  p.  529).  On  y 
montre  encore  l'escourgette  ou  petit  fouet  en  chaînes  de  fer  avec  lequel  Saint-Louis  se  faisait  donner 
la  discipline ,  tous  les  vendredis,  par  son  confesseur  ;  enfin  une  chemise  de  ce  Prince  à  laquelle  est 
attachée  une  bandelette  de  parchemin  ,  sur  laquelle  est  écrit,  en  caractères  gothiques  : 

Cest  la  chemise  de  Mons  Sainct  Loys,  jadis  Roi  de  France,  il  n'y  a  que  une  manche. 
Cette  chemise  ressemble  à  celle  d'une  femme;  l'ouverture  du  poignet  est  fort  étroite  ;  les  pointes 
au  lieu  d'être  sur  les  côtés  sont  sur  le  devant  et  sur  le  derrière;  elle  a  trois  pieds  neuf  pouces  de  haut 
et  l'ouverture  du  cou  est  taillée  en  forme  de  cœur. 


(  16  ) 

Si  les  beautés  de  l'art  ont  placé  l'Eglise  Notre-Dame  de  Paris  au  pre- 
mier rang  parmi  nos  monumens  nationaux ,  elle  ne  le  mérite  pas  moins 
par  les  grands  et  touchans  souvenirs  qui  la  rattachent  à  notre  histoire. 
C'est  dans  ce  temple,  tant  de  fois  orné  de  leurs  pieuses  mains,  que  les 
Rois  de  France  viennent ,  après  leur  avènement  au  Trône,  déposer  aux 
pieds  de  l'Éternel  le  poids  de  leur  couronne,  et  renouveler  le  serment 
d'être  fidèles  observateurs  de  la  justice  et  les  pères  du  peuple.  Couverts 
des  trophées  de  la  victoire ,  ou  affligés  par  quelque  calamité  publique , 
nos  illustres  Monarques  ont  souvent  fait  retentir  ces  voûtes  augustes  de 
leurs  ferventes  invocations,  ou  de  leurs  chants  d'actions  de  grâces,  et 
naguère  encore  nous  avons  pu  contempler,  avec  émotion ,  la  capitale 
entière  prosternée  devant  les  autels  avec  une  mère  infortunée,  offrir, 
à  celui  qui  dispose  des  hommes  et  des  empires ,  le  prince  nouveau-né , 
espoir  de  la  France ,  l'héritier  des  Saint  Louis ,  des  Louis  XII ,  des  Henri , 
un  jour  l'émule  de  leurs  vertus. 


FIN, 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE  D'AMIENS 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT, 

DESSINÉS 

PAR  CHAPUY, 

EX   OFFICIER    DU    GÉNIE   MARITIME,    ANCIEN    ÉLÈVE    DE    L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE; 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F.  T.  DE  JOLIMONT, 

EX  l\'CKMFI'R  ,    A  L'TEt'B    DE  PLI  SI  £  C  IIS  01TIÏACK9  SBB  LFS  ANTIQIITÎS  ET  LES  MTEtJlS  DU   MOTSN    AGE,   MEMRBR  DE  I.'aCADLHIE  DES  SCirKfES,  BELLES  LETTRES  ET  A  RIS  DE  CAEX 
DB  LA  SOCItTl,  DES  ANTIQUAIRES  DE  NORMANDIE,    DE  CELLE  d'ÉMELATIO.N    DB  ROt'EN   ET  AUTRES  SOCIETES  SAVANTES. 


PARIS  9 

CHEZ  ENGELMANN  ET  O  ,  LITHOGRAPHES  ,  ÉDITEURS  ,  RUE  LOU1S-LE-GRAND,  N° 

 ■  -s<<3&3  uni —   

IMPRIMERIE   DE   GOETSCIIY  ,   RUE   LOUIS-LE-GRAND  ,     N°.  27. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

D'AMIENS. 


Vers  le  milieu  du  quatrième  siècle ,  sous  le  règne  de  l'empereur 
Gratien,  la  première  Eglise  chrétienne  du  diocèse  d'Amiens  fut  élevée 
par  saint  Firmin ,  deuxième  du  nom ,  fils  ou  proche  parent  du  sénateur 
Faustinien,  et  troisième  évêque  d'Amiens.  Ce  généreux  confesseur  la 
fit  construire  en  un  lieu  depuis  long-temps  consacré  ,  par  la  piété  de  sa 
famille,  à  la  sépulture  des  fidèles  morts  pour  la  religion  :  et  où  reposait 
déjà  le  corps  de  saint  Firmin-le-Martyr  -,  premier  évêque  d'Amiens, 
immolé  pour  prix  de  ses  vertus  et  de  son  apostolat,  dans  la  citadelle  de 
la  ville  ,  l'an  5oo. 

Cette  Eglise,  instituée  sous  le  titre  de  Notre-Dame-des-Martyrs ,  peut 
être  considérée  comme  la  première  Cathédrale  d'Amiens,  et  fut  le  siège 
de  l'évêque  pendant  plus  de  deux  siècles. 

Il  paraît  qu'on  avait  insensiblement  perdu  la  tradition  du  lieu  où 
étaient  déposés  les  restes  du  martyr  saint  Firmin,  puisque  vers  l'an  61 3, 
saint  Salve,  neuvième  évêque  d'Amiens,  en  faisait  la  recherche,  et  dé- 
couvrit miraculeusement  son  tombeau  sous  l'autel  de  son  Eglise.  Cet 
événement  fut  signalé,  disent  les  chroniques  et  les  légendes,  par  de 
nombreux  miracles  ;  une  odeur  suave  se  répandit  au  loin  dans  l'air,  des 
malades  furent  guéris ,  et  la  nature  au  milieu  de  l'hiver  se  couvrit  de 
verdure  et  de  fleurs.  Les  habitans  des  villes  voisines,  avertis  par  tant 
de  prodiges ,  accoururent  pour  implorer  l'intercession  du  saint  et  ren- 
dre hommage  à  ses  reliques.  Leurs  dons  furent  si  considérables,  que 
l'on  résolut  d'en  consacrer  le  produit  à  bâtir  une  nouvelle  Eglise  dédiée 
à  saint  Firmin,  sur  le  lieu  même  de  son  supplice,  et  d'y  déposer  son 
corps  (1).  Lorsque  l'édifice  fut  achevé,  saint  Salve  y  transporta  en 


(1)  Cet  emplacement  faisait  partie  c!e  celui  de  l'Église  actuelle. 


(-4  ) 

grande  pompe  l'objet  de  tant  de  vénération  ,  et  y  établit  son  siège  épis- 
copal ,  après  avoir  laissé  à  Notre-Dame-des-Martyrs  quelques  prêtres 
pour  en  faire  le  service ,  et  avoir  changé  son  nom  en  celui  de  Saint- 
Acheul,  qu'elle  porte  aujourd'hui. 

Cette  seconde  Cathédrale  (2)  existait  encore  au  neuvième  siècle  ;  brû- 
lée par  les  Normands  en  881 ,  plusieurs  fois  depuis  reconstruite  ou  ré- 
parée par  suite  de  divers  événemens  ,  elle  fut  enfin  entièrement  réduite 
en  cendre  par  le  feu  du  ciel,  en  1218,  ainsi  que  tous  les  titres,  les 
martyrologues  et  les  archives  de  l'évêché  et  du  chapitre. 

Deux  ans  s'écoulèrent  sans  qu'on  s'occupât  ou  sans  qu'il  fût  possible 
de  reconstruire  une  nouvelle  Eglise.  Cependant  la  nécessité  d'un  lieu 
convenable  pour  la  réunion  des  fidèles  et  pour  placer  décemment  le 
corps  de  saint  Firmin ,  ainsi  qu'une  relique  non  moins  précieuse ,  le 
chef  de  saint  Jean-Baptiste  récemment  apporté  des  Lieux-Saints ,  dé- 
termina l'évêque  Evrard  à  demander  à  son  clergé  et  aux  peuples  des 
secours,  pour  relever  de  ses  ruines  le  temple  du  Seigneur;  la  voix  du 
pasteur  fut  entendue ,  et  chacun  s'empressa  d'y  répondre  avec  zèle. 
Robert  de  Lusarches,  dont  le  nom  est  du  petit  nombre  de  ceux  des  ar- 
chitectes de  ce  temps  qui  soient  parvenus  jusqu'à  nous  ,  fut  chargé  des 
plans  et  de  la  construction  de  l'édifice.  A  cette  époque,  l'enthousiasme 
pour  les  monumens  religieux  était  porté  au  plus  haut  degré  (3)  ;  de 
toutes  parts  s'élevaient  ces  magnifiques  basiliques  qui  font  encore  le 
plus  bel  ornement  de  la  plupart  de  nos  villes ,  et  il  s'était  établi  entre 
les  divers  architectes  une  rivalité  qui  tournait  au  profit  de  l'art. 

Robert  s'efforça  donc  d'égaler ,  ou  même  de  surpasser  les  plus  beaux 
édifices  de  ce  temps,  et  jeta  les  fondemens  de  la  Cathédrale  actuelle 
en  1220.  La  première  pierre  en  fut  posée  par  l'évêque  Evrard,  sous  le 
pontificat  d'Honoré  III  et  le  règne  de  Philippe- Auguste;  mais  ni  le  fon- 
dateur, ni  l'architecte  ne  purent  jouir  de  leur  ouvrage,  car  à  peine 
l'édifice  s'élevait-il  à  quelques  pieds  de  terre  que  l'évêque  Evrard  mou- 
rut ,  et  probablement  Robert  de  Lusarches  lui-même ,  puisque  trois  ans 


(2)  C'était  un  Édifice  fort  simple  et  en  grande  partie  de  charpente,  lignis  tabulis  fabricata. 

(3)  On  allait  jusqu'à  démolir  les  anciennes  Églises  pour  en  construire  de  plus  magnifiques. 


(  5  ) 

après,  sous  l'Episcopat  de  Godefroi  d'Eu,  qui  succéda  à  Evrard,  la 
conduite  des  travaux  fut  confiée  à  un  nommé  Thomas  de  Cormont. 
Ceux-ci  eux-mêmes  ne  virent  élever  l'Eglise  que  jusqu'aux  voûtes  ;  plu- 
sieurs évêques  succédèrent  à  Godefroi,  et  Renaud  de  Cormont  remplaça 
depuis  son  père  dans  la  conduite  de  cette  entreprise,  avant  qu'elle  fût 
entièrement  achevée. 

Il  paraît  qu'alors,  comme  de  nos'  jours,  on  commençait  de  vastes 
édifices,  sans  trop  prévoir  quand  et  comment  on  les  pourrait  finir:  l'ar- 
gent manqua  lorsque  les  travaux  étaient  environ  à  la  moitié  de  leur 
exécution.  Arnoult ,  évêque  en  1240,  fut  obligé  de  faire  un  nouvel  ap- 
pel au  zèle  et  à  la  piété  des  fidèles.  Il  ordonna  des  processions  solennelles 
où  l'on  porta  la  châsse  de  saint  Honoré  ;  et  fit  faire  des  exhortations 
dans  toutes  les  Eglises  du  diocèse.  Ces  moyens  eurent  un  plein  succès; 
les  travaux  furent  continués  avec  activité ,  et  cette  superbe  basilique 
terminée  en  1288,  68  années  après  le  commencement  des  travaux.  On 
fit  alors  graver  au  milieu  de  la  nef,  sur  des  lames  de  cuivre  disposées 
autour  d'un  disque  de  marbre  noir,  l'inscription  suivante,  dont  les  his- 
toriens nous  ont  conservé  la  connaissance ,  mais  qui  n'est  plus  lisible 
aujourd'hui  : 

En  l'an  de  grâce  mil  deux  cens 
Et  vingt  fut  l'œuvre  de  cheans 
Premièrement  encommenchiée 
A  dont  iert  de  chest  Évechié 
Everard  Éveque  beniis 
Et  le  Roi  de  France  Loys, 
Qui  fust  fil  Philippe-le-Sage 
Chil  qui  maistre  était  de  l'ouvrage 
Maistre  Robert  était  nommé 
Et  de  Lusarches  surnommé 
Maistre  Thomas  fu  après  lui 
De  Cormont,  et  après  cestui 
Son  fil  maistre  Renaud  qui  mettre 
Fit  a  chest  point  chi  ceste  lettre 
Que  l'incarnation  valoit 
Treize  cents  ans  douze  en  falloit. 


(  6  ) 

EXTÉRIEUR. 

L'Église  Notre-Dame  d'Amiens  ne  présente  en  dehors  que  peu  de 
parties  remarquables,  et  ce  monument,  si  vanté,  ne  mériterait  point 
par  sa  construction  extérieure  d'être  placé  au  rang  des  plus  belles 
Cathédrales  de  France,  si  d'ailleurs  l'admirable  ordonnance  du  plan 
et  les  beautés  nombreuses  que  nous  indiquerons  particulièrement  en 
décrivant  l'intérieur,  ne  le  faisaient  regarder  avec  raison  comme  un  des 
chefs-d'œuvre  de  l'architecture  du  moyen-âge.  Cet  extérieur  cependant 
offre  peu  de  défauts,  et  aucun  qui  soit  essentiel,  seulement  les  orne- 
mens  de  détail  y  paraissent  trop  rares,  et  l'aspect  général ,  quoiqu'im- 
posant  par  son  élévation,  manque  de  cette  élégance  de  formes  et  de  cet 
artifice  de  structure  qui  surprend,  et  que  l'on  admire  dans  beaucoup 
d'édilîces  moins  importans  ou  moins  en  réputation  que  celui-ci. 

Le  portail  principal,  qui,  sous  beaucoup  de  rapports,  rappelle  celui 
de  la  Cathédrale  de  Paris,  dont  les  lignes  et  le  genre  de  décoration 
sont  à-peu-près  semblables ,  en  diffère  cependant  beaucoup  dans  la  dis- 
tribution relative  de  chacune  de  ses  parties.  Les  proportions  médiocres 
des  tours,  leur  peu  d'élévation,  leur  inégale  hauteur,  et  l'échelle  en 
général  trop  petite  adoptée  pour  toute  cette  façade ,  par  rapport  au 
reste  du  monument ,  peuvent  être  regardés  comme  des  défauts  ;  mais 
considéré  isolément,  ce  portail  a  des  formes  plus  sveltes,  plus  d'élégance 
dans  la  disposition  des  lignes  et  des  ornemens;  et  les  trois  grandes  por- 
tes d'entrée  (4)  ont  beaucoup  plus  de  régularité  ,  de  grandiose  et  de  ma- 
gnificence que  dans  celui  de  Paris.  Ces  portes  occupent  toute  l'étendue 


(4)  La  porte  du  milieu,  la  plus  grande  des  trois,  est  appelée  la  porte  du  Sauveur,  parce  que 
Noire-Seigneur  est  représenté  sur  le  trumeau  en  pierre  qui  partage  la  porte  en  deux  :  il  foule  aux 
pieds  un  dragon  et  un  lion ,  et  le  socle  est  orné  de  pampres  et  de  ceps  de  vigne  enlacés  dans  les  replis 
d'un  serpent  -,  d'un  côté  du  même  socle  on  voit  un  chien  ,  et  de  l'autre  un  coq;  au-dessous  est  la 
statue  du  Roi  de  France,  tenant  d'une  main  son  sceptre  et  de  l'autre  un  lambel  :  on  suppose  que 
ce  doit  être  Dagobert ,  qui  le  premier  fonda  des  Églises  en  France  ;  mais  il  est  plus  probable  que 
ce  soit  saint  Louis,  qui  occupait  le  trône  de  France  lorsqu'on  achevait  de  décorer  cette  façade  .  et 
qui  avait  acquis  tant  de  titres  à  cette  espèce  d^hommage.  Plusieurs  emblèmes  sont  sculptés  sur  les 
diverses  faces  des  pieds-droits,  tels  que  les  arbres  de  la  science  du  bien  c!  de  la  science  du  mal  ,  etc. 
Les  statues  des  côtés  latéraux  représentent  les  douze  Apôtres  et  quelques-uns  de  leurs  disciples. 


(  7  ) 

de  la  partie  inférieure  ,  s'avancent  jusqu'au  niveau  de  la  saillie  des  con- 
tre-portes ,  et  forment  ainsi  une  espèce  d' avant-porche  ,  qui ,  détaché 
du  fond,  et  laissant  en  retraite  tout  le  reste  du  portail,  lui  donne  plus 
de  grâce  et  de  légèreté.  Un  style  uniforme  d'ornemcns  décore  ces  su- 
perbes entrées  :  il  consiste  en  un  stéréobate  continu  parsemé  de  cais- 
sons ou  petits  bas-reliefs,  et  surmonté  d'un  rang  de  colonnes  légèrement 
engagées,  dont  chacune  porte  en  avant  une  statue  de  grande  propor- 
tion élevée  sur  une  console  et  surmontée  d'un  dais ,  le  tout  terminé 
par  de  profondes  voussures ,  dont  les  arcs  multipliés  sont  remplis  d'une 
grande  quantité  de  figures  d'anges,  de  séraphins  et  d'autres  person- 
nages ,  en  rapport  avec  le  grand  tableau  en  relief  sculpté  sur  le  fond 
ou  tympan;  enfin  les  pignons  triangulaires  ornés  de  chardons,  qui  sur- 
montent ces  trois  portes,  se  détachent  d'une  manière  pittoresque  sur 
des  renfoncemens  obscurs ,  et  l'arc  d'ouverture  de  chacun  est  enrichi 
d'un  cordon  à  fleurs  et  d'une  dentelle  en  pierre  délicatement  travaillée. 

Le  reste  de  cette  façade  se  compose  principalement  d'une  galerie  à 
jour,  en  forme  de  péristyle  ,  qui  règne  dans  toute  la  largeur  ,  et  dont 
les  arcades  sont  ornées  et  subdivisées  dans  le  goût  du  siècle  ,  sur- 
montée d'une  autre  également  à  jour,  et  dont  les  entrecolonnemens 


On  reconnaît ,  dans  les  cartouches  ou  petits  bas-reliefs  des  socles  ;  les  diverses  corporations  des  arts 
et  métiers  qui,  par  leurs  dons,  avaient  contribué  à  l'édification  de  cette  Basilique  ,  et  diverses  allégo- 
ries sur  les  vertus  civiles  et  religieuses  ;  enfin  le  relief  du  fond  offre,  comme  à  Paris,  le  tableau 
du  jugement  dernier  en  plusieurs  parties  :  la  résurrection  des  morts ,  saint  Michel  qui  pèse  les  âmes , 
le  partage  des  élus  et  des  réprouvés  :  ceux-là  sont  conduits  dans  les  demeures  célestes  au  bruit 
des  concerts  des  Anges  -,  ceux-ci,  nus  et  enchaînes,  sont  traînés  par  les  Démons  dans  les  enfers  ;  au- 
dessus  le  Père  Eternel  est  environné  de  saints  Patrons  du  diocèse  et  des  Anges  qui  semblent  inter- 
céder en  faveur  des  hommes. 

lia  porte  à  droite  est  appelée  Porte  de  la  Mère  de  Dieu;  son  image  orne  le  trumeau  du  milieu  : 
elle  écrase  la  tète  du  serpent.  Les  statues  et  les  reliefs  du  pied-droit  et  des  côtés  latéraux  repré- 
sentent des  sujets  et.des  personnages  de  l'ancien  et  du  nouveau  Testament;  le  tympan  offre  plu- 
sieurs tableaux  :  dans  l'un  on  voit  les  Patriarches;  au-dessus  la  mort.,  la  résurrection  et  l'assomp- 
tion  de  la  Vierge. 

La  porte  à  gauche  est  nommée  Porte  Saint-Firmin ,  parce  que  la  statue  de  ce  martyr  y  est 
également  représentée,  ainsi  que  les  principaux  faits  de  sa  vie  ,  sur  le  pilier  du  milieu  ;  sur  les 
faces  latérales  sont  sculptés  ,  dans  des  médaillons  ,  les  douze  signes  du  zodiaque  et  les  douze  mois 
de  l'année  figurés  par  les  travaux  des  champs  ;  les  statues  sont  celles  de  saints  Évêques  honorés 
dans  le  diocèse  d'Amiens ,  et  le  tableau  du  fond  offre  divers  personnages  religieux  et  des  traits 
de  la  vie  de  saint  Firmin-le-martyr. 


(  8  ) 

sont  remplis,  comme  autrefois  à  Notre-Dame  de  Paris,  par  les  statues 
colossales  de  vingt-deux  Rois  de  France  jusqu'à  Philippe-Auguste  ;  enfin 
d'une  très-belle  rose  que  nous  décrirons  plus  amplement,  en  parlant  des 
vitraux  peints,  et  d'une  balustrade  à  hauteur  d'appui  qui  forme  le  couron- 
nement. Là  se  termina  long-temps  le  portail  de  la  Cathédrale  d'Amiens, 
qui  formait  ainsi  un  parallélogramme  parfait;  et  son  aspect  considéré 
isolément ,  offre ,  comme  nous  l'avons  remarqué  à  la  Cathédrale  de 
Paris,  la  sévérité  de  ligne  et  le  grandiose  des  plus  beaux  monumens  de 
l'antiquité. 

Les  deux  tours  et  la  petite  galerie  qui  les  unit  à  la  base,  n'ont  été 
élevées  que  plus  d'un  siècle  après  l'achèvement  total  de  toute  l'Eglise, 
et  ne  furent  terminées  telles  qu'elles  sont,  qu'en  i4oi.  Tout  porte  à 
croire  que  Robert  de  Luzarches  ne  les  avait  point  comprises  dans  son 
plan ,  ou  du  moins  elles  eussent  été  plus  en  harmonie  avec  le  reste  ; 
mais  on  crut  devoir  par  ce  moyen  donner  plus  d'élévation  au  portail 
qui  se  trouvait  beaucoup  au-dessous  du  pignon  de  la  nef  ;  ces  tours 
étaient  d'ailleurs,  à  cette  époque,  non-seulement  un  objet  de  mode, 
mais  encore  elles  constataient ,  par  leur  nombre  et  leur  élévation,  diffé- 
rens  degrés  de  suprématie  dans  les  Eglises.  On  sait  que  les  Cathédrales 
métropolitaines,  certaines  collégiales  et  les  Abbayes  de  fondation  royale 
avaient  seules  le  droit  d'avoir  deux  tours  ou  clochers  d'une  égale  hau- 
teur; les  Cathédrales  suffragantes  en  avaient  deux,  mais  inégales  ;  enfin 
les  autres  Eglises  de  paroisse  ou  de  simple  monastère,  n'avaient  droit 
qu'à  un  clocher  (5).  C'est  ainsi  que,  dans  tous  les  temps,  le  génie  de  l'ar- 
tiste est  souvent  obligé  de  se  soumettre  à  des  lois  bien  étrangères  à  l'art. 

Le  grand  portail  de  la  Cathédrale  d'Amiens  a  i5o  pieds  de  largeur  et 
i5a  pieds  de  hauteur,  jusqu'à  la  naissance  des  tours,  210  pieds  jusqu'au 
sommet  de  la  tour  du  nord,  et  190  pieds  jusqu'au  sommet  de  la  tour 
méridionale.  Elle  est  précédée  d'une  place  de  trop  peu  d'étendue,  ce  qui 
nuit  à  son  aspect  et  au  développement  de  ses  proportions.  Cette  place 
est  divisée  en  deux  parties  :  l'une,  élevée  de  plusieurs  marches,  forme  le 


(5)  Il  en  était  de  même  clans  les  châteaux  et  les  manoirs  seigneuriaux  :  le  nombre,  et  quelque- 
fois la  forme  des  tours  et  des  tourelles  ,  indiquaient  le  degré  de  puissance  et  l'étendue  de  la  juri  - 
diction du  châtelain. 


I  9  ) 

parvis  proprement  dit ,  et  est  de  niveau  avec  l'intérieur  de  l'Église  ; 
l'autre,  beaucoup  plus  basse,  suit  l'inclinaison  naturelle  du  coteau  sur 
lequel  la  Cathédrale  est  construite. 

C'est  sur  cette  place  que,  le  9  août  i5p,4,  se  retrancha  le  duc  d'Aumale, 
gouverneur  de  l'ancienne  Picardie  et  un  des  chefs  de  la  Ligue,  pour- 
suivi par  le  parti  royaliste  qui  venait  de  crier  Vive  le  Roi,  et  d'arborer 
des  fleurs  blanches  aux  chapeaux  :  il  s'empara  du  parvis  Notre-Dame  et 
s'y  barricada  avec  q5o  hommes;  mais  la  barricade  fut  forcée  par  Mont- 
caurel  avec  5o  cuirassiers  que  les  ligueurs  croyaient  de  leur  parti.  Plu- 
sieurs de  ceux-ci  furent  tués,  et  le  duc  d'Aumale  forcé  de  se  retirer. 

La  façade  méridionale  est  entièrement  à  découvert:  des  constructions 
étrangères  ne  dérobent  la  vue  d'aucune  partie,  et  l'aspect  en  est  fort 
beau  ;  c'est  surtout  en  la  considérant  à  quelque  distance  que  l'on  peut 
juger  de  la  prodigieuse  élévation  des  combles  (6) ,  des  proportions  im- 
posantes de  l'édifice,  et  des  beautés  ou  des  défauts  de  la  structure. 

Cette  façade  présente  trois  entrées  ou  portes  latérales;  l'une,  vers  le 
chœur,  est  appelée  porte  du  Puits-de-l'OËuvre ,  parce  qu'elle  donne  sur 
une  petite  cour  où  se  trouve  un  puits ,  près  duquel  était  encore  il  y  a  peu 
d'années,  une  table  en  pierre  qui  servait  à  régler  le  compte  des  ouvriers 
et  les  devis  de  l'entreprise,  lors  de  la  construction  de  cet  édifice;  la 
seconde  est  appelée  porte  Saint-Christophe ,  parce  qu'on  voit  près  d'elle 
une  statue  colossale  de  ce  Saint  (7).  Cette  porte  est  placée  sous  la  tour 
méridionale  dite  de  l'Horloge,  qui  est  ornée  de  quelques  statues,  dont 
deux  représentent,  l'une  un  évêque ,  et  l'autre  le  seigneur  de  Dommé- 
lieu ,  auquel  se  rattache  une  anecdote  assez  singulière ,  rapportée  par 
les  historiens  de  la  ville  d'Amiens  (8).  Sur  le  mur  de  la  nef,  depuis  la 


(6)  Le  faîte  de  la  toiture  se  trouve  ainsi ,  à-peu -près ,  à  la  même  hauteur  cpie  le  sommet  des  tours 
de  Notre-Dame  de  Paris,  et  a  5o  pieds  de  plus  que  la  partie  correspondante  dans  ce  dernier  monu- 
ment. Il  est  orné  d'une  petite  dentelle  en  plomb. 

(7)  On  avait  soin  de  placer  à  l'entrée  des  Eglises,  dans  les  douzième  et  treizième  siècles,  une 
figure  de  ce  Saint,  parce  qu'on  était  persuadé  qu'il  suffisait  de  le  voir  pour  être  préservé  do  mort 
subite. 

(8)  Le  seigneur  de  Dommélieu  avait  déshérité  son  neveu,  et  donné  tous  ses  biens  à  l'Église 
d  Amiens  ;  celui-ci,  pour  s'en  venger,  tua  son  oncle  au  moment  où  il  entrait  dans  l'église  :  tel  est 
le  fond  de  cette  histoire,  dont  les  détails,  rapportés  par  divers  auteurs,  peuvent  servir  à  l'étude  des 
mœurs  du  temps  (  Voir  les  divers  historiens  de  la  ville  d'Amiens). 

2 


(  io  ) 

tour  jusqu'à  la  croisée,  on  remarque  aussi  quelques  sculptures  repré- 
sentant deux  Anges ,  une  Annonciation ,  un  saint  Nicolas ,  et  deux 
villageois, homme  et  femme,  avec  chacun  un  sac;  près  d'eux  on  lit  cette 
inscription  en  caractères  du  XIIIe  siècle  :  Les  bonnes  gens  des  villes  (9) 
d'entour  Amiens  qui  vendent  woides  (10)  ont  faicte  cette  chapelle  de  leurs 
omones.  On  y  voyait  encore  Adam  et  Eve,  que  le  chapitre  fit  ôter  un 
peu  avant  la  révolution,  à  cause  de  leur  nudité;  enfin  le  pignon  de  la 
croisée  de  ce  côté  offre  un  portail  assez  riche,  nommé  portail  Saint- 
Honoré,  dont  les  bas-reliefs  représentent  les  principaux  faits  de  la  vie 
de  ce  saint  prélat  :  une  très-belle  rose  remplit  toute  la  partie  supérieure 
de  ce  portail,  qui  est  flanqué  de  deux  tourillons  surmontés  de  petites 
campanilles  pyramidales. 

Le  portail  et  la  façade  septentrionale  n'offrent  presque  rien  de  re- 
marquable ;  les  piliers  des  contre-forts  sont  ornés  de  quelques  statues 
d'un  style  plus  moderne  que  celui  de  la  principale  façade  ;  celles  que 
l'on  voit  sur  le  côté  de  la  tour  dite  de  Saint-Firmin ,  représentent  la 
Vierge  tenant  l'Enfant- Jésus  endormi  :  un  Ange  à  ses  pieds  joue  du 
violon;  puis  un  Roi  de  France  ,  que  l'on  croit  être  Charles  V  ;  le  cardinal 
La  Grange  son  ministre ,  un  saint  Jean-Baptiste ,  un  prince  royal  et 
un  comte  d'Amiens;  les  autres  représentent  des  évêques ,  et  deux 
femmes,  dont  une  paraît  être  la  reine  Blanche,  mère  de  saint  Louis; 
enfin  la  figure  de  saint  Firmin  le  confesseur  est  placée  sur  le  portail 
de  la  croisée,  qui  de  là  s'appelle  portail  Saint-Firmin ,  et  dont  elle  est 
à-peu-près  l'ornement  le  plus  important.  La  partie  supérieure,  qui  ne 
paraît  pas  avoir  été  entièrement  terminée ,  est  remplie  par  une  rose 
d'une  très-grande  dimension,  dont  la  forme  est  masquée  par  des  jambes 
de  force  d'un  effet  désagréable,  construites  pour  lui  donner  plus  de 
solidité ,  mais  exécutées  avec  tant  d'art  qu'elles  ne  s'aperçoivent  point 
à  l'intérieur;  derrière  le  chevet,  il  existait  autrefois  un  cloître  aujour- 
d'hui presque  entièrement  démoli ,  dont  les  murs  étaient  ornés  de 


(g)  Villes  pour  villages,  du  mot  latin  villa. 

(10)  Woiies  de  la  gaude  :  on  appelait  marchands  de  woide  et  de  gaude,  les  grainetiers. 


(  "  ) 

peintures  à  fresque,  représentant  la  fameuse  danse  Macabre  (11). 

Du  milieu  de  la  croisée  s'élève,  comme  nous  l'ayons  déjà  dit,  un 
clocher  en  forme  d'aiguille,  construit  en  charpente  revêtue  de  plomb, 
par  un  simple  ouvrier  nommé  Louis  Candon,  en  1529,  d'une  manière 
fort  ingénieuse  (12),  eu  égard  surtout  aux  difficultés  qu'il  y  eut  à  sur- 
monter. La  forme  en  est  élégante  et  légère;  il  est  presque  tout  à  jour, 
et  la  plus  grande  partie  en  a  été  dorée  ;  sa  hauteur,  depuis  la  voûte 
jusqu'à  la  croix,  est  de  208  pieds.  Lorsque  des  étrangers  visitent  cette 
belle  cathédrale,  on  a  soin  de  leur  faire  parcourir  les  galeries  extérieures 
qui  régnent  tout  autour  de  l'édifice  au-dessus  des  bas-côtés:  cette  pro- 
menade n'est  point  sans  intérêt  pour  les  curieux  :  la  disposition  des 
contreforts,  des  arcs,  des  piliers  butants,  des  pyramides  à  travers  les- 
quelles on  découvre  des  points  de  vue  magnifiques  ,  offrent  une  multi- 
tude d'aspects  très-pittoresques,  dont  l'artiste  a  eu  l'heureuse  pensée 
de  donner  une  idée  dans  un  des  dessins  de  ce  recueil. 


(11)  On  y  voyait  la  mort  menant  en  branle  le  pape  ,  les  rois,  les  cardinaux,  les  évêques,  les 
moines ,  les  philosophes ,  et  des  personnages  de  tous  les  rangs.  Cette  peinture,  qui  a  été  souvent 
reproduite ,  avait  été  composée  sur  une  satire  en  vers  attribuée  à  Jean  Macabre. 

(12)  Voir  l'Histoire  de  la  cathédrale  d'Amiens,  par  M.  Rivoire,  p.  85  et  suiv. 


(    12  ) 


INTÉRIEUR. 

Si  quelque  enthousiaste  exclusif  de  l'architecture  antique  pouvait 
refuser  encore  de  reconnaître  dans  un  grand  nombre  des  édifices  reli- 
gieux du  moyen  âge ,  ces  beautés  réelles  et  ces  parties  qui  honorent 
l'art,  comme  produit  d'une  combinaison  réfléchie,  et  non  l'effet  d'un 
hasard  heureux ,  il  lui  suffirait  sans  doute ,  pour  revenir  à  la  vérité , 
d'observer  avec  autant  de  bonne  foi  que  d'attention  l'intérieur  magni- 
fique de  l'église  que  nous  décrivons  :  il  reconnaîtrait  bientôt ,  avec  tous 
ceux  dont  le  jugement  n'est  point  assujéti  à  des  préjugés  d'école,  tout 
le  génie  qui  a  présidé  à  la  construction  de  cet  édifice,  la  science  pro- 
fonde et  le  bon  goût  dont  l'architecte  a  fait  preuve  dans  l'ordonnance 
du  plan ,  si  vaste ,  si  régulier  et  en  même  temps  si  varié  ;  dans  la  distri- 
bution si  pittoresque  des  masses  et  des  vides,  enfin  dans  l'accord  et  le 
calcul  si  judicieux  des  plus  admirables  proportions.  En  effet,  il  est  peu 
de  temples  de  ce  genre  dont  l'intérieur  offre  tout-à-la-fois  autant  d'im- 
mensité, de  grandiose,  d'unité  de  style  et  d'élégance,  autant  de  per- 
fection, en  un  mot,  dans  l'ensemble  et  dans  les  détails;  et  c'est  parti- 
culièrement en  cela,  comme  nous  l'avons  déjà  fait  observer,  que  l'église 
d'Amiens  a  toujours  été  réputée  comme  un  des  chefs-d'œuvre  du  temps. 

Nous  n'essaierons  point  de  donner  de  ce  monument  des  descriptions 
minutieuses ,  inutiles  lorsque  le  lecteur  a  sous  les  yeux  des  dessins 
exacts  et  multipliés,  et  toujours  fastidieuse  par  la  répétition  obligée  des 
termes  techniques.  Les  ressources  du  langage ,  les  dessins  eux-mêmes  , 
quelle  que  soit  leur  parfaite  exactitude,  ne  peuvent  d'ailleurs  donner 
qu'une  connaissance  incomplète  des  objets  à  ceux  qui  ne  les  ont  point 
vus  en  réalité.  C'est  sur  le  lieu  même  que  l'observateur  peut  jouir  inté- 
gralement de  l'ensemble  et  de  chaque  partie  de  l'édifice  :  là  seulement 
l'œil  se  dirige  à  volonté  sur  tous  les  points ,  rien  n'échappe  à  son  active 
curiosité,  et  l'esprit  peut  juger  avec  plus  de  certitude.  Ainsi,  le  but 
principal  de  ces  sortes  de  Recueils,  composés  de  vues  pittoresques  et 
de  courtes  notices,  productions  si  utiles  et  si  agréables  toutefois,  est 
suffisamment  rempli,  en  indiquant  succinctement  les  dimensions  géné- 


(  i3  ) 

raies,  le  caractère  distinctif  de  la  structure ,  et  les  particularités  les  plus 
remarquables  ,  soit  de  l'art ,  soit  historiques ,  du  monument  dont  on  veut 
seulement  rappeler  le  souvenir  aux  contemporains,  ou  le  conserver  à  la 
postérité  (i3). 

Le  plan,  en  forme  de  croix  latine,  offre  une  étendue  de  4 1  ^  pieds  dans 
sa  plus  grande  longueur ,  et  98  de  largeur  dans  œuvre  ;  la  croisée  a 
182  pieds  de  longueur  sur  44  pieds  4  pouces  de  largeur  ;  et  la  hauteur 
totale  de  l'édifice,  sous  clef  de  voûte,  est  de  i32  pieds.  De  Tastes  bas- 
côtés,  bordés  de  chapelles ,  régnent  autour  de  la  nef  et  du  chœur,  et  les 
voûtes  sont  élevées  sur  126  piliers, dont  la  structure  et  les  proportions, 
variées  dans  leurs  positions  respectives ,  sont  non  moins  agréables  par 
leur  aspect  que  savamment  disposées  :  les  uns  offrent  une  colonne  isolée 
supportant  le  poids  des  massifs,  et  cantonnée  en  forme  de  croix,  de 
quatre  autres  colonnes  d'un  beaucoup  moindre  diamètre,  sur  lesquelles 
reposent  les  retombées  des  arcs  ;  tels  sont  ceux  des  travées  de  la  nef  et 
du  chœur;  d'autres  sont  composés  de  petites  colonnes  isolées,  réunies 
sur  une  même  base  autour  d'un  pilier  central ,  et  sont  appelés  piliers 
sonnans,  à  cause  de  la  propriété  qu'ils  ont  de  rendre  un  son  lorsqu'on 
les  frappe  d'un  corps  dur  ;  on  en  voit  plusieurs  de  cette  éspèce  engagés 
aux  massifs  des  chapelles  autour  du  chœur  (14);  enfin  les  quatre  gros 
piliers  du  centre  de  la  croisée,  et  la  plupart  de  ceux  qui  sont  inhérens 
aux  murs  ou  aux  parties  latérales  de  l'édifice,  sont  en  faisceaux  plus 
ou  moins  composés,  et  s'élèvent  d'un  jet  de  la  base  à  la  naissance  des 
voûtes.  Le  pavé  curieux,  à  compartimens  de  pierres  noires  et  blan- 


(13)  Ces  recueils  seraient  moins  superficiels  ,  et  d'une  utilité  beaucoup  plus  réelle  pour  la 
science  de  l'art ,  si  l'ignorante  indifférence ,  disons-le ,  de  la  plupart  des  amateurs  ,  et  la  parcimonie 
dont  on  use  en  général  en  France  dans  toutes  ces  entreprises,  permettaient  d'y  joindre  des  plans  ; 
des  coupes  et  des  élévations  . 

On  peut  prendre  connaissance  des  détails  que  nous  ne  pouvons  relater  ici ,  sur  le  plan  général  de 
l'église  ci-joint ,  et  dans  les  différentes  histoires  de  la  ville  et  de  la  cathédrale  d'Amiens,  telle  cpie 
celle  publiée  par  le  P.  Daire  2  vol.  in-4<>,  Paris,  1707  ;  les  Antiquités  de  la  Ville  d'Amiens,  par 
le  chanoine  de  La  Morlière ,  1  vol.  in-fol. ,  Paris,  16^2;  et  enfin  la  Description  de  la  cathédrale 
d'Amiens  ,  par  M.  Rivoire ,  Amiens  ,  180G  ,  qui  renferme  sur  ce  monument  tous  les  renseignemens 
qu'on  peut  désirer. 

(14)  Nous  avons  remarqué,  en  décrivant  la  cathédrale  de  Paris,  des  piliers  offrant  la  même 
disposition  et  le  même  phénomène. 


(  i4  ) 

ches  (i5) ,  la  galerie  continue ,  ornée  de  fenêtrages  à  jour,  qui  surmonte 
tout  autour  de  l'église  les  arcades  des  travées,  et  la  dimension  et  la 
beauté  des  vitraux,  particulièrement  de  trois  roses  (16),  complètent  le 
système  de  décoration  architecturale  de  cet  intérieur,  et  répond  digne- 
ment à  sa  grandeur  et  à  sa  magnificence. 

Ici,  comme  dans  la  cathédrale  de  Paris  et  dans  beaucoup  d'autres 
monumens  de  la  même  époque ,  on  peut  remarquer  le  passage  du 
style  des  douzième  et  treizième  siècles  à  celui  des  quatorze  et  quinzième  : 
les  piliers  cessent  d  être  simples ,  uniformes,  ronds;  ils  commencent  à 
se  cantonner  en  faisceaux ,  deviennent  anguleux  et  plus  sveltes  ;  les  arcs 
ogives  sont  plus  ouverts ,  et  la  pointe  en  fer  de  lancette  est  beaucoup 
plus  rare  ;  les  ornemens  et  les  découpures  en  trèfle ,  exclusivement  en 
usage  jusqu'alors ,  s'allient  avec  la  rose  à  quatre  compartimens ,  les  fleu- 
rons,les  feuillages,  et  déjà  l'on  voit  naître  des  divisions  plus  compliquées. 
Cette  observation  est  d'autant  plus  remarquable  dans  la  cathédrale 
d'Amiens,  que  presque  partout  ailleurs  ce  passage  forme  des  contrastes 
frappans  dans  chaque  portion  qui  correspond  aux  diverses  époques; 
tandis  qu'ici  les  deux  styles  sont  fondus  sans  transition  sensible,  et  con- 
servent à  l'ensemble  delà  structure  une  unité  réelle  sans  monotonie, 
qui  constitue  une  des  perfections  les  plus  remarquables  de  cet  édifice. 

L'intérieur  de  l'église  d'Amiens  ne  présente  pas  seulement  un  chef- 
d'œuvre  d'architecture  ;  mais  les  mausolées,  les  morceaux  de  sculpture 
et  les  objets  curieux  qu'il  renferme  ne  sont  pas  moins  admirables  par 
leur  nombre  considérable ,  leur  magnificence  et  le  mérite  de  l'exécu- 
tion. Ajoutons  à  cela,  que  les  fureurs  de  l'impiété  et  les  dévastations 
révolutionnaires  n'ont  point  exercé  leurs  funestes  ravages  dans  ce 
temple  si  riche  de  monumens  de  tous  les  âges  ;  des  mains  profanes 


(15)  Ce  pavé  est  aujourd'hui  en  très-mauvais  état  :  on  y  remarque  plusieurs  pierres  sépulchrales 
chargées  d'inscriptions,  dont  quelques-unes  ne  sont  pas  sans  intérêt. 

(16)  Ces  vitraux  ont  beaucoup  souftert  des  injures  du  temps  ;  à  l'exception  de  quelques-uns  de 
ceux  de  derrière  le  chœur ,  il  en  reste  peu  d'entiers  :  les  trois  roses  ont  seules  conservé  leur  beauté 
primitive,  et  elles  égalent  ce  qu'on  connaît  de  plus  magnifique  en  ce  genre;  l'artiste  a  eu,  dit-on, 
l'intention  d')  représenter,  par  les  couleurs  et  les  sujets  qui  y  sont  peints,  les  emblèmes  des  quatre 
élémens. 


(  i5  ) 

n'ont  point  expulsé  des  eendres  illustres  de  leurs  pompeux  sarcophages, 
et  les  pieux  habitans  peuvent  encore  adresser  au  ciel  leurs  humbles 
prières  devant  les  images  sacrées  que  leurs  aucêtres  ont  honorées 
pendant  tant  de  siècles.  Hommage  en  soit  rendu  à  ceux  qui  surent 
détourner  de  leurs  murs  ce  fléau  destructeur  dont  gémit  encore  en 
France  le  génie  des  arts;  ils  ont  acquis  des  droits  éternels  à  la  recon- 
naissance publique! 

Au  nombre  des  objets  curieux,  la  cuve  baptismale,  que  l'on  croit 
antérieure  à  la  construction  de  l'église  actuelle,  c'est-à-dire  à  l'an 
1220  (17);  le  grand  crucifix  donné  par  saint  Salve,  évêque,  qui  occupait 
le  siège  d'Amiens  dans  le  septième  siècle  (18):  la  tribune  et  le  buffet  des 
orgues  (19);  les  huit  tableaux  exécutés  en  relief  dans  des  enfoncemens 
ornés  de  sculptures  à  jour,  dans  le  goût  gothique,  qui  décorent  les 
parties  latérales  de  la  croisée  (20)  ;  ceux  du  même  genre  sur  l'extérieur 


(17)  Cette  cuve,  en  pierre  très-dure,  a  7  pieds  9  pouces  de  longueur,  2  pieds  de  largeur, 
16  pouces  de  profondeur,  et  contient  125  pintes  d'eau;  elle  est  décorée,  aux  quatre  angles,  des 
figures  de  quatre  prophètes  :  on  lit  encore  les  noms  de  Zacharie  et  de  Jaèl  ;  elle  repose  sur  cinq 
petits  pilastres  carrés  en  pierre,  élevés  eux-mêmes  sur  une  base  commune,  sur  laquelle  on  re- 
marque quelques  fragmens  de  pavés  émaillés  fort  anciens. 

(18)  La  haute  antiquité  de  ce  momument  paraît  authentique  :  la  tradition  porte  qu'il  fut  trouvé 
dans  la  mer,  près  la  ville  de  Rue,  avec  des  circonstances  miraculeuses  ;  les  marins  et  les  habitans  du 
pays  ont  pour  lui  une  grande  dévotion  :  il  a  6  pieds  de  haut ,  et  la  figure  de  Notre-Seigneur,  au  lieu 
d'être  nue ,  est  revêtue  d'une  tunique  longue plissée  à  petits  plis,  et  liée  par  le  milieu  du  corps 
d  une  ceinture.  La  tête  a  un  caractère  sévère  ,  et  son  aspect  produit  dans  l'âme  une  impression  qu'il 
serait  difficile  de  définir. 

(19)  Ces  orgues  fvirent  commencées  en  1422,  et  terminées  en  1 429  î  e^es  sont  un  don  de  Charles 
Le  Mire,  valet-de-chambre  du  roi  Charles  VI,  et  de  son  épouse.  Par  reconnaissance,  l'église  éleva 
à  ses  donateurs  un  tombeau  près  de  celui  de  l'évêque  Evrard;  ils  y  étaient  représentés  tenant  des 
orgues  dans  leurs  mains  ,  avec  une  inscription  à  leur  louange  :  cette  tombe  en  cuivre  a  été  enlevée 
en  1793.  La  boiserie,  ornée  de  peintures  ,  et  qui  a  conservé  sa  forme  primitive  ,  est  fort  curieuse  ; 
et  nous  pensons  qu'il  n'en  existe  peut-être  pas  aujourd'hui  en  France  d'aussi  ancienne.  La  tribune , 
toute  en  bois ,  est  d'une  très-grande  hardiesse. 

(20)  Ceux  de  la  partie  méridionale  de  la  croisée  représentent  divers  sujets  de  la  vie  de  saint 
Jacques-le-Majeur  ;  ceux  de  la  partie  septentrionale,  des  sujets  de  l'Ancien  et  du  Nouveau-Testa- 
ment :  le  style  des  figures,  les  costumes,  la  composition  quelquefois  singulière  des  sujets,  et  les 
idées  bizarres  de  l'artiste  ,  rendent  ces  tableaux  fort  précieux  pour  l'étude  des  mœurs  et  des  usages 
du  moyen  âge. 


(  16  ) 

des  murs  qui  forment  la  clôture  du  chœur  (21  )  ;  les  stales  et  les  boiseries 
du  chœur,  magnifique  chef-d'œuvre  du  commencement  du  seizième 
siècle,  aussi  surprenant  par  la  profusion  des  détails  que  par  l'élégance 
des  formes  et  la  délicatesse  du  travail  (22)  ;  les  grilles  et  les  ornemens 
du  sanctuaire  (20)  ;  la  richesse  de  la  plupart  des  chapelles,  ornées  de 
tableaux  et  de  belles  statues  de  marbre  (24);  et  la  chaire,  ouvrage 
moderne  d'une  grande  beauté  (25),  fixent  particulièrement  l'attention 
des  curieux.  Au  nombre  des  mausolées ,  nous  citerons  comme  dignes 
de  remarque  ceux  tout  en  bronze  des  évêques  Evrard  et  Gaudefroi, 
fondateurs  de  l'église ,  monumens  du  treizième  siècle  (26) ,  placés 
à  l'entrée  de  la  nef;  ceux  des  chanoines  Mifry  et  Niquet ,  de  M.  et 
Mme  de  Sachy,  dans  les  bas-côtés  de  la  nef;  de  Claude  Pierre,  chanoine, 
de  l'évêque  Sabatier,  du  cardinal  Hemard ,  dans  la  croisée;  celui  de 
François  Faure,  évêque  d'Amiens,  dans  la  chapelle  de  Saint- J  ean- 


(ai)  Ils  sont  dans  le  même  goût  que  les  précédens,  et  représentent,  ceux  à  droite,  des  sujets  pris 
dans  la  vie  de  saint  Firmin  ;  ceux  à  gauche,  divers  traits  de  la  vie  de  saint  Jean-Baptiste. 

(22)  Elles  sont  en  bois  de  chêne  et  dechâtaigner  ,  et  furent  données  par  Adrien  de  Hannecourt, 
doyen  de  l'église  d'Amiens,  en  1 5 1 g  :  deux  maîtres  menuisiers  d'Amiens  en  exécutèrent  le  travail, 
sous  la  direction  de  Jean  Turpin  ,  fort  habile  ouvrier;  elles  ont  coûté  g, 488  livres,  somme  très- 
modique  comparativement  au  prix  qu'elles  coûteraient  aujourd'hui. 

(2 3)  Ces  ornemens  modernes  datent  de  la  moitié  du  dix-huitième  siècle.  Malgré  leur  magnificence, 
on  regrettera  toujours  ceux  qu'on  a  détruits,  qui  étaient  non  moins  riches  et  beaucoup  plus  en 
harmonie  avec  le  reste  de  l'édifice  ;  et  l'on  ne  peut  que  déplorer  la  fatale  manie  qui  naquit  à  cette 
époque  ,  et  fit  culbuter  tant  de  monumens  curieux  par  leur  antiquité,  pour  y  en  substituer  à  grands 
frais  d'autres  qui  n'attestent  trop  souvent  que  le  mauvais  goût  du  siècle. 

(24)  Ces  chapelles  sont  au  nombre  de  vingt-cinq  ;  les  plus  remarquables  sont  celles  de  Notre- 
Dame-Dupuy  et  de  saint  Sébastien  ,  dans  la  croisée  ;  de  saint  Jean-Baptiste  ,  à  gauche  du  chœur ,  et 
celle  de  la  Vierge,  dont  l'autel  est  orné  d'un  groupe  en  marbre,  représentant  l'Assomption  ,  chef- 
d'œuvre  du  sculpteur  Blasset. 

(â5)  Elle  est  regardée  comme  l'une  des  plus  belles  qui  soient  en  France  ;  elle  est  l'ouvrage  d'un 
artiste  estimable  d'Amiens,  M.  Dupuis,  alors  octogénaire.  Elle  a  coûté  36, 000  francs. 

(26)  La  tombe  de  l'évêque  Evrard  est  représentée  dans  l'ouvrage  si  précieux  pour  les  anti- 
quaires., intitulé  :  Monumens  Français  inédits,  que  nous  devons  au  zèle  et  aux  connaissances 
étendues  de  M.  N.-X.  Villemin,  qui  en  a  gravé  et  colorié  lui-même  la  plupart  des  planches  avec 
un  soin  extrême. 


(  '7  ) 

enfin  ,  ceux  de  Févêque  Ferry  de  Beauvoir ,  de  son  neveu  Adrien  de 
Hannecourt,  de  Charles  de  Vitry,  receveur  des  gabelles,  et  du  chanoine 
Lucas  (27),  adossés  aux  murs  de  clôture  du  chœur.  Un  intérêt  particu- 
lier se  rattache  au  plus  grand  nombre  de  tous  ces  monuinens ,  c'est 
qu'ils  sont  l'ouvrage  d'Artistes  que  la  ville  d'Amiens  se  glorifie  d'avoir  vus 
naître  :  les  Blasset,  les  Dupuis,  les  Vimeu  se  sont  fait  un  nom  distingué 
dans  les  arts ,  et  ont  consacré  leurs  chefs-d'œuvre  à  l'ornement  de  la 
mère  Église  de  leur  pays  natal. 

Peu  de  monumens  ont  été  visités  par  autant  de  Monarques  et  de 
personnages  illustres  que  ne  l'a  été  celui-ci  :  Henri  V,  roi  d'Angleterre, 
Charles  VII,  Louis  XI,  Charles  VIII  et  la  reine  Anne  de  Bretagne, 
Louis  XII,  François  I.er,  Henri  II,  Charles  IX,  Henri  IV,  Louis  XIII, 
Louis  XIV,  l'infortuné  Jacques  II,  roi  d'Angleterre,  et  le  czar  Paul  I.er, 
ont  laissé  à  la  Cathédrale  d'Amiens  des  souvenirs  de  leur  présence  et 
de  leur  piété.  C'est  dans  les  murs  de  cette  célèbre  basilique  que  fut 
célébré,  en  1  iq3 ,  le  mariage  de  Philippe-Auguste,  roi  de  France, 
avec  Ingelberge  ,  qui  y  fut  couronnée  Reine  la  même  année ,  et  celui 
de  Charles  VI  et  de  la  fameuse  Isabeau  de  Bavière.  Saint  Louis  y 
signa,  en  12 58,  avec  Henri  III,  roi  d'Angleterre,  le  traité  qui  assurait 
à  ce  dernier  une  partie  de  la  Guienne  et  du  Limousin;  Philippe-Ie- 
Hardi  y  conclut  aussi  un  traité  de  paix  avec  Edouard  I.er  ,  roi 
d'Angleterre,  en  1279;  enfin  Philippe-de-Valois  y  reçut  avec  un  grand 
cérémonial ,  et  en  présence  des  Rois  de  Bohême  ,  de  Navarre  et  de 
Majorque,  la  foi  et  hommage,  à  titre  de  vassal,  d'Edouard  III,  qui 
venait  de  succéder  au  trône  d'Angleterre. 


(27)  Remarquable  surtout  par  un  enfant  qui  pleure  ,  dont  l'expression  est  admirable.  Le  chanoine 
Lucas,  homme  très-bienfaisant,  avait  fondé  à  Amiens  un  établissement  de  charité  en  laveur  des 
orphelins. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE  D'ORLÉANS, 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT, 

DESSINÉS 

PAR  CHAPUY, 

EX   OFFICIER    DU    GENIE   MARITIME,    ANCIEN    ÉLÈVE   DE    L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE: 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F.  T.  DE  JOLIMONT , 

■X  :  'iti  KM';  «      àVTKCI  Df  PLU31EUIÏS  OU  VX  ICF.S  SUIl  LES   ASTIQUITtS  ET  LES  MiKTRS  DU    UOtEff    AGE  ,    M  E  MU  UE    DE    I.'ac  t  DEMIS   DES  SCIENCES,    BELLES  LETTRM  IT    18TS  DE  CARI  y 
LA  MCIBTK   DL*  ftSTIQUMBH  PB  HOAKKDII,   DB   CBLLK    D*LMt  LATION    DE    ROLIN    KT    AUTRES  ■OCIÉtÉJ  SiTAXTf-* 


PARIS, 

CHEZ  ENGELMANN,   LITHOGRAPHE,  ÉDITEUR,  RUE  LOUIS-LE-GRAND,  N°.  27 

  ii — 100a  m   

IMPRIMERIE   DE  GOETSCHY  ,    RUE   LOUIS-LE-GRAND  ,    N°  27. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

D'ORLÉANS. 


L'origine  de  l'église  d'Orléans  remonte,  si  l'on  en  croit  quelques  his- 
toriens, à  la  naissance  même  du  Christianisme  ,  et  fut  fondée  par  saint 
Altin,  un  de  ceux  délégués  par  saint  Pierre,  chef  des  apôtres,  pour 
prêcher  la  foi  dans  les  Gaules,  vers  l'an  69  de  Jésus-Christ. 

Il  paraît  que  cette  Église  naissante  eut  moins  à  souffrir  que  beaucoup 
d'autres  des  sanglantes  persécutions  des  empereurs  païens  :  la  liberté 
dont  jouirent  quelque  temps  les  nouveaux  fidèles,  ne  les  obligea 
point  à  se  réfugier  dans  des  chryptes  ou  des  lieux  souterrains  :  ils  purent 
élever  des  temples  publics,  et  l'on  cite  la  magnificence  de  la  première 
basilique  bâtie  par  saint  Altin  qui  subsista  long-temps  au  lieu  où  fut 
érigée  depuis  l'église  paroissiale  de  saint  Étienne,  et  était  aussi  dédiée 
au  premier  martyr  :  mais  il  ne  nous  reste  sur  ce  premier  monument 
aucuns  documens  certains. 

Au  commencement  du  quatrième  siècle,  le  Christianisme  triomphant 
sous  l'empire  de  Constantin,  vit  bientôt  soumettre  à. ses  lois  tous  les 
peuples  de  la  Gaule,  et  le  culte  du  vrai  Dieu  s'établit  sans  obstacles 
sur  les  débris  des  idoles.  L'église  d'Orléans  était  dès-lors  une  des  plus 
florissantes  :  Le  temple  bâti  par  saint  Altin  ne  pouvait  plus  suffire  à 
l'affluence  des  fidèles  et  à  l'état  de  splendeur  où  se  trouvait  déjà  la 
religion  du  Christ. 

Saint  Euverte,  appelé  dans  ce  temps  par  une  vocation  surnaturelle 
à  l'épiscopat  et  au  siège  d'Orléans  (1),  prit  soin  de  faire  édifier  une 
nouvelle  église,  plus  vaste  et  plus  magnifique  que  l'ancienne  :  on  sait 


(1)  On  peut  lire  dans  les  anciennes  légendes,  dans  l'Histoire  d'Orléans  par  le  père  Gujon  et  dans 
d'autres  ouvrages  ,  l'histoire  singulière  de  la  vocation  de  saint  Euverte. 


(  4  ) 

que  cette  époque  fut  une  des  plus  fertiles  en  prodiges  et  en  miracles,  eî 
il  se  faisait  alors  peu  de  fondations  religieuses  qui  ne  fussent  accompa- 
gnées de  quelque  fait  extraordinaire  qui  indiquât  l'ordre  direct  ou  tout 
au  moins  l'approbation  du  Ciel.  C'est  ainsi  qu'à  Orléans,  un  ange  ré- 
véla au  pieux  évêque  le  lieu  même  où  il  devait  bâtir,  que  les  ou- 
vriers trouvèrent  un  trésor  immense  en  creusant  les  fondemens  , 
(car  de  tout  temps  l'argent  fut  le  premier  moyen  des  grandes  entre- 
prises )  (1) ,  et  que  le  jour  même  de  la  consécration  du  nouveau  temple, 
lorsque  saint  Euverte  célébrait  la  Messe,  une  nue  resplendissante  parut  au- 
dessus  de  sa  tête,  et  de  cette  nue  sortit  une  main  qui  bénit  par  trois  fois  le  temple, 
le  clergé  et  le  peuple  assemblé,  miracle  qui  convertit  en  même  temps  plus 
de  sept  mille  païens  et  mit  l'église  d'Orléans  en  grande  réputation. 
Pour  conserver  la  mémoire  de  ce  fait,  elle  fut  à  l'instant  consacrée 
sous  le  titre  de  Sainte-Croix,  et  l'on  représenta  depuis  en  sculpture, 
la  nue  et  la  main  bénissante,  sur  le  grand  portail,  aux  voûtes  et  à  plu- 
sieurs endroits  de  l'édifice  (2). 

Cette  première  Cathédrale,  augmentée  par  le  successeur  de  saint 
Euverte,  ruinée  plusieurs  fois,  soit  dans  les  invasions  des  peuples  du 
nord,  soit  en  d'autres  circonstances  (3) ,  réparée  provisoirement  par  l'é- 
vêque  Arnould,  s'écroula  presqu'entièrement  de  vétusté  vers  la  fin  du 
douzième  siècle  ;  il  fallut  donc  en  reconstruire  une  troisième  qui  pré- 
céda celle  que  nous  voyons  aujourd'hui  et  en  forme  même  une  partie. 
Robert  de  Courtenai,  arrière  petit-fils  de  Louis-le-Gros ,  alors  évêque 
d'Orléans,  en  avait  conçu  le  projet,  fait  tracer  les  plans  et  affecté  à  cet 


(1)  Saint  Euverte,  disent  les  chroniques,  ne  crut  pas  devoir  s'approprier  ce  trésor  sur  lequel  le 
prince  pouvait  revendiquer  des  droits.  11  le  fit  remettre  à  Constantin ,  qui  le  renvoya  au  prélat  pour 
être  employé  à  la  construction  de  son  église,  et  y  ajouta  d'autres  présens  considérables. 

(2)  Ces  fails  miraculeux  que  l'incrédulité  et  une  saine  critique  s'accordent  souvent  aujourd'hui 
pour  réfuter  ,  sont  cependant  l'objet  de  tant  de  traditions  écrites,  l'origine  de  tant  d'usages  ou  de 
cérémonies,  et  constatés  par  tantde  monumens  que  leur  connaissance,  quelque  soitleur  dégré  de 
crédibilité,  est  presque  toujours  étroitement  liéeà  l'bistoire  et  à  la  description  des  édifices  religieux 
du  moyen  âge.  Ces  miracles  sont  d'ailleurs,  la  plupart ,  des  faits  matériels  dont  la  cause  réelle  ou 
supposée  peut  être  contestée,  mais  dont  on  peut  rarement  nier  la  réalité  malgré  tout  le  merveil- 
leux qui  les  enveloppe. 

(3)  Les  bistoriens  sont  peu  d'accord  sur  les  causes  et  les  époques  des  divers  incendies  et  désastres 
qu'éprouva  l'église  d'Orléans  dans  les  cf  et  10e  siècles. 


(  5  ) 

ouvrage  une  grande  partie  de  ses  revenus,  générosité  que  s'empressè- 
rent d'imiter  un  grand  nombre  de  princes,  de  seigneurs  et  d'habilans 
de  la  ville,  mais  la  mort  le  surprit  avant  d'avoir  pu  mettre  la  main  à 
l'œuvre,  et  Gilles  Pastay,  son  successeur,  en  jeta  les  londoniens  le  12  sep- 
tembre 1287  ,  sous  le  règne  de  Philippe-le-Bel.  Le  nom  de  l'arcbitecte 
n'est  point  parvenu  jusqu'à  nous,  il  paraît  même  qu'il  n'acheva  point 
son  ouvrage,  qui  était  encore  imparfait,  lorsqu'on  1667  ,  les  calvinistes 
en  firent  écrouler  la  plus  grande  partie  en  faisant  jouer  des  mines  dans 
les  principaux  piliers.  L'ancien  Portail  qui  n'était  pas  joint  à  l'Eglise, 
les  chapelles  du  Rond-Point  et  quelques  portions  du  chœur,  échappèrent 
seulement  à  ce  désastre.  On  ne  lit  pour  le  moment  qu'une  réédification 
partielle,  indispensable  pour  pouvoir  célébrer  les  saints  Mystères,  et  les 
choses  restèrent  en  cet  état  jusqu'en  l'année  1598. 

Peut-être  l'église  d'Orléans  n'eût  jamais  été  relevée  de  ses  ruines 
sans  la  protection  spéciale  et  la  libéralité  du  roi  de  France ,  Henri  IV , 
et  du  pape  Clément  VIII qui,  à  la  sollicitation  du  clergé  et  des  habi- 
tans ,  assurèrent  par  des  donations  considérables  et  par  la  publication 
d'un  Jubilé  solennel  dans  la  ville,  les  moyens  de  pourvoir  à  la  dépense. 
Le  roi  lui-même  et  la  reine,  venus  à  Orléans  pour  gagner  les  indul- 
gences du  Jubilé,  posèrent  en  grande  pompe  la  première  pierre  du 
nouvel  édifice,  le  18  avril  1601.  Dieu  soit  loué,  s'écria  le  roi  en  termi- 
nant la  cérémonie ,  mais  ce  n'est  pas  assez  de  commence)-  cet  édifice,  si  nous 
n'avons  soin  de  le  bien  continuer  et  parachever ,  et  il  ajouta  beaucoup  d'au- 
tres dons  à  ceux  qu'il  avait  déjà  faits  (1).  Mais  malgré  tant  de  zèle  et 


(1)  Un  arrêt  du  Conseil  du  28  décembre  1642,  nous  apprend  que  Clément  VIII,  en  accordant  à 
Henri  IV  l'absolution  de  l'excommunication  qu'il  avait  encourue  comme  hérétique,  l'avait  obligé 
de  faire  construire  un  monastère  de  religieux  et  un  de  religieuses,  dans  chacune  des  provinces  de  la 
France  et  du  Bearn ,  mais  que  le  roi  avait  obtenu  qu'il  serait  dispensé  de  fonder  ces  monastères  en 
faisant  rétablir  la  cathédrale  d'Orléans. 

Ce  fut  aussi  tout  en  faveur  de  cette  entreprise  que  le  pape  accorda  les  indulgences  du  jubilé  à 
ceux  qui,  au  lieu  d'aller  à  Rome  comme  c'était  l'usage,  visiteraient  dévotement  l'église  d'Orléans  et 
contribueraient  à  sa  réédification.  Ce  jubilé  attira  dans  la  ville  un  si  grand  concours  de  monde  pen- 
dant trois  mois,  qu'on  donna,  dit  un  des  historiens  qui  rapporte  ce  fait  (le  P.  Guy  on),  la  communion 
à  plus  de  cinq  cents  mille  personnes.  On  célébra  dix  mille  messes,  et  on  fut  obligé  de  prêcher  dans 
les  places  publiques,  l'église  ne  pouvant  contenir  l'aflluence  des  pèlerins  dont  la  pieuse  générosité 
produisit  des  sommes  considérables. 


(  6  ) 

de  secours  si  abondans,  la  construction  fut  lentement  exécutée,  sou- 
vent arrêtée  par  des  obstacles  imprévus,  et  cette  cathédrale  n'est  point 
encore  entièrement  finie. 

En  décrivant  chacune  de  ses  parties,  nous  indiquerons  succinctement 
les  faits  qui  se  rattachent  à  leur  construction. 


(  7  ), 
EXTÉRIEUR. 


La  plupart  des  historiens,  et  particulièrement  des  habitans  d'Or- 
léans, citent  leur  Cathédrale  comme  la  plus  considérable  et  la  plus 
magnifique  de  la  France ,  et  assurent  que  les  étrangers  en  portent  le 
même  jugement.  Sans  admettre  entièrement  cet  éloge,  si  naturel  dans 
leur  bouche  ou  dans  leurs  écrits ,  nous  pensons  qu'il  y  a  en  général ,  peu 
ou  point  d'édifices ,  anciens  ou  modernes ,  assez  parfaits  pour  mériter 
une  préférence  universelle  sur  tous  les  autres.  Chacun  a  son  mérite 
relatif  et  des  beautés  ou  des  imperfections  qui  lui  sont  propres ,  mais  il 
est  vrai  de  dire  que  la  Cathédrale  d'Orléans  est  en  effet  une  des  plus 
spacieuses  et  des  plus  remarquables,  et  une  de  celles,  peut-être,  dont 
l'extérieur  charme  davantage  l'œil  par  sa  légèreté,  son  extrême  élé- 
gance ,  la  quantité  des  ornemens  de  détail  et  le  caractère  entièrement 
neuf  des  tours  du  grand  portail. 

La  reconstruction  actuelle  de  l'église  d'Orléans  est  un  ouvrage  du 
commencement  du  dix-septième  siècle  et  fait  honneur  au  bon  goût  de 
ceux  qui  en  ont  dirigé  les  travaux  :  ils  ont  su  s'affranchir  du  mauvais 
style  et  des  innovations  introduits  dans  l'art  à  cette  époque ,  et  en  imi- 
tant scrupuleusement  dans  les  nouvelles  parties,  la  structure  des  an- 
ciennes ,  ils  ont  conservé  à  ce  monument,  sauf  le  portail  et  quelques  lé- 
gères exceptions,  une  unité  parfaite  et  le  caractère  primitif  de  l'archi- 
tecture des  treizième  et  quatorzième  siècles.  Le  plan  a  de  la  grandeur, 
de  la  régularité,  et  l'ensemble,  offre  un  aspect  d'autant  plus  pittoresque 
et  d'autant  plus  agréable,  que  les  arcs-boutans,  les  galeries,  les  contre- 
forts ,  les  clochetons  et  tous  ces  ornemens  qui  donnent  tant  de  mouve- 
ment et  font  le  principal  charme  de  l'architecture  gothique,  y  sont  plus 
multipliés  et  d'une  formeplus  svelte  que  dans  beaucoup  d'autres  édifices 
semblables.  C'est  particulièrement  en  se  plaçant  dans  les  jardins  du 
Palais  épiscopal,  à  quelque  distance  du  Chevet,  que  l'œil  peut  em- 
brasser dans  toute  son  étendue,  le  développement  successif  de  cette 
belle  Eglise,  en  mesurer  les  heureuses  proportions  et  admirer  toute  la 


(  8  ) 

science  et  l'artifice  de  la  construction  (1).  Mais  si  naturellement  l'atten- 
tion doit  être  d'abord  préoccupée  du  coup-d'œil  général  et  de  l'en- 
semble d'un  monument  tel  que  celui-ci ,  chacune  des  principales  par- 
ties mérite  encore  un  examen  particulier. 

La  façade  occidentale  ou  grand  portail  commencée  en  1723,  et  à  la- 
quelle on  travaille  encore,  a  remplacé  un  portail  fort  ancien,  qui  datait 
à  ce  que  l'on  assure,  presqu'en  entier  du  temps  des  primitives  construc- 
tions de  l'Eglise,  et  pouvait  offrir  un  exemple  curieux  d'architecture 
Lombarde  ou  même  du  Bas-Empire,  puisque  quelques  antiquaires  l'ont 
regardé  comme  ayant  appartenu  à  l'Eglise  bâtie  par  saint  Euverte ,  au 
commencement  du  quatrième  siècle  (2).  Son  état  de  vétusté  et  l'isole- 
ment où  il  se  trouvait  de  l'Eglise  avec  laquelle  il  n'était  plus  en  rapport , 
nécessitèrent  sa  démolition.  Celui-ci  est  d'un  gothique  de  composition 
fort  élégant ,  d'un  style  assez  pur ,  qui ,  bien  qu'il  ne  soit  pas  entière- 
ment en  harmonie  avec  le  reste  de  l'édifice ,  ne  présente  cependant 
aucun  contraste  désagréable,  et  fait  beaucoup  d'honneur  au  génie  et 
au  talent  de  M.  Gabriel ,  premier  architecte  du  Roi ,  qui  en  a  créé  le 
premier  plan ,  posé  les  fondemens  et  dirigé  les  travaux,  jusqu'en  l'année 
1766.  Depuis  cette  époque  jusqu'à  présent,  divers  architectes  ont  suc- 
cessivement travaillé  à  ce  beau  monument ,  et  ont  fait  quelques  addi- 
tions ou  corrections  utiles  au  plan  de  M.  Gabriel  (3). 

Le  portail  de  l'église  Sainte-Croix ,  se  compose  de  deux  parties  prin- 
cipales ;  le  portail,  proprement  dit,  et  les  tours  qui  le  surmontent;  le 
portail  est  divisé  régulièrement,  et  soutenu  dans  toute  son  élévation, 


(1)  Ces  parties  anciennes  sont  le  Chevet,  les  chapelles  qui  l'entourent  et  une  partie  du  chœur  qui 
ne  furent  point  détruites  par  les  calvinistes  -,  elles  appartiennent  à  l'église  bâtie  en  1287,  et  ont  servi 
de  type  pour  la  dernière  restauration. 

(2)  Voyez  les  histoires  d'Orléans  par  le  père  Guy  on  y  Lemaire  }  une  notice  historique  par  l'abbé 
Dubois,  etc. 

Cet  ancien  portail  était  composé  de  deux,  tours  de  cent  cinq  pieds  d'élévation,  non  compris  des 
toits  fort  élevés  qui  les  recouvraient,  réunies  par  une  partie  centrale  de  vingt-quatre  pieds  de  large 
qui  en  était,  à  ce  qu'il  paraît,  la  partie  la  plus  ancienne.  Ce  portail  se  trouvait  isolé  de  l'église,  de- 
puis un  temps  immémorial  il  tombait  en  ruine  et  fut  démoli  en  1725. 

(3)  Ces  architectes  sont  MM.  Trouard  ,  depuis  1766  jusqu'en  1773;  M.  Legrand  depuis  1773  jus- 
qu'en 1782;  MM.  Guillemot,  Mique  et  Jardin ,  de  1782  à  1787;  M.  Paris ,  de  1787  à  1790;  enfin, 
depuis  quelques  années,  après  une  longue  interruption.  M.  Pagot,  architecte  de  la  ville  et  du  dépar- 


(  9  ) 

par  quatre  grands  contre  -  forts ,  triangulaires  dans  les  trois  quarts 
de  leur  hauteur,  et  ornés  de  petites  colonnes,  de  ligures  de  saints  , 
et  de  niches  à  jour  terminées  en  pyramides  ;  les  intervalles  sont  de 
même  divisées  ,  mais  horizontalement  en  trois  étages.  Le  premier,  offre 
trois  grandes  entrées  de  dimensions  égales;  celle  du  milieu,  légèrement 
profonde ,  est  ornée  de  statues  placées  dans  les  enfoncemens  ,  et  des 
armes  de  France  sculptées  dans  le  tympan  :  celles  des  côtés  se  subdi- 
visent chacune  en  deux  petites  portes,  surmontées  d'un  imposte  com- 
mun, en  forme  d'arcade  ogive,  correspondant  à  celle  du  milieu  ,  et 
dont  le  tympan  est  également  orné  d'un  côté ,  des  armes  de  M.  de  Ja- 
rente,  évêque  d'Orléans,  en  1766;  et  de  l'autre,  des  armes  du  Cha- 
pitre. Deux  autres  portes  dans  le  même  genre ,  existent  encore  aux  faces 
latérales  de  ce  portail ,  au  nord  et  au  midi,  et  occupent  toute  la  partie 
inférieure  du  portail.  Immédiatement  au  -  dessus  de  ces  portes  ,  de 
grandes  rosaces  ou  roses  d'égales  dimensions  et  à  compartimens  régu- 
liers, remplissent  le  nud  du  mur,  et  forment  le  second  étage  ;  le  troi- 
sième est  composé  d'une  galerie  élégante  à  clairevoie,  qui  règne  sur 
toute  la  surface  de  l'édifice ,  et  en  forme  le  couronnement. 

C'est  de  ce  point  que  naissent  et  s'élèvent  les  tours ,  le  plus  bel  orne- 
ment de  cette  façade ,  et  la  partie  où  les  artistes  ont  développé  le  plus 
d'art  et  de  goût.  Elles  présentent  aussi  trois  étages  à  quatre  faces  ,  sem- 


tement  du  Loiret  a  repris  ces  travaux  et  réparé  les  nombreux  et  funestes  accidens  survenus  dans 
cet  intervalle  et  qui  pouvait  causer  la  ruine  totale  de  cet  édifice.  Cet  architecte,  aussi  plein 
de  mérite  que  de  modestie,  a  employé  dans  la  reconstruction  des  grandes  voûtes  de  trois  travées 
de  la  nef,  des  méthodes  simples  ,  ingénieuses  et  d'une  économie  inattendue,  notamment  dans  son 
système  d'échafaudage.  Userait  à  désirer  que  dans  l'intérêt  de  l'art,  il  put  réaliser  son  projet  de 
publier  tout  ce  qui  a  rapport  à  ton  importante  restauration  dans  un  ouvrage  spécial. 

En  173g,  M.  Gabriel  avait  fait  faire  à  Versailles  ,  sur  l'échelle  de  quatre  pouces  pour  toise,  un 
modèle  en  bois  des  tours  du  portail  et  de  l'achèvement  de  la  nef;  c'est  un  espèce  de  chef- 
d'œuvre  qui  a  coûté  11,548  fr. ,  et  que  l'on  a  exposé  aux  regards  des  curieux  dans  une  des  salles 
de  la  bibliothèque  publique. 

Il  y  a  d'autant  plus  de  mérite  à  M.  Gabriel  et  aux  architectes  qui  lui  ont  succédé ,  et  on  doit  leur 
savoir  d'autant  plus  gré  d'avoir  construit  cette  façade  à  la  gothique ,  que  c'était  à  une  époque  où 
l'on  avait  pour  ce  genre  plus  que  du  mépris  ,  et  que  presque  partout  on  croyait  faire  un  acte  de  goût , 
particulièrement  dans  la  plupart  des  maisons  religieuses ,  en  démolissant  souvent  des  chefs-d'œuvre 
pour  les  remplacer  par  d'assez  ignobles  constructions  à  la  moderne. 


(  io  ) 

blables  superposés  pyramidalement  :  le  premier,  orné  d'une  grande  fe- 
nêtre qui  oecupe  le  centre ,  accompagnée  de  chaque  côté  de  figures  de 
saints  portées  sur  des  consoles  dans  des  niches  gothiques  peu  profondes, 
est  flanqué  aux  encoignures  de  quatre  charmans  escaliers  en  spirale 
avec  des  campanilles  de  la  plus  grande  légèreté  ;  le  second  étage ,  dont 
les  angles  sont  rentrans ,  offre  une  galerie  continu  dont  les  colonnes  et 
les  arceaux,  découpés  en  trèfle,  sont  extrêmement  sveltes ,  d'une  déli- 
catesse étonnante,  et  laissent  voir  àtravers,  le  massif  ou  dé  de  la  tour, 
percé  d'une  grande  fenêtre,  le  tout  surmonté  d'une  jolie  balustrade; 
enfin,  une  colonnade  circulaire  entièrement  à  jour,  couronnée  par  une 
riche  dentelle  en  pierre,  ornée  de  quatre  figures  d'anges  colossales, 
termine  d'une  manière  fort  élégante  et  fort  heureuse  chacune  des 
tours,  qui,  toutes  évidées  dans  l'intérieur  et  percées  à  jour  sur  toutes 
les  faces ,  ont  une  forme  aérienne ,  et  un  aspect  qui  captive  involon- 
tairement l'œil  le  plus  sévère  (1). 

Il  est  facile  de  reconnaître  dans  la  composition  de  ce  portail ,  une 
imitation  plus  ou  moins  heureuse  des  masses  et  des  détails  de  l'archi- 
tecture gothique  du  treizième  siècle  ,  mêlée  de  beaucoup  d'innovations, 
ajustée  peut-être  plus  en  décors  de  fantaisie,  que  dans  les  principes  , 
et  le  vrai  goût  du  temps;  mais  dont  l'effet  agréable  dissimule  les 
défauts.  Les  proportions  générales  de  cet  édifice ,  sont  de  cent  vingt-six 
pieds  d'élévation,  pour  la  partie  inférieure  du  portail  proprement  dit  : 
deux  cent  quarante  -  deux  pieds,  jusqu'au  sommet  des  tours,  cent 
soixante-deux  pieds  de  largeur  d'un  angle  à  l'autre,  et  quarante-huit 
de  profondeur.  Lorsqu'il  sera  entièrement  achevé ,  il  aura  coûté  plus  de 
huit  millions  ,  somme  assez  considérable  pour  bâtir  une  Cathédrale  en- 
tière ,  et  qui  n'a  point  suffi  pour  joindre  ici  à  un  luxe  d'apparat,  une 
solidité  réelle  ,  car  ,  en  1782  ,  quelques  foulemens  et  des  ruptures  sur- 
venues ,  dans  les  masses  principales  de  ce  portail ,  firent  naître  de  vives 
inquiétudes ,  et  donnèrent  lieu  à  plusieurs  examens ,  et  à  des  rapports 


(1)  Cette  colonnade  ou  ce  troisième  étage  de  tours  n'existait  pas  dans  le  plan  de  M.  Gabriel ,  il  fut 
ajouté  dans  celui  de  M.  Trouard  ,  et  n'a  été  exécuté  qu'en  1790  par  M.  Paris,  qui  y  fit  de  grands 
changemens. 


(  «  ) 

d'experts,  dont  le  résultat  fut  de  remédier  aux  vices  de  la  primitive 
construction  à-peu-près  comme  on  le  fit  il  y  a  quelques  années  à  la  nou- 
velle église  Ste-Geneviève  de  Paris  ;  c'est-à-dire  ,  au  préjudice  de 
quelques  parties  ,  et  de  la  disposition  générale  du  premier  plan  ;  c'est 
ainsi  qu'on  a  supprimé,  dans  l'intérieur  du  péristile  ,  l'effet  des  rosaces, 
en  élevant  des  doubles  voûtes  ,  et  diminué  par  des  contre-murs  ,  les 
ouvertures  des  côtés  ;  qu'on  a  également  supprimé  les  escaliers  prati- 
qués dans  les  massifs  pour  conduire  aux  tours ,  et  ôté  de  la  légèreté  et  de 
l'élévation  de  la  partie  supérieure  de  ces  mêmes  tours.  Enfin ,  qu'on  a 
été  obligé  d'arrêter  les  progrès  del'éeartement ,  en  liant  toute  la  surface 
extérieure  ,  d'un  tirant  de  fer  de  quatre  pouces  d'épaisseur. 

En  élevant  à  l'Eglise  d'Orléans  une  façade  aussi  importante  ,  on 
n'avait  point  oublié  tous  les  accessoires  extérieurs  qui  devaient  con- 
tribuer au  développement  de  son  aspect  et  l'entourer  d'une  manière 
convenable  ,  soit  en  démolissant  d'anciens  bâtimens  inutiles  qui  nui- 
saient à  son  coup-d'œil  ou  à  celui  du  reste  de  l'Eglise,  soit  en  for- 
mant une  place  spacieuse  à  laquelle  doit  aboutir  une  rue  magnifique, 
l'une  et  l'autre  bâties  avec  élégance  et  régularité  ;  ces  travaux,  non 
seulement  d'embellissement  mais  encore  d'utilité  publique ,  trop  long- 
temps ajournés  ,  vont  aujourd'hui  s'exécuter  avec  le  zèle  le  plus 
louable  de  la  part  des  habitans  et  des  autorités  locales,  et  ont  tout 
récemment  mérité  l'attention  particulière  du  gouvernement  ,  essen- 
tiellement protecteur  des  entreprises  qui  concourent  à  la  splendeur 
et  à  la  prospérité  de  nos  grandes  villes.  (1) 

Les  façades  latérales  de  l'église  Ste-Croix  au  nord  et  au  midi",  pré- 


(1)  Les  étrangers  qui  visitent  cette  belle  Cathédrale,  ont  vu  jusqu'à  présent  avec  surprise 
qu'on  la  laissât  enfouie  derrière  un  immense  amas  de  vieilles  masures  du  plus  vilain  aspect 
qui  l'encombrent  de  toutes  parts  et  en  rendent  l'abord  si  difficile. 

La  continuation  d'un  tel  état  de  choses  était  d'autant  plus  remarquée,  qu'où  sait  générale- 
ment que  depuis  long-temps  on  avait  l'intention  d'ouvrir  une  large  rue  en  face  du  portail  de 
la  Cathédrale,  que  l'exécution  de  ce  projet  n'avait  été  interrompue  que  par  les  désastres  de 
la  révolution,  survenus  au  moment  où  on  s'occupait  de  le  réaliser,  qu'enfin  aujourd'hui , 
depuis  que  M.  le  vicomte  de  Riccé,  préfet  du  département  du  Loiret  ;  et  M.  le  comte  de 
Rocheplatte,  maire  d'Orléans,  sont  à  la  tète  de  l'administration,  de  nombreux  travaux  en 
tous  genres  se  poursuivent  avec  la  plus  grande  activité  et  qu'en  moins  de  quelques  années 


(   12  ) 

sentent  entre  elles  ,  à  peu  de  chose  près  ,  le  même  aspect ,  dans  l'en- 
semble et  dans  les  détails.  Les  deux  extrémités  de  la  croisée  sont  ter- 
minés par  deux  grands  portails  remarquables  par  leur  belle  structure , 
leurs  rosaces  et  leurs  ornemens,  mais  qu'il  serait  difficile  de  décrire  et 
que  l'œil  jugera  beaucoup  mieux  sur  le  dessin  (1).  Le  premier  du  côté 
du  nord,  fut  commencé  à  bâtir  en  1622,  et  terminé  en  1628.  Dans  les 
fouilles  qui  furent  faites ,  on  trouva  les  fondemens  d'une  construction 
romaine  ,  sur  les  ruines  de  laquelle  on  assure  que  saint  Euverte  avait 
établi  sa  cathédrale.  Celui  du  côté  du  midi,  commencé  en  1662  ,  fut 
terminé  en  1676.  Plus  loin,  du  côté  du  nord,  vers  le  chevet,  on  trouve 
encore  une  jolie  petite  porte  dans  le  genre  de  la  porte  rouge  de  la  Ga- 


on  a  dû  à  ces  deux  magistrats  l'achèvement  de  la  Cathédrale,  un  palais  de  justice,  un 
abattoir,  une  halle  aux  grains,  des  quais  et  des  promenades  de  la  plus  grande  beauté,  un  musée  à 
peine  fondé  depuis  quelques  mois,  et  déjà  riche  de  nombreuses  offrandes  de  tous  les  habitans; 
tout  portait  donc  à  croire  qu'un  projet  dont  l'exécution  se  lie  évidemment  avec  l'achèvement 
de  la  Cathédrale,  ne  tarderait  pas  aussi  à  être  réalisé  :  cet  espoir,  en  effet ,  n'a  point  été  trompé. 

Dans  les  premiers  mois  de  1824,  vaincu  par  les  instances  réitérées  des  personnes  les  plus 
recommandables  et  cédant  d'ailleurs  à  sa  propre  conviction,  M.  le  maire  d'Orléans  entretint 
le  conseil  municipal  du  projet  concernant  la  confection  de  la  rue  de  Bourbon,  et  fit  con- 
naître qu'une  Compagnie  financière  se  chargerait  de  toute  la  dépense,  évaluée  à  trois  millions. 

Ce  projet  fut  accueilli  à  l'unanimité  ;  une  décision  du  Conseil-d'Etat  ayant  rejeté  une  oppo- 
sition de  quelques  propriétaires  à  l'ouverture  de  la  rue,  la  Compagnie  a  adressé  ses  proposi- 
tions au  conseil  municipal  d'Orléans,  qui  les  a  agréées  dans  sa  séance  du  6  avril  dernier,  et 
ses  commissaires,  MM.  de  Bertrand,  quartier-maître  de  l'hôtel  du  Boi,  J.  Thayer.  proprié- 
taire à  Paris,  et  de  Crusy  et  Cabet,  banquiers  à  Paris,  ont  déposé,  le  20  juin  dernier,  en 
l'étude  de  M.e  Cottenet ,  notaire  à  Paris,  l'acte  de  Société,  arrêté  entre  les  Sociétaires,  et 
sont  chargés  de  le  soumettre  à  l'approbation  de  Sa  Majesté,  aussitôt  que  la  ville  d'Orléans 
aura  obtenu  l'ordonnance  royale  qu'elle  sollicite  par  l'organe  de  ses  députés. 

Circonscrite  jusqu'à  ce  jour  dans  les  travaux  préliminaires  et  dans  l'étude  de  ce  qui 
pouvait  la  conduire  à  l'heureux  résultat  qu'elle  se  propose,  la  Compagnie  de  la  rue  de 
Bourbon  a  maintenant  surmonté  tous  les  obstacles  qu'elle  avait  à  vaincre,  et  son  succès  est 
désormais  assuré. 

Ainsi  Orléans  et  la  France  entière  verront  bientôt  se  réaliser  les  deux  plus  belles  entre- 
prises, qui  depuis  long-temps  aient  été  exécutées  dans  le  département  du  Loiret,  et  qui 
devaient  en  effet  avoir  lieu  à  la  même  époque  et  sous  les  mêmes  auspices,  l'achèvement  de 
la  magnifique  Cathédrale  qui  vient  d'être  décrite  ,  et  l'ouverture  de  la  rue  de  Bourbon  en 
face  de  son  entrée  principale.  (  Noie  communiquée.  ) 

(1)  Les  connaisseurs  regretteront  avec  nous  que  le  style  des  trois  portes  qui  décorent  ces  portails, 
soit  étranger  à  celui  du  reste  de  l'église,  ces  portes  sont  dans  le  goût  de  la  renaissance  et  celle  du 
milieu  est  ornée  de  chapitaux  et  d'un  entablement  corinthien. 


(  i3  ) 

thédrale  de  Paris  (1) ,  et  non  moins  pittoresque,  elle  se  nomme  Porte 
épiseopale,  parce  qu'elle  conduit  de  l'évêché  à  l'Eglise  ,  et  elle  a  fourni 
le  sujet  d'un  des  plus  jolis  dessins  de  ce  Piecueil. 

Enfin  ,  du  centre  de  la  croisée,  s'élève  un  clocher  ,  ornement  pres- 
qu'indispensable  des  grands  édifices  religieux  du  moyen  âge  et  qui  con- 
tribue singulièrement  à  la  beauté  de  leur  aspect  ;  celui-ci  construit  en 
charpente  revêtue  de  plomb  ,  fut  achevé  le  ier  septembre  1707.  On 
employa  six  mois  à  le  poser ,  il  est  de  forme  octogone ,  à  trois  étages  , 
flanqué  aux  angles  de  petits  contre-forts  et  de  clochetons  ,  et  terminé 
en  obélisque.  Sa  hauteur ,  au-dessus  du  toit ,  est  de  quatre-vingt-onze 
pieds  ,  non  compris  le  globe  et  la  croix ,  et  les  travaux  en  furent  adjugés 
pour  la  somme  de  quarante  mille  francs. 


(l)  Voyez  la  description  de  la  Cathédrale  de  Paris  et  le  dessin ,  page  8. 


(  <4  ) 


INTÉRIEUR. 


L'intérieur  de  l'Église  d'Orléans  est  vaste,  présente  de  belles  lignes, 
d'heureuses  proportions ,  et  comme  tous  les  beaux  édifices  de  ce  genre, 
beaucoup  de  grandeur  et  de  majesté.  Mais  on  n'y  trouve  rien  de  parti- 
lièrement  remarquable,  ni  dans  l'ensemble,  ni  dans  les  ornemens  , 
si  ce  n'est  peut-être  le  rond  point  du  chœur,  qui  est  cité  pour  son  élé- 
gance et  sa  légèreté.  Comme  à  l'extérieur,  l'architecture  est  aussi  celle 
des  XIIIe  et  XIV  siècles,  les  piliers  sont  ronds  ,  cantonnés  en  forme  de 
croix,  de  petits  pilastres  carrés,  profdés  sans  interruption  jusqu'aux 
nervures  des  voûtes  et  des  arcades  avec  lesquelles  ils  se  lient  immédia- 
tement sans  chapiteaux  ni  couronnemens  ;  une  galerie  dont  les  arcades 
et  la  balustrade  sont  découpées  en  trèfles ,  règne  tout  autour  de  la  nef, 
de  la  croisée  et  du  chœur  ,  au-dessous  des  grandes  fenêtres  qui  occu- 
pent la  partie  supérieure  des  travées  ,  et  est  à-peu-près  la  seule  déco- 
ration des  murs  de  cette  Église  ;  la  nef,  accompagnée  d'un  double  rang 
de  bas  côtés  ,  a  cent  soixante-neuf  pieds  de  long ,  y  compris  la  croisée  , 
et  quatre-vingt-six  pieds  de  large  y  compris  les  bas  côtés  ,  et  la  croisée  , 
cent  soixante-quatre  pieds  d'une  porte  collatérale  à  l'autre  ;  le  chœur, 
y  compris  le  sanctuaire ,  élevé  sur  plusieurs  rangs  de  dégrés  ,  a  cent 
seize  pieds  de  long  et  la  même  largeur  que  la  nef,  il  est  accompagné 
d'un  seul  bas  côté  régnant  à  l'entour  ,  et  de  onze  chapelles  qui  forment 
le  rond  point.  La  longueur  totale  de  l'édifice,  depuis  l'entrée  jusqu'au 
fond  de  la  chapelle  de  la  Vierge ,  est  de  trois  cent  quatre  -  vingt  -  dix 
pieds  ;  enfin ,  l'élévation  générale  des  grandes  voûtes  est  de  quatre- 
vingt-dix-huit  pieds  ,  et  celle  des  voûtes  inférieures  de  quarante  pieds, 
les  unes  et  les  autres  sont  soutenues  sur  cinquante-sept  piliers  isolés  et 
quarante  engagés  dans  les  murs. 

Il  eût  été  difficile  de  songer  à  embellir  l'intérieur  de  l'église  Sainte- 
Croix  d'ornemens  accessoires,  quand  des  sommes  immenses  et  plus  de 
deux  siècles  n'ont  pu  suffire  à  achever  sa  construction.  Cependant,  avant 
l'époque  funeste  du  vendalisme  révolutionnaire ,  on  y  admirait  un  ma- 


(  i5  ) 

gnifique  Jubé  construit  en  marbre  sur  les  dessins  de  Jules  Hardouin 
Mansard  en  1690  et  orné  de  statues  et  de  vases  de  la  plus  grande 
beauté  (1).  Les  grilles  et  les  fermetures  des  chapelles  étaient  également 
estimées  ;  enfin  ,  le  chœur  était  décoré  de  stalles  superbes  en  menui- 
serie, dont  les  panneaux  sculptés  par  le  célèbre  Dugoullon  ,  représen- 
taient divers  attributs  religieux  et  des  sujets  de  laVie  de  Jésus-Christ  (2) , 
et  d'un  autel  en  marbre  précieux  enrichi  de  bronzes  dorés ,  travaillés 
par  Vassé.  Ces  chefs-d'œuvres  ont  disparu  à  l'exception  d'une  fort  belle 
statue  de  la  Vierge  ,  sculptée  par  Bourdin  ,  artiste  d'Orléans,  (dans  la 
chapelle  de  la  Vierge.  ).  La  chair  que  l'on  voit  aujourd'hui  a  été  exé- 
cutée avec  goût  par  M.  Romagnesy  jeune  ,  sur  les  dessins  de  M.  Pagot  ; 
les  grilles  et  les  stalles  qui  régnent  autour  du  chœur  répondent  peu  à 
la  majesté  de  l'édifice. 

Lors  des  travaux  de  la  nouvelle  halle  au  blé ,  construite  dans  l'empla- 
cement de  l'ancien  grand  cimetière,  les  restes  de  Pothier,  inhumés 
dans  cette  enceinte  le  4  Mars  1772  ,  en  furent  exhumés  et  transférés 
en  grande  pompe  dans  l'église  Sainte-Croix  où  ils  furent  déposés  le 
17  Novembre  1825  ,  dans  la  travée  à  gauche  auprès  de  la  porte  latérale 
qui  conduit  à  l'évêché. 

Dans  l'une  des  chapelles  on  remarque  aussi  le  tombeau  de  M.  de 
Varicourt,  décédé  ëvêque  d'Orléans,  le  9  décembre  1822  ,  et  membre 
de  la  Société  royale  des  sciences  de  cette  ville.  Ce  prélat,  si  distingué 
par  ses  belles  qualités ,  a  laissé  des  souvenirs  ineffaçables  dans  le  cœur 
des  Orléanais.  A  peu  de  distance  reposent  les  restes  de  Mme.  la  comtesse 
de  Choiseul-d'Aillecourt ,  épouse  de  l'ancien  Préfet  du  Loiret  ,  et  que 
sa  bienfaisance  avait  fait  surnommer  la  merc  des  malheureux. 

L'Eglise  d'Orléans  a  été  illustrée  par  plusieurs  prélats  et  saints  per- 
sonnages de  haute  réputation  :  Eusèbe,  Ancelme  ,  Théodoric,  Arnoult  et 
autres  ,  ne  furent  pas  moins  recommandables  par  leur  science  que  par 
leurs  vertus.  Un  grand  nombre  de  conciles  où  furent  agités  les  points  les 


(1)  On  peut  consulter  sur  toutes  les  dimensions  détaillées  de  l'église  d'Orléans,  la  notice  publiée 
en  1818  ,  par  M.  l'abbé  Dubois,  qui  donne  sur  cet  objet  les  renseignemens  les  plus  étendus. 

(2)  Elles  ont  été  vendues  pour  le  prix  de  bois  à  brûler,  les  panneaux  sculptés  ont  seuls  été 
conservés. 


(  i6  ) 

plus  importans  de  la  discipline  ecclésiastique  et  séculière  ,  ont  été 
tenus  dans  cette  église  et  l'ont  également  rendue  célèbre  ;  enfin ,  c'est 
aussi  dans  cette  cathédrale  qu'eurent  lieu  les  cérémonies  du  sacre  des 
rois  Charles-le-Chauve  ,  Eudes,  Robert,  Louis-le-Gros ,  Louis-le-Dé- 
bonnaire,  et  Louis-le-Jeune,  qui  y  célébra  en  même  temps  ses  noces 
avec  la  princesse  Constance. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE  DE  REIMS 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT, 

DESSINÉS 

PAR  CHAPUY, 

EX   OFFICIER    DB    GÉNIE   MARITIME,    ANCIEN    ÉLÈVE    DE   L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE; 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F.  T.  DE  JOLIMONT, 

bs  isclsieuh  ,  ii  m  h  de  PLrsiECRS  ocviucrs  sm  les  AxrnjriTis  ft  le»  mit  its  Dn  moyen  ahe,  memuhe  te  L'iCisiviB  des  suexces,  belles  lettres  et  arts  le  cats 

DE  LA  SIK-ILTt:  DES  A  N  f  int  A 1 R I.»  DE  NORMANDIE,,   DE  CELLE  D  tUlLAIION   DE  ROLES  ET  àCTRES  SOCIETES  SAVANTES. 


PARIS , 

CHEZ  ENGELMANN  ET      ,  LITHOGRAPHES  ,  ÉDITEURS  ,  RUE  LOUIS-LE-GR AN D ,  N 

  -  _i_!P-  &g-n  i_l  .   

IMPRIMERIE   DE   GOETSCIIY  ,   RLE   LOUIS-LE-GRAIS  D  ,     N°.  27. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

DE  REIMS. 


Nous  n'essaierons  point  de  pénétrer  à  travers  l'obscurité  qui  enve- 
loppe le  berceau  de  l'église  de  Reims  :  son  origine  est  rapportée  avec 
beaucoup  d'incertitude,  par  les  nombreux  historiens  qui  nous  ont 
transmis  le  résultat  de  leurs  recherches  (1);  incertitude,  que  nous 
retrouvons  dans  les  ouvrages  de  presque  tous  ceux  qui  ont  écrit  sur 
nos  vieux  monumens,  et  dont  nous  avons  déjà  donné  des  exemples 
dans  nos  descriptions  des  cathédrales  de  Paris,  d'Amiens  et  d'Orléans. 
Celle  de  Reims  n'est  pas  une  des  moins  anciennes  et  des  moins  célè- 
bres de  la  France,  et  fut  toujours  la  métropole  de  la  Gaule  belgique  : 
il  paraît  qu'elle  prit  naissance  vers  le  milieu  du  troisième  siècle  ,  et 
que,  comme  ailleurs,  ce  fut  pendant  les  plus  sanglantes  persécutions, 
que  les  nouveaux  prosélytes  commencèrent  à  élever  un  temple,  ou  plu- 
tôt un  modeste  et  solitaire  asyle,  bien  différent,  sans  doute,  des 
immenses  basiliques  actuelles ,  orgueil  des  contrées  où  fleurit  le  chris- 
tianisme. Nous  passons  donc  sous  silence  l'histoire  de  ces  monumens 
informes  ou  trop  peu  connus,  et  nous  ne  parlerons  que  de  celui  que 
l'on  suppose  avoir  été  bâti  par  Saint-Nicaise  (2)  vers  l'an  4oi ,  sur  les 
ruines  d'un  temple  consacré  à  Vénus,  monument  dont  l'existence  ne 
serait  point  sans  intérêt ,  si  l'on  avait  des  preuves  certaines  que  Clovis 
y  eût  été  sacré  et  baptisé  par  Saint-Remi  en  49^,  comme  le  prétendent 
les  historiens. 

(1)  Les  principaux  sont  Flodoard,  Historiée  remensis  eclœsiœ  cum  appendice  j  qui  écrivait  en 
g56;  son  ouvrage  a  été  traduit  par  Nicolas  Chenau,  en  i58i.  Dom  Marlot  ,  mètropolis  remensis 
historicij  eh  1666.  Pierre  cocquault  ,  chanoine  de  Reims,  table  chronologique  de  l'histoire  de  Fé- 
glisej  ville  et  province  de  Reims  i65o.  Anquelil,  Histoire  civile  etpolitique  de  Reims,  iy56.  Gérusez, 
description  historique  et  statistique  de  Reims  j  1817.  Gilbert  ,  auteur  de  plusieurs  ouvrages  sur  les 
édifices  religieux  du  moyen  âge,  description  historique  de  l'église  métropolitaine  de  Notre-Dame  de 
Reims,  i8i5  et  1825.  Povillon  Pierard,  même  titre,  1823.  Une  histoire  manuscrite  de  Reims,  sans 
nom  d'auteur,  et  quelques  notices  insérées  dans  des  almanachs  ou  des  mémoires  de  sociétés  savantes. 

(2)  Saint-Nicaise  que  l'on  croit  né  à  Reims  eu  fut  évêque  et  y  fut  martirisé  par  les  Vandales, 
vers  l'an  407. 


(  4  ) 

Ce  temple ,  réduit,  vers  le  commencement  du  neuvième  siècle,  à 
un  état  complet  de  vétusté ,  fut  reconstruit  sur  un  plan  plus  magni- 
fique, par  l'archevêque  Ebon,  élevé  au  pontificat  en  822,  sous  le 
règne  de  Louis  I  ,  dit  le  Débonnaire.  Rumualde  ou  Rumualdus  , 
architecte  de  ce  prince,  cité  pour  ses  talens  et  son  goût  pour  les 
arts ,  en  dirigea  les  travaux  et  les  termina  en  846,  époque  à  laquelle 
Hincmar  avait  succédé  à  Ebon  au  siège  apostolique.  Si  l'on  en  croit 
l'historien  Flodoard,  qui  nous  a  laissé  une  description  fort  détaillée 
de  cet  édifice ,  c'était  alors  un  des  plus  beaux  monumens  de  la 
France.  Les  voûtes  et  les  murs  ,  décorés  de  peintures  et  de  dorures 
éclatantes  ;  des  pavés  de  marbre  et  de  mosaïque  ;  des  vîtreaux  ma- 
gnifiques; la  quantité  et  la  beauté  des  sculptures;  de  riches  tapisseries; 
de  nombreux  chefs-d'œuvre  d'orfèvrerie;  attestaient  aux  regards 
émerveillés  la  pieuse  munificence  de  ses  fondateurs;  mais  ce  tem- 
ple, sur  lequel  nous  ne  pouvons  toutefois  avoir  que  des  idées  très- 
vagues,  malgré  les  pompeuses  descriptions  de  Flodoard,  et  le  témoignage 
d'un  vieux  sceau  qui  en  représentait  l'extérieur,  conservé  long-temps, 
dit-on,  au  chapitre  (1),  devint  entièrement  la  proie  des  flammes  en 
l'an  1210,  ainsi  qu'une  partie  de  la  ville.  C'était  alors  le  temps 
où,  plus  que  jamais,  les  peuples  étaient  dévorés  du  zèle  de  la  maison 
du  Seigneur:  Alors,  dans  chaque  province,  comme  nous  l'avons  observé 
ailleurs  (2) ,  on  rivalisait  à  qui  bâtirait  sur  de  nouveaux  modèles  la 
plus  belle  église ,  la  cathédrale  la  plus  magnifique  ;  aussi ,  le  désastre 
affreux  de  l'église  de  Reims  ne  pouvait  rester  long-temps  sans  être  ré- 
paré :  On  se  mit  de  suite  à  l'ouvrage,  et  les  caisses  du  trésor, 
promptement  épuisées,  furent  pr  esqu' aussitôt  remplies,  comme  par 
enchantement ,  du  produit  immense  des  quêtes  et  des  libéralités  des 
princes,  des  seigneurs,  du  clergé  et  du  peuple,  tellement  que,  l'année 
suivante ,  l'archevêque  Albéric  de  Humbert  put  poser  la  première  pierre 


(1)  Ce  sceau  serait  pour  nous  une  chose  fort  curieuse  et  il  est  à  regretter  que  les  historiens  qui 
en  parlent ,  ne  nous  indiquent  point  si  le  chapitre  possède  encore  cet  objet  ou  si  l'on  sait  ce  qu  il 
est  devenu. 

(•j)  Description  de  l'église  d'Amiens,  p.  4. 


(  5  ) 

du  nouvel  édifice  :  cet  édifice  est  celui  qui  subsiste  encore  aujour- 
d'hui,  et  que  nous  allons  décrire.  Les  travaux,  poussés  avec  une  acti- 
vité dont  on  voit  peu  d'exemples  ailleurs,  furent  presqu* entièrement 
terminés  dans  le  court  espace  de  trente  ans,  sous  la  direction  d'un  seul 
architecte,  Robert  de  Couci,  né  à  Reims,  et  qui,  par  cet  ouvrage ,  l'un 
des  plus  parfaits  de  ce  genre,  rendit  son  nom  justement  célèbre. 

Depuis,  la  cathédrale  de  Reims,  en  traversant  les  siècles,  a  subi  le 
sort  commun  aux  choses  dont  l'existence  est  marquée  par  une  longue 
durée  ;  non-seulement,  l'influence  des  élémens  a  noirci  ses  murs,  cal- 
ciné ses  pierres  et  altéré  la  pureté  et  la  délicatesse  des  profils ,  mais 
encore  les  événemens  qui  dépendent  des  passions,  de  la  volonté  ou  de 
la  négligence  des  hommes,  l'ont  quelquefois  menacée  d'une  ruine 
totale,  et  lui  ont  du  moins  fait  perdre  quelques-uns  de  ses  primitifs 
ornemens  (1).  Enfin,  combien  le  manque  absolu  de  réparations  et 
d'entretien  pendant  plus  de  vingt  années  (2)  n'a -t- il  pas  accéléré 
les  effets  pernicieux  du  temps ,  et  laissé  des  traces ,  que  des  répara- 
tions incomplètes  n'ont  point  encore  fait  disparaître. 


(1)  En  i48i  ,  un  incendie  allumé  par  l'imprudence  des  plombiers  qui  travaillaient  alors,  acci- 
dent si  fréquent  dans  le  mojen  âge ,  réduisit  en  cendres,  en  peu  d'instans,  toute  la  couverture ,  la 
charpente  inférieure  des  tours  du  portail ,  mit  en  fusion  tous  les  plombs  ,  ainsi  que  onze  cloches,  et 
détruisit  les  cinq  flèches  ou  pyramides  qui  ornaient  le  centre  et  les  extrémités  de  la  croisée.  La  pé- 
nurie des  finances  et  les  affaires  du  temps  ne  permirent  de  réparer  ce  malheur  que  très-lentement, 
et  jamais  il  ne  l'a  été  entièrement. 

En  1793,  ce  même  édifice  n'échappa  aux  spéculations  destructives  de  la  bande  noire,  qui  en  pro- 
voqua la  démolition,  que  par  la  motion  adroite  d'un  Rémois  qui  proposa  de  le  conserver  pour  y 
établir  un  club  patriotique  et  un  temple  au  culte  de  la  raison.  Ce  moyen  le  préserva  aussi  de  l'excès 
des  dévastations  de  cette  époque  ,  dont  tant  d'autres  ont  beaucoup  plus  souffert. 

(2)  A  diverses  époques  l'ancien  chapitre  a  fait  faire  plusieurs  réparations  assez  importantes  à  ce 
monument,  mais  on  s'est  aperçu  que  quelques-unes  des  réparations  n'avaient  pas  été  exécutées 
avec  tous  les  soins  que  ce  travail  exigeait.  Le  chapitre  de  Reims  employait  annuellement  vingt- 
cinq  mille  francs  pour  l'entretien  de  cette  cathédrale.  Depuis  1809  on  a  commencé  de  nouvelles 
réparations  devenues  d'autant  plus  urgentes  qu'elles  avaient  été  plus  long-temps  négligées. 
M.  Dubut,  architecte,  avait  été  chargé  à  cette  époque  des  travaux  de  restauration ,  ils  furent 
continués  par  M.  Rondelet  fils,  architecte  de  ce  monument ,  mais  l'invasion  de  i8i4,  viut  toul- 
à-coup  suspendre  cette  restauration  ;  on  a  déjà  réparé  la  croisée  à  droite  et  les  arcs-boutans  du  rond 
point,  dont  plusieurs  étaient  dégradés,  ce  premier  travail  a  été  terminé  au  mois  de  mai  i8i3. 
(  Descript.  historiq.  de  l'église  métropolitaine  de  Reims  ;  par  M.  Gilbert  j  i8a5.  ) 


(  6  ) 
EXTÉRIEUR. 

L'extérieur  de  l'église  de  Reims  offre  un  exemple  intermédiaire 
entre  l'architecture  du  douxième  siècle  et  celle  des  quatorzième  et  quin- 
zième, c'est-à-dire  un  mélange  de  masses  unies,  pesantes,  d'ornemens 
grossiers,  qui  tiennent  encore  à  l'état  peu  avancé  de  l'art:  et  de  par- 
ties plus  sveltes,  plus  délicates  ,  qui  annoncent  le  nouvel  essort,  que  ce 
même  art  allait  prendre  dans  les  siècles  suivans ,  où  il  fut  poussé  jus- 
qu'à la  plus  extrême  élégance  et  jusqu'à  la  hardiesse  en  apparence  la 
plus  téméraire.  La  régularité  des  lignes  l'unité  du  style  et  d'assez  heu- 
reuses proportions  en  font  le  principal  mérite,  on  le  doit  sans  doute  au 
petit  nombre  d'années  qui  furent  employées  à  la  construction  de  cet 
édifice  (1),  et  a  son  exécution  sous  la  conduite  du  seul  architecte  qui 
en  avait  conçu  le  plan. 

Le  grand  portail  ou  portail  occidental  est  regardé  comme  la  plus  belle 
chose  connue  en  ce  genre  et  suivant  un  adage  populaire  est  une  des 
quatres  parties  essentielles  proposées  pour  modèle  dans  la  composition 
d'une  cathédrale  parfaite  (2).  Nous  ne  chercherons  point  a  affaiblir  cet 
éloge  par  une  critique  peut  être  trop  sévère ,  et  nous  admettrons  avec 
l'opinion  commune  ce  portail  comme  le  chef-d'œuvre,  du  moins  de  ceux 
qui  existent. 

La  partie  inférieure  divisée  suivant  l'usage  (1)  en  trois  grandes  ou- 


(1)  Comparativement  surtout  au  temps  que  l'on  a  mis  à  construire  la  plupart  des  autres  édifices 
aussi  considérables,  voy.  ci-dessus,  p.  5. 

(2)  On  dit  communément  que  pour  faire  une  cathédrale  parfaite,  il  faudrait  réunir  ensemble  le 
portail  de  Reims,  les  clochers  de  Chartes,  la  nef  d'Amiens  et  le  cœur  de  Beauvais.  Mais  il  nous 
semble  que  cette  opinion  exprime  plutôt  le  mérite  exclusif  de  chacune  de  ces  parties,  considérées 
isolément  que  la  pensée  réelle  que  leur  réunion  produirait  un  tout  parfait. 

(3)  Nous  nous  sommes  déjà  servis  ailleurs  de  cette  expression,  sans  avoir  expliqué  le  motif  de  cet 
usage;  ces  trois  portes  correspondaient  et  servaient  d'entrées  particulières,  au  trois  divisions  intc 
ricures  de  l'église  qui,  dans  les  premiers  temps  du  Christianisme  ,  avaient  une  destination  spéciale^ 


I 


(  7  ) 

vertures  ou  portes  d'entrées,  a  beaucoup  d'analogie  avec  la  même  par- 
tie dans  le  portail  de  la  cathédrale  d'Amiens.  On  y  remarque  peut  être 
moins  de  grandiose  et  de  majesté  dans  l'ensemble;  mais  beaucoup  plus 
de  richesse  et  de  profussion  dans  les  sculptures  et  les  détails,  quoique 
distribués  peut-être  avec  moins  de  bon  goût.  Ces  vastes  portiques  éle- 
vés sur  un  perron  de  cinq  degrés  sont  appuyés  à  droite  et  à  gauche  sur 
une  masse  solide  ou  contrefort  avancé ,  orné  de  sculpture  et  sont  éléga- 
ment  surmontés ,  ainsi  que  ces  contreforts ,  de  pignons  à  angle  aigu  dis- 
posés piramidalement  et  enrichis  de  chardons,  de  dais  à  jour  et  de 
grouppes  de  figures.  Cette  partie  toute  entière  forme  un  avant  portail 
comme  à  l'église  d'Amiens,  mais  beaucoup  plus  en  saillie  et  plus  dé- 
taché du  fond.  Puisque  dans  celle  là  les  portes  ne  remplissent  que  l'in- 
tervalle delà  base  des  arrière-contreforts,  tandis  qu'ici  elles  les  recou- 
vrent entièrement  et  les  excèdent  même  de  plusieurs  pieds. 

Les  parois  latéraux  de  ces  trois  entrées  sont  encore  décorés  de  même 
qu'à  Amiens  d'une  suite  de  statues  colossales  au  nombre  de  trente-cinq 
placées  sur  un  stylobate  d'assez  mauvais  goût  et  qui  probablement  ainsi 
que  le  pense  M.  Gilbert  (1)  aura  été  refait  dans  le  dernier  siècle.  Elles 
représentent,  des  patriarches,  des  prophètes,  des  rois,  des  évêques,  des 
vierges  et  des  martyrs.  Sur  le  trumeau  qui  partage  en  deux  l'entrée  du 
milieu,  est  placée  la  statue  de  la  Ste-Vierge,  sous  l'invocation  de  laquelle 
ce  temple  est  consacré.  La  figure  est  surmontée  d'un  dais  en  forme  de 
pyramide  très-délicatement  travaillé,  et  le  trumeau  décoré  de  huit  re- 
liefs représentant  la  chûte  de  nos  premiers  parens.  Les  pieds  droits  et 
les  linteaux  des  trois  portes  offrent  aussi  en  sculpture  des  faits  histori- 
ques et  des  emblèmes  du  paradis,  du  purgatoire,  de  l'enfer,  des  tra- 
vaux agricoles  dans  les  diverses  saisons  de  l'année,  des  arts  et  métiers, 
des  vices,  des  vertus,  etc  (2).  Mais  c'est  particulièrement  dans  les  vous- 


celle  du  milieu  ou  la  grande  nef  était  réservée  au  clergé  et  aux  cérémonies  religieuses,  l'aile  à  droite 
était  destinée  aux  hommes  et  celle  à  gauche  aux  femmes. 

(1)  Description  historique  de  l'église  métropolitaine  de  Reims,  1  vol.  in-12;  Reims  ,  chez 
Robinet  i8a5  ,  p.  11. 

(2)  Deux  de  ces  bas-reliefs  sculptés  sur  le  linteau  de  la  porte  principale  et  qui  représentaient 


(  8  ) 

sures  de  ces  portes  et  les  frontons  qui  les  surmontent ,  que  l'artiste  a 
donné  carrière  à  son  génie,  en  traçant  avec  son  ciseau  un  poëme  reli- 
gieux tout  entier.  On  y  reconnaît  les  personnages  et  les  figures  de  l'an- 
cienne loi,  précurseurs  du  messie  ,  le  règne  de  Jésus-Christ,  le  grand 
mystère  de  la  rédemption ,  le  triomphe  de  la  loi  nouvelle  ,  la  conversion 
des  idolâtres,  etc.  Et  ce  grand  et  magnifique  tableau  est  terminé  par 
la  résurrection  générale,  le  jugement  dernier,  la  punition  des  méchans 
et  l'entrée  des  élus  dans  les  demeures  célestes.  Enfin  l'apothéose  et  le 
couronnement  de  la  sainte  vierge  au  milieu  des  anges,  et  des  chérubins, 
domine  toute  cette  composition,  comme  étant  la  créature  la  plus  par- 
faite et  la  patrone  de  l'édifice  (1). 

On  observe  comme  une  particularité  assez  remarquable  que  le  tym- 
pan ou  mur  du  fond,  au-dessus  des  entrées  n'a  point  été  consacré 
comme  cela  se  voit  presque  partout  ailleurs  a  l'exécution  principale  de 
ces  tableaux  et  de  ces  sculptures  ;  au  contraire ,  ici ,  ces  parties  sont  à 
jour  et  occupées  par  une  très- jolie  rose  et  par  deux  vitreaux  d'un  effet 
fort  agréable,  surtout  dans  l'intérieur.  Enfin  des  gargouilles  ou  gouttières, 
très-saillantes,  en  forme  de  dragons  et  de  chimères,  surmontées  défigu- 
res, dont  quatre  dit-on  représentent  les  quatres  fleuves  qui  arrosaient 
le  paradis  terrestre  ,  et  des  campanilles  à  jour  s'élevant  gracieuse- 
ment du  sommet  de  l'angle  formé  par  la  retombée  des  pignons  et  au 
centre  desquelles  sont  placées  des  statues  d'anges ,  tenant  des  vases  et 


1  Anonciation  ,  la  Visitation  et  la  purification ,  ont  été  détruits  en  93,  pour  y  placer  la  fameuse 
inscription  qui  fut  alors  gravée  sur  la  façade  de  toutes  les  églises  en  France. 

TEMPLE  DE  LA  RAISON. 

LE  PEUPLE  FRANÇAIS  RECONNAIT  l'ÈTRE  SUPREME 
ET  L'IMMORTALITÉ  DE  L'AME. 

Et  qui  depuis  a  été  remplacée  à  Reims  par  celle-ci  : 

DEO  OPTIMO  MAXIMO. 
SUR  INVOCATIONE  BEATjE  MARIjE  VIRGINIS  DE1PARJ5 
TEMPLUM  SECULO  XIII  REjEDIFICATUM. 

(1)  On  trouvera  une  description  très-détaillée  de  toutes  les  sculptures  extérieures  ou  intérieures 
de  l'église  de  Reims,  dans  l'ouvrage  publié  à  Reims  en  1823  ,  par  M.  Povillon-Pierard,  sous  le 
titre  de  Description  historique  de  l'église  métropolitaine  de  Notre-Dame  de  Reims. 


(  9  ) 

des  instrumens  de  musique ,  complettent  la  décoration  de  ce  riche  avant 
portail. 

A  quelques  pieds  en  retraite  de  la  première  partie  que  nous  venons 
de  décrire,  commence  la  seconde  ou  si  l'on  veut  le  second  étage  du 
portail ,  partagé  aussi  dans  son  élévation  en  trois  corps  distincts  par 
quatre  grands  contreforts  d'un  style  peu  commun  et  fort  élégant ,  ornés 
de  statues  de  saints  personnages  dans  de  grandes  niches  formées  de 
colonnes  isolées,  élevées  sur  un  piédestal  et  terminées  par  des  cloche- 
tons octogones.  Au  centre  ,  la  grande  rose  travaillée  avec  tout  le  soin  et 
la  richesse  de  détails  que  les  artistes  mettaient  alors  à  cet  espèce  de 
chef-d'œuvre,  qui  excitait  souvent  leur  rivalité,  occupe  toute  l'étendue 
d'une  grande  arcade  ogive  dans  la  voussure  de  laquelle  on  remarque 
dix  figures,  qui  toutes,  ainsi  que  celles  sculptées  sur  le  mur  au-dessus, 
ont  rapport  à  l'histoire  du  roi  David.  A  droite  et  à  gauche  une  double 
fenêtre  très-élevée  et  sans  vitreaux,  laisse  voir  à  travers  ses  divisions 
et  ses  découpures  en  pierre ,  l'intérieur  de  la  tour  et  même  au-delà 
dans  le  lointain,  les  sommités  des  contreforts  des  côtés  latéraux  de 
l'église,  ce  qui  produit  un  effet  piquant  et  semble  donner  encore  plus 
de  légèreté  au  portail. 

Le  troisième  étage  appelé  la  galerie  de  rois  ,  consiste  en  une  char- 
mante colonnade  qui  règne  sur  les  quatre  faces  du  portail  en  suivant 
les  parties  saillantes  des  contreforts ,  et  est  formée  d'une  suite  de  petites 
arcades  ogives  ornées  de  découpures  en  trèfles,  surmontées  de  pignons 
aïgus  et  soutenues  sur  des  petits  faisceaux  de  colonnes  menues  d'une 
extrême  légèreté,  on  y  compte  quarante-deux  statues  des  rois  de  France, 
depuis  Clovis  jusqu'à  Charles  VI  (1).  Quant  aux  sept  figures  du  milieu, 
elles  offrent  le  tableau  du  baptême  de  Clovis,  le  roi  y  est  représenté 
nu  dans  une  cuve  jusqu'à  mi-corps,  près  de  lui  saint  Denis  étend  les 
mains  vers  une  colombe  qui  lui  apporte  du  ciel  l'huile  sainte,  de  l'autre 


(i)  Ces  statues  sont  les  plus  anciennes  et  par  conséquent  les  plus  grossièrement  sculptées, 
les  rois  sont  dans  l'attitude  du  repos ,  tenant  leur  robe  d'une  main  et  posant  l'autre,  pour  la  plupart , 
sur  la  poitrine,  quatre  ou  cinq  cependant  ont  le  sceptre  en  main  et  un  seul  tient  un  livre;  tous  ont 
la  couronne  sur  la  tête. 

2 


(  io  ) 

côté  la  reine  Clotilde  et  quelques  autres  personnages,  seigneurs  ou  reli- 
gieux. Aux  pieds  de  ces  statues  règne  une  petite  galerie  ou  l'on  avait 
coutume  de  venir  chanter  le  Gloria  Laus  le  dimanche  des  Rameaux  et 
qu'on  appelle  pour  cette  raison  la  galerie  du  Gloria. 

C'est  immédiatement  au-dessus  de  ce  troisième  étage ,  que  s'isolent 
les  deux  tours  régulières  qui  terminent  et  complettent  le  magnifique 
portail  de  la  cathédrale  de  Reims.  Elles  ont  des  proportions  sveltes  et 
élégantes,  sont  évidées  à  jour  par  de  grandes  ouvertures  dans  toute  leur 
hauteur ,  et  sont  flanqués  de  quatre  tourelles  octogones  également  évi- 
dées et  d'une  grande  légèreté  (1).  Assurément  il  ne  manquerait  rien  à 
ce  portail  pour  être  en  effet  le  plus  parfait  si  ces  tours  étaient  surmon- 
tées de  flèches  ou  pyramides  en  pierres ,  telles  qu'elles  ont  peut-être 
existé  ou  qu'elles  avaient  du  moins  été  projetées  par  l'architecte,  ce 
qui  paraît  prouvé  par  les  arrachemens  d'attente  que  l'on  trouve  sous 
les  toitures  en  ardoise  qui  les  recouvrent.  (2)  Les  dimensions  de  ce  portail 
sont  de  cent  quarante  pieds  de  largeur,  d'un  angle  à  l'autre ,  et  de  deux 
cent  cinquante-deux  pieds  jusqu'au  sommet  des  tours. 

Les  façades  latérales  au  nord  et  au  midi,  et  le  chevet  offrent  comme 
dans  presque  tous  les  édifices  de  ce  genre ,  une  suite  de  verrières  aux 
intervalles  desquelles  viennent  se  ratacher  des  doubles  arcs-boutants , 
appuyés  sur  autant  de  contreforts  ,  qui  en  font  en  même  temps  la  soli- 
dité et  l'ornement  :  mais  si  dans  la  plupart  des  cathédrales  nous  remar- 
quons dans  ces  accessoires  un  grand  luxe  de  décoration,  une  hardiesse 
étudiée ,  une  prodigalité  extrême  de  clochetons  de  fleurons  et  de  dé- 
coupures, ici  au  contraire  règne  une  noble  simplicité  qui  n'exclut  point 
cependant  l'élégance.  Les  piliers  butants  du  premier  rang  sont  les  seuls 
ornés  et  présentent  le  même  style  que  ceux  du  grand  portail  auxquels 


(1)  Dans  une  de  ces  quatre  tourelles  on  a  pratiqué,  avec  beaucoup  d'art,  un  escalier  à  jour  en 
spirale,  d'une  construction  aussi  hardie  qu'élégante.  Pour  parvenir  au  sommet  des  tours  on  compte 
420  marches. 

(2)  Ces  toits  en  ardoises  qui  remplacent  les  pyramides  d'une  manière  beaucoup  moins  agréable., 
sont  peu  élevés ,  de  forme  octogone  et  terminés  à  leur  sommet  par  une  fleur  de  lys  en  plomb  doré. 
Des  petits  toits  semblables  surmontent  aussi  les  quatre  petites  tourelles  des  angles. 


(  "  ) 

ils  font  suite;  les  statues,  qui  représentent  des  saints  personnages,  des 
rois  et  des  anges,  chacun  avec  des  atributs  particuliers,  sont  d'une 
exécution  assez  soignée  et  d'assez  bon  goût,  et  les  somitées  aiguës  sont 
surmontées  de  grandes  croix  au  lieu  de  fleurons  ou  de  grouppes  de  char- 
dons et  d'acchantes.  Au-dessus  de  la  corniche  des  murs  de  la  nef  du 
cœur  et  des  chapelles  du  rond-point  ,  règne  une  galerie  avec  une  ba- 
lustrade à  petites  arcades  ogives  en  pierre  et  à  jour,  à  hauteur  d'homme 
dont  l'appui  supporte  de  distance  en  distance  des  petites  statues,  et  des 
figures  d'animaux  ou  de  chimères ,  et  est  un  des  plus  agréables  orne- 
raens  de  l'extérieur  de  la  cathédrale  que  nous  décrivons. 

Enfin,  également  au  nord  et  au  midi,  les  deux  pignons  de  la  croisée 
présentent  deux  beaux  portails  d'une  structure  à-peu-près  semblables , 
flanqués  l'un  et  l'autre  de  deux  tours  carrées ,  isolées  sur  trois  faces  et 
percées  sur  chacune  de  ces  faces  dans  la  partie  supérieure ,  de  grandes 
ouvertures  sans  vitreaux,  subdivisées  en  double  arcades  et  en  rosaces. 
Des  toitures  en  ardoises  remplacent  aussi  sur  ces  tours  les  flèches  qui 
existaient  avant  l'incendie  de  1481  (1).  Et  qui  avec  celles  du  grand  por- 
tail ,  le  clocher  de  la  croisée  détruit  aussi  par  le  même  événement ,  et 
celui  du  chevet  auraient  produit  un  effet  admirable  qui  entrait  sans 
doute  dans  le  plan  du  plus  grand  nombre  de  ce  genre  d'édifices ,  et 
dont  aucun  ne  nous  fournit  du  moins  aujourd'hui  d'exemple  complet. 

Nous  ne  ferons  qu'indiquer  les  ornemens  et  la  distribution  relalivc 
de  ces  deux  portails  ,  dont  les  sculptures  sont  expliquées  très-au  long  et 
d'une  manière  fort  ingénieuse  dans  la  brochure  de  M.  Povillon  Pierard 
que  nous  avons  déjà  citée  (2);  tous  deux  offrent  principalement  au  cen- 
tre, une  belle  rose  encadrée  dans  un  arc  ogive  orné  de  figures,  et  plu- 
sieurs galeries  et  compartimens,  dans  la  partie  supérieure  des  pignons 
et  des  contreforts,  également  enrichis  de  statues,  de  dais,  de  trèfles  et 
de  fleurons  (5).  La  partie  inférieure  du  portail  méridional  n'a  point  de 


(1)  Voy.  ci-dessus ,  p.  3. 

(2)  Ci-dessus,  p.  1  et  7. 

(3)  Les  figures  du  pignon  du  portail  méridional,  achevé  en  i5oi,  représentent  l'Assomption 
de  la  Vierge,  il  est  surmonté  d'un  sagitaire  qui  termine  la  pointe.  Celle  du  pignon  du  portail  sep- 


(    12  ) 

décorations  ni  d'entrées,  tout  ce  côté  de  l'édifice  environné  des  cours, 
bâtimens  et  dépendances  du  palais  archiépiscopal,  n'est  point  accessi- 
ble au  public  (1).  Le  portail  septentrional  et  tout  l'édifice  du  même 
côté  est  a  découvert ,  et  longe  une  belle  rue  construite  sur  l'emplace- 
ment d'un  ancien  cimetière  et  de  bâtimens  claustraux  destinés  dans 
les  premiers  temps  aux  chanoines  ,  et  à  la  mense  canoniale.  On  y  trouve 
trois  portes  à  profondes  voussures  dont  deux  seulement  sont  décorées 
dans  le  goût  de  celles  du  grand  portail  (2),  une  seule  est  ouverte,  les 
autres  sont  anciennement  murées. 

Du  centre  de  la  croisée  s'élevait  primitivement  un  fort  beau  clocher 
qui  fut  consumé  par  l'incendie  de  1481  ,  et  n'a  point  été  rétabli  (3). 
La  totalité  de  l'église  est  couverte  en  plomb ,  et  le  faîte  était  élégam- 
ment orné  avant  179^  de  fleurs  de  lys,  et  de  trèfles  en  plomb  doré, 
régulièrement  espacées.  Un  seul  des  plus  beaux  ornemens  de  cette  toi- 
ture a  survécu  aux  outrages  du  temps  ou  des  hommes  ,  c'est  le  char- 
mant clocher  appelé  le  clocher  à  l'ange ,  parce  que  l'extrémité  supporte 
un  ange  doré,  élevé  sur  un  globe  et  portant  une  croix.  Placé  à  la  pointe 
du  chevet,  ce  clocher  n'attire  pas  moins  les  regards  par  sa  position  pit- 
toresque, dont  on  voit  peu  d'exemple,  que  par  l'élégance  de  sa  struc- 
ture. Il  est  en  charpente  revêtu  de  plomb ,  et  à  cinquante-cinq  pieds 
de  hauteur  au-dessus  du  toit  de  l'église.  Sa  base  en  encorbellement  est 
supportée  par  huit  figures  courbées  ou  espèces  de  cariatides,  dont  l'ex- 
pression ,  les  attitudes  et  les  attributs  singuliers  ont  en  vain  exercé  la 
sagacité  des  curieux  qui  n'ont  pu  encore  expliquer  d'une  manière  bien 
satisfaisante  à  quel  sujet  historique  ou  emblématique  ces  figures  avaient 
rapport  (1). 


tentrional,  représentent  l'Annonciation,  celles  des  contre-forts  des  galeries  et  des  voussures  de 
l'arcade,  représentent  pour  le  premier,  des  martyrs,  des  apôtres,  des  évangélistes  et  des  prophètes, 
et  pour  le  second  des  saints  ,  des  rois  ,  des  reines,  des  patriarches  et  l'histoire  d'Adam  et  Éve. 

(1)  C'est-à-dire  que  comme  au  portail  principal,  les  parois  latéraux  sont  ornés  de  statues  col- 
lossales.  Elles  représentent  Saint-Nicaise,  Saint-Rémi,  Saint-Eutrope,  un  roi  et  des  anges  et  les  vous- 
sures des  arcades ,  des  groupes  de  diverses  figures ,  aussi  en  rapport  avec  les  deux  sujets  principaux  ,  le 
jugement  dernier  et  le  martyr  de  Saint-Nicaise,  sculptés  ici  sur  les  tympans,  au-dessus  des  entrées, 

(2)  Voy.  les  diverses  descriptions  de  la  cathédrale  de  Reims. 


(  i3  ) 


INTÉRIEUR. 


L'intérieur  de  la  cathédrale  de  Reims  est  vaste,  d'un  aspect  imposant, 
et  l'architecture  n'a  pas  moins  de  noblesse  et  de  simplicité  qu'à  l'ex- 
térieur. Le  plan  est  en  croix  latine  ;  mais  la  croisée  est  beaucoup  plus 
rapprochée  de  l'extrémité  du  chevet  que  dans  la  plupart  des  autres 
églises  :  cette  disposition  qui,  jointe  à  la  réserve  assez  inutile  d'un  em- 
placement nommé  l'arrière-cœur  et  au  besoin  d'une  vaste  enceinte 
pour  les  décorations  et  les  cérémonies  du  sacre ,  a  sans  doute  né- 
cessité d'agrandir  le  cœur  aux  dépens  de  la  nef  dont  elle  occupe  trois 
arcades  ,  nuit  peut  être  à  l'aspect  général  de  l'intérieur  et  semble  en 
rétrécir  les  proportions,  surtout  en  interceptant  le  transept  dont  l'effet 
est  toujours  si  pittoresque  et  contribue  si  puissamment  à  la  beauté  de  ces 
édifices.  La  masse  principale  des  piliers,  est  ronde  cantonnée  en  forme 
de  croix,  de  quatre  autres  piliers  ronds  d'un  moindre  diamètre  à 
bases  saillantes  et  couronnés  l'un  et  l'autre  de  chapitaux  à  feuillage  à 
la  naissance  des  arcades  des  bas  côtés.  Au-dessus  de  ces  chapitaux  s'é- 
lève un  faisceau  de  torres,  ou  piliers  d'un  très-petit  diamètre  égale- 
ment ornés  de  bases,  de  cordons  et  de  chapitaux  qui  supportent  la  re- 
tombée des  arcs  et  les  nervures  des  voûtes.  Entre  les  arcades  des  aîles 
latérales  et  les  fenêtres  de  la  nef,  règne  dans  tout  le  pourtour  de  l'é- 
glise, une  galerie  composée  d'une  suite  de  petites  colonnes  avec  cha- 
pitaux ,  et  d'arcades  ogives  de  dix  pieds  d'élévation  parfaitement  en 
harmonie  avec  la  gravité  du  style  du  reste  de  l'église. 

Un  ornement  essentiel  manque  aux  bas-côtés  de  la  nef;  c'est  cette 
suite  de  chapelles  qui  les  accompagne  ordinairement ,  et  qui ,  en  ren- 
dant cette  partie  plus  vaste ,  est  souvent  si  intéressante  par  les  orne- 


(1)  Beaucoup  d'églises  en  Angleterre  et  quelques-unes  en  France,  présentent  cette  même  dis- 
position ,  principalement  celles  qui  remontent  aux.  douzième  siècle  ou  qui  sont  antérieures. 


(  i4  ) 

mens  de  sculpture,  les  fermetures,  les  autels  ou  les  mausolées  qui  les 
enrichissent.  Il  n'existe  ici  de  chapelles  isolées  qu'autour  du  chevet 
ou  rond-point  ;  elles  sont  au  nombre  de  sept ,  sans  compter  les  autels 
élevés  dans  la  croisée,  et  ne  présentent  aujourd'hui  aucune  particula- 
rité remarquable  dans  leur  structure  (1). 

Le  cœur ,  qui  occupe  à  lui  seul  près  de  la  moitié  de  la  longueur  de 
l'église ,  est  divisé  en  trois  parties  :  le  cœur  proprement  dit  ;  il  s'étend 
depuis  les  deux  gros  pilliers  du  centre  de  la  croisée  jusqu'à  ceux  de  la 
troisième  travée  de  la  nef  inclusivement;  il  était  anciennement  entouré 
d'une  clôture  en  pierre ,  et  l'entrée  fermée  par  un  magnifique  jubé , 
monument  curieux  du  quinzième  siècle,  orné  d'autels,  de  statues,  de 
colonnes,  d'escaliers  en  spirale,  et  de  sculptures  les  plus  délicates  (2); 
il  fut  détruit,  comme  tant  d'autres,  à  une  époque  où  le  mauvais  goût 
faisait  une  guerre  à  outrance  au  gothique,  ou,  pour  satisfaire  la  vanité 
de  gens  opulens  qui  croyaient  bien  mériter  de  la  postérité ,  en  substi- 
tuant à  grands  frais,  à  ces  respectables  antiquités,  de  prétendus  em- 
bellissemens  de  mode,  que  les  motifs  les  plus  puériles  semblaient  rendre 
nécessaires;  on  doit  déplorer ,  dans  l'église  de  Reims,  plus  d'un  exem- 
ple de  cette  espèce  d'attentat  officieux.  Cette  partie  est  occupée  par 
des  stales  assez  belles ,  exécutées  dans  le  dix-neuvième  siècle ,  des  pu- 
pitres, et  un  petit  buffet  d'orgue  qui  accompagne  le  chant  et  donne  les 
intonations. 

Le  sanctuaire,  placé  au  centre  de  la  croisée  et  élevé  sur  plusieurs 
dégrés ,  est  remarquable  par  son  pavé  en  mosaïque  d'un  effet  surpre- 
nant ,  et  non  moins  curieux  par  le  choix  et  l'arrangement  des  marbres 


(1)  Il  paraît  qu'elles  étaient  primitivement  fermées  par  des  clôtures  en  pierres,  travaillées  à 
jour,  comme  on  en  voit  encore  des  vestiges  dans  beaucoup  d'anciennes  églises;  quelque  frivole 
motif  sans  doute  aura  déterminé  leur  destruction  ainsi  que  celles  des  ornemens  du  même  genre 
que  l'on  admirait  particulièrement  dans  l'intérieur  d'une  de  ces  chapelles  (  la  chapelle  du  saint  lait), 
ainsi  appelée  ,  parce  qu'on  avait  la  croyance  que  l'image  de  la  Vierge  que  l'on  y  révérait,  renfer- 
mait quelques  particules  du  lait  qui  avait  nourri  Notre  Seigneur. 

(2)  Il  avait  été  construit  en  i420  et  avait  29  pieds  de  hauteur ,  sur  42  de  largeur  et  1 3  de  profon- 
deur ;  on  le  détruisit  pour  le  remplacer  par  des  grilles  en  fer ,  données  par  un  chanoine  nommé 
Jean  Godinot  (  voy.  ci-après  p.  i5  ,  note  2.  ) 


(  i5  ) 

que  pour  sa  parfaite  exécution  (1).  L'autel,  construit  à  la  moderne  en 
marbre  de  différentes  couleurs,  orné  de  bronzes  ciselés  et  dorés,  mé- 
riterait un  titre  de  reconnaissance  au  riche  chanoine  qui  en  fit  don, 
si  cet  acte  de  générosité  n'avait  pas  occasionné  la  destruction  de  l'an- 
cien autel ,  beaucoup  plus  précieux  sous  tous  les  rapports ,  et  particu- 
lièrement sous  celui  de  l'histoire  de  l'art,  puisque,  non-seulement,  à 
la  plus  rare  magnificence  ,  il  joignait  le  mérite  d'offrir  un  exemple 
presque  introuvable  aujourd'hui  du  style  de  ce  genre  de  monument 
usité  dans  les  douzième ,  treizième  et  quatorzième  siècles  (2). 

L'arrière-cœur ,  comme  cette  dénomination  l'indique,  est  un  lieu 
réservé  derrière  le  cœur ,  dans  cette  partie  du  rond-point ,  qui ,  dans 
l'ordre  naturel,  devrait  être  occupé  par  le  sanctuaire;  c'est  dans  cet 
endroit,  qui  ne  paraît  point  avoir  aujourd'hui  une  destination  utile  et 
que  l'on  pourrait,  peut-être  sans  inconvénient,  restituer  à  son  véri- 
table emploi,  que  se  trouvait  placé  le  trésor,  avant  les  changemens 
faits  au  cœur  lors  de  la  démolition  de  l'ancien  autel,  vers  l'an  1747 
(voyez  ci-dessus,  la  note  2  page  16).  Ce  trésor,  immense  dépôt  des 
présieuses  offrandes  de  tant  de  prélats,  de  monarques,  de  princesses 
et  de  pieux  personnages,  était  un  des  plus  considérables  et  des  plus 


(1)  Ce  pavé  n'existait  point  dans  la  cathédrale  de  Reims  avant  1791 ,  il  avait  été  donné  à  l'église 
de  l'ancienne  abbaye  Sait-Nicaise ,  de  la  même  ville,  par  le  grand  prieur  de  cette  maison,  dom 
Hubert ,  en  1 747  ;  il  est  composé  de  morceaux  de  marbre  d'échantillon ,  de  quatre  couleurs , 
formant  des  cubes  qui  produisent  l'illusion  du  relief,  et  est  l'ouvrage  d'un  nommé  Thomas,  mar- 
brier à  Baumont,  en  Hainault;  lorsque  l'église  de  Saint-Nicaise  fut  démolie,  ce  pavé  fut  trans- 
porté et  placé  dans  le  sanctuaire  de  la  cathédrale,  en  1791. 

(2)  Cet  autel  qui  paraissait  avoir  été  érigé  lors  de  la  construction  de  l'église  actuelle,  mais 
qui  avait  été  augmenté  et  enrichi  dans  les  siècles  suivans ,  était  au  rapport  des  historiens ,  un  des 
plus  beaux  morceaux  du  temps;  l'or  et  l'argent  massifs,  les  marbres  et  les  pierres  les  plus  pré- 
cieuses, les  statues,  les  colonnes,  les  nombreux ornemens  de  sculptures,  les  chasses,  les  reliquaires 
émerveillaient  les  regards  et  donnaient  une  haute  idée  de  l'état  des  arts,  dans  ce  temps  là,  malgré 
l'injuste  mépris  que  leur  avait  voué  le  siècle  dernier  (Voy.  la  description  de  cet  autel  dans  les 
divers  historiens  de  la  viHe  et  de  l'église  de  Reims).  L'autel  actuel  est  un  don  de  M.  Godiuot , 
chanoine  de  l'église  ,  en  1747,  qui  par  son  économie,  sa  frugalité  et  un  talent  particulier  pour  la 
culture  des  vignes;  avait  acquis  une  fortune  considérable,  qu'il  employa  toute  entière  avec  plus 
de  générosité  que  de  discernement,  à  l'embellissement  de  l'église  de  Reims,  aux  soulagcmens  des 
pauvres  et  aux  besoins  publics. 


(  i6  ) 

riches  de  France.  II  contenait  une  quantité  immense  de  chefs-d'œuvre 
d'orfèvrerie,  vases  sacrés,  châsses,  reliquaires,  images  de  la  Sainte- 
Vierge  et  de  diiférens  saints,  d'or  et  d'argent  massif , et  beaucoup  d'au- 
tres pièces  de  fantaisie  ,  la  plupart  remontant  à  des  siècles  très-reculés, 
et  non  moins  admirables  par  la  richesse  des  matières  que  par  la  beauté 
et  le  fini  du  travail  (1).  Tous  ces  objets,  dont  l'intérêt  des  arts  au 
moins  réclamait  la  conservation,  ont  été,  avec  tant  d'autres,  anéantis 
dans  les  creusets  de  l'hôtel  des  monnaies,  par  un  décret  de  l'Assemblée 
nationale,  en  1791  (2). 

On  voyait  encore  dans  l' arrière-cœur ,  avant  179^*  un  siège  formé 
d'une  seule  pierre ,  regardé  comme  le  siège  de  Saint-Rigobert ,  évêque 
d'Amiens  en  696.  C'était  dans  cette  chaise  qu'on  installait  les  arche- 
vêques de  Reims  à  leur  prise  de  possession ,  et  que  l'on  déposait  la 
crosse  quand  l'archevêché  était  vacant  (3).  Enfin,  un  autel  curieux 
élevé  en  i545,  appelé  l'autel  du  Cardinal,  ou  l'autel  de  la  Croix,  parce 
qu'il  avait  été  donné  par  le  cardinal  de  Lorraine  (4) ,  ainsi  qu'une  croix 


(  1  )  On  y  trouverait  le  calice  de  l'évêque  Hincmard,  monument  d'orfèvrerie  de  l'an  880.  Ce  vase  si  pré- 
cieux avait  été  déposé  dans  le  musée  de  la  ville ,  et  a  dit-on  été  volé ....  !  Un  texte  de  l'évangile  en  lan- 
gue esclavone,  avec  une  couverture  enrichie  de  diamans  ,  cJestsur  ce  livre  que  les  rois  faisaient  ser- 
ment le  jour  de  leur  sacre;  il  est  conservé  dans  la  bibliothèque  de  la  ville,  un  autre  évangile  en 
lettres  bleues;  une  croix  d'or  de  cinq  pieds  de  hauteur,  donnée  en  1176;  une  statue  d'or  de  la 
Sainte-Vierge,  donnée  par  Blanche ,  comtesse  de  Troy es;  une  chapelle  d'or  composée  de  tout  ce 
qui  était  nécessaire  au  service  de  l'autel,  donné  par  Charles  VII,  en  i42o,;  un  tombeau  de  ver- 
meil, donné  par  Henri  II,  en  i5bj;  une  image  de  Saint -François,  d'or  massif  j  donnée  par 
François  I"  ;  un  soleil  de  vermeil ,  donné  par  Charles  IX,  en  i56i;  un  vaisseau  dont  la  calle  était 
une  agate  dJune  seule  pièce,  donné  par  Henri  III ,  en  1 5  j5  ;  un  buste  de  Saint-Louis ,  en  vermeil, 
donné  par  Louis  XIII  ;  un  buste  de  Saint-Remi ,  en  vermeil ,  donné  par  Louis  XIV,  en  i654  ;  un 
magnifique  soleil,  en  vermeil,  exécuté  par  le  fameux  Germain,  donné  par  Louis  XV,  en  1722; 
un  ciboire  d'or  enrichi  de  bas-reliefs  ,  donné  par  Louis  XVI  ;  et  beaucoup  d'autres  objets  précieux 
dont  on  trouvera  une  description  plus  détaillée,  dans  les  divers  ouvrages  sur  la  ville  et  la  cathé- 
drale de  Reims. 

(2)  Il  n'est  resté  à  l'église  que  les  présens  de  Henri  II  et  Henri  III,  dont  la  matière  était  moins 
précieuse  que  le  travail ,  ou  du  moins,  moins  propre  à  être  monnoyée  et  une  croix  d'or  ornée 
de  pierreries,  donnée  par  Guillaume  de  Champagne,  laissée  comme  un  objet  nécessaire  au 
culte. 

(3)  Elle  fut  brisée  en  1 793. 

(4)  Derrière  cet  autel  il  existait  un  tombeau,  soutenu  par  quatre  colonnes  de  marbre  noir,  dans 


(  17  ) 

de  vermeil  de  quatre  pieds  de  haut,  du  poids  de  cent  marcs,  et  ornée 
de  vingt-quatre  figures  en  relief. 

Les  curieux  qui  visitent  l'église  de  Reims,  n'ont  pas  seulement  à 
regretter  la  perte  des  monumens  rares  dont  nous  venons  de  parler , 
mais  encore  de  quelques  autres  non  moins  intéressans,  que  les  pieux 
dévastateurs  de  1747»  ou  les  barbares  impies  de  1793,  n'ont  pas  plus 
respecté.  Tels  étaient  un  fragment  du  portail  de  la  cathédrale  qui 
existait  dans  le  cinquième  siècle ,  devant  lequel  Saint-Nicaise  reçut  le 
martyre,  pieusement  conservé  en  mémoire  de  cet  événement,  dans  la 
nef  de  l'église  actuelle,  et  que  Jean  Quinart,  chanoine,  avait  enchâssé 
en  i663,  dans  une  espèce  de  mausolée  en  marbre,  orné  de  bronzes (1). 

Le  labyrinthe,  espèce  de  mosaïque  du  treizième  siècle ,  formé  de  traits 
anguleux  ou  circulaires ,  exécutés  en  marbre  noir  sur  le  pavé  au  milieu 
de  la  nef,  et  qui  offrait  au  centre  et  aux  quatre  coins  les  figures  de 
l'architecte  et  des  maîtres  de  maçonnerie  auxquels  on  doit  la  cons- 
truction de  l'édifice,  avec  des  inscriptions  qui  indiquaient  leurs  noms, 
l'époque  de  leur  mort,  et  les  travaux  qu'ils  avaient  exécutés  (2). 

La  chaire,  morceau  peu  remarquable,  mais  fort  ancien.  On  croyait 
que  Saint-Bernard  y  avait  prêché  (3). 

La  plus  grande  partie  des  vîtreaux  des  fenêtres  inférieures  ;  enfin , 
une  immense  quantité  d'ornemens  sacerdotaux ,  aussi  remarquables 


lequel  reposaient  les  cendres  de  ce  cardinal  inhumé  en  i554  et  celles  de  quelques  membres  de  sa 
famille,  tels  que  le  cardinal  de  Guise  et  François  de  Lorraine.  L'un  et  l'autre  furent  détruits 
en  94 ,  et  remplacés  depuis  par  un  autel  plus  moderne,  provenant  de  l'église  de^l'ancienne  abbaye 
Saint-Nicaise  ,  il  est  en  marbre  fin,  fut  exécuté  par  Dropsi,  marbrier  de  Paris,  en  1764  et  avait 
coûté  6,000  livres. 

(1)  Ce  monument  fut  démoli  en  1744,  comme  embarrassant  la  nef  et  gênant  les  processions...! 
on  le  remplaça  par  une  simple  inscription,  incrustée  dans  le  pavé,  ainsi  conçue  :  Hoc  in  loco  sanc- 
tus  Nicasius  j  Remensis  archiprœsul  j  truncato  capite  j  martyr  occubuit }  anno  domini  4o6. 

(2)  On  voyait  dans  beaucoup  de  cathédrales  une  mosaïque  semblable,  presque  toutes  ont  été 
détruites,  celles  de  Reims  qui  offrait  le  plus  grand  intérêt ,  le  fut  eu  1779,  sur  les  représentations 
et  aux  frais  d'un  chanoine,  nommé  Jaquemart,  qui  était  choqué  des  courses  des  enfans  et  des 
étrangers  qui  s'amusaient  quelquefois  à  parcourir  pied  à  pied  toutes  les  sinuositées  et  les  contours 
de  ce  labyrinthe. 

(3)  Détruite  en  1793. 

3 


(  '8  ) 

par  le  précieux  des  étoffes ,  le  nombre  des  pierreries  et  la  beauté  des 
broderies,  que  par  l'ancienneté  de  la  plupart  et  la  source  auguste  qui 
en  avait  enrichi  l'église  (1). 

Nous  terminerons  cette  description ,  en  indiquant  ce  que  la  cathé- 
drale de  Reims  a  conservé,  ou  ce  qu'un  nouvel  ordre  de  choses  a  pu 
lui  faire  acquérir ,  digne  de  l'attention  de  ceux  qui  visitent  ce  célèbre 
monument.  Après  avoir  examiné  les  divers  aspects  plus  ou  moins  pit- 
toresques qu'offre  de  divers  points  l'intérieur  de  l'église ,  surtout  celui 
de  l'entrée  de  la  nef,  vu  des  degrés  du  sanctuaire,  le  dos  tourné  à 
l'autel,  quand  cette  partie  est  éclairée  des  feux  du  soleil  couchant  :  il 
faut  s'approcher  des  portes  et  considérer  les  nombreuses  statues  placées 
par  rangs  dans  de  petites  niches  qui  décorent  toute  la  surface  du  mur, 
au-dessus  et  autour,  tant  de  la  porte  principale  que  des  portes  latérales  ; 
elles  sont  au  nombre  de  cent  vingt-deux,  d'un  assez  bon  style,  et  pa- 
raissent avoir  été  exécutées  vers  la  lin  du  quinzième  siècle  (2).  Les 
tambours  de  ces  portes  latérales,  ouvrage  de  menuiserie  et  de  sculp- 
ture, fait  en  1764,  méritent  aussi  d'être  cités  (5). 

Près  de  là,  on  trouve,  adossé  au  mur  du  bas-côté  à  droite,  un 
mausolée  d'un  seul  bloc  de  marbre  blanc  élevé  sur  deux  colonnes  de 
granit,  et  surmonté  d'une  urne  funéraire,  monument  de  sculpture 
du  Bas-Empire,  érigé  dans  le  cinquième  siècle,  à  Flav.  Val.  Jovin 
Rémois,  préfet  des  Gaules,  chef  des  armées  et  consul  romain.  Les 
sculptures,  qui  ont  un  peu  souffert ,  paraissent  représenter  des  chasses, 
maison  n'a,  sur  leur  véritable  sujet,  que  des  conjectures  plus  ou 
moins  vraisemblables  (4). 


(1)  Ils  provenaient,  en  grande  partie,  des  dons  faits  par  les  archevêques  à  leur  prise  de 
possession,  et  par  les  rois  qui  avaient  coutume  de  laisser  à  l'église  les  vêtemens  précieux  dont  ils 
s'étaient  servis  à  leur  sacre  ,  et  qui  étaient  pour  l'ordinaire  transformés  en  chappes,  en  chassubles  et 
en  tuniques  ,  ou  appropriés  de  toute  autre  manière  pour  le  service  divin. 

(2)  Elles  représentent  plusieurs  personnages  et  faits  historiques  ,  de  l'Ancien  et  du  Nou- 
veau-Testament; quelques  allégories  religieuses  ainsi  que  des  martyrs  et  des  patrons  honorés  dans 
l'église  de  Reims. 

(3)  Ils  proviennent  de  l'église  de  l'ancienne  abbaye  Saint-Nicaise  et  furent  exécutés  par  un  nommé 
Gaudry.,  menuisier  de  Reims ,  1764. 

(4)  On  peut  consulter  sur  ce  monument  l'ouvrage  du  Comte  de  Caylus,  les  mémoires  sur  Reims, 


(  '9  ) 

Dans  la  nef,  la  tombe  de  Hugues  le  Berger  (Hues  Libergiers),  archi- 
tecte de  l'église  de  l'ancienne  abbaye  de  Saint-Nicaise  (1). 

La  nouvelle  chaire,  d'une  forme  assez  élégante,  ornée  d'un  bas-relief 
estimé  représentant  la  guérison  du  boiteux  (2). 

Dans  la  croisée  méridionale,  un  autel  du  seizième  siècle,  en  marbre 
noir ,  composé  de  plusieurs  groupes  de  figures  historiques  dans  des 
niches  et  encadremens  dans  le  goût  du  temps,  ouvrage  d'un  sculpteur 
de  Reims  nommé  Jaques  (3). 

Dans  la  croisée  septentrionale,  le  buffet  d'orgues  et  une  horloge  à 
carrillon  et  à  figures  mouvantes ,  appelée  l'horloge  du  cœur  (4). 

Quelques  tableaux  remarquables,  tels  que  la  cène,  par  le  Mutian , 
estimé  cent  mille  francs  :  il  est  placé  au-dessus  de  la  porte  de  la  sa- 
cristie; la  nativité  de  Jésus-Christ,  par  le  Tintoret  (dans  la  chapelle 
de  la  Vierge);  l'apparition  de  Jésus-Christ  à  la  Magdelaine ,  par  le 
Titien;  une  descente  de  croix,  par  Thadea-Zucchero ;  la  manne  re- 
cueillie par  les  Israélites,  peint  par  le  Poussin,  placé  sur  le  pilier  à 
droite  de  la  chapelle  de  la  Vierge  ;  et  Jésus-Christ  sur  la  croix ,  peint 
en  181 3,  par  M.  Germain,  élève  de  M.  Regnaud,  placé  vis-à-vis  de  la 
chaire.  La  plupart  de  ces  tableaux  sont  dus  à  la  munificence  du  car- 
dinal de  Lorraine. 

Enfin ,  les  vîtreaux  peints  des  fenêtres  supérieures  de  la  nef  et  du 
cœur  (5)  et  les  roses  du  grand  portail  et  de  la  croisée,  non  moins 


par  Lacourt,  les  histoires  de  Reims  ,  par  Bergier ,  Marlot ,  Gérusez,  etc.;  le  dictionnaire  de  la  Mar- 
tinière,  article  Reims ,  etc. 

(1)  Cotte  tombe  assez  curieuse  et  gravée  en  creux  avec  du  plomb  fondu  dans  les  traits,  offre 
l'image  de  cet  liabile  architecte,  avec  une  inscript  ion  rjui  commence  ainsi  :  ci-gist  maître  Hues  Liber- 
giers  qui  cornm  -aça  ceîir  JglLe  en  M.  CC.  et  XXfX,  etc. ,  etc. ,  et  qui  pourrait  à  l'avenir  induire 
en  erreur  les  étrangers ,  si  l'on  ne  prenait  pas  le  soin  nécessaire  d'instruire  par  une  deuxième  ins- 
cription du  (li  placement  de  celle  pierre  et  de  quelle  église  il  est  question. 

(2)  Celle  cb  tire  provient  de  L'église  de  Saint-Pierre  de  Reims,  et  est  l'ouvrage  d'un  sieur  Blondel, 
habile  menuisier  de  Reims ,  mort  en  1812. 

(3)  Cet  autel  est  appelé  1  autel  de  la  résurrection  à  cause  du  sujet  que  les  figures  repré- 
sentent. 

(4)  Dans  le  goût  des  horloges  de  Strasbourg,  de  Lyon  ,  de  Dijon,  de  Sens  et  d'Auxaire ,  mais 
moins  curieuse  et  moins  compliquée. 

(5)  Ces  vitreaux  paraissent  dater  du  treizième  siècle  ,  ils  représentent  une  suite  des  arche- 


(   20  ) 

dignes  de  remarque  par  leur  composition  que  par  la  légèreté  de  la 
sculpture  et  la  vivacité  des  couleurs  (1). 

L'église  de  Reims  tient  un  des  premiers  rangs  dans  les  églises  de 
France  :  douze  princes  ont  été  assis  sur  son  siège ,  entre  lesquels  deux 
fils  de  France,  Arnoult  fils  de  Lothaire  et  Henri  fils  de  Louis-le-Gros , 
et  quatre  princes  du  sang  royal ,  Hugues  de  V  ermandois ,  Henri  de  Dreux» 
J ean  et  Robert  de  Courtenay  ;  elle  a  fourni  quatre  papes ,  Sylvestre  II , 
Urbain  II,  Adrien  IV  et  Adrien  V  ;  et  elle  joint  à  ces  titres  le  titre 
plus  glorieux  d'être  en  quelque  sorte  le  berceau  de  la  catholicité  en 
France. 

Peu  d'événemens  mémorables  se  sont  passés  dans  la  cathédrale  de 
Reims,  si  on  en  excepte  le  fameux  concile  de  n48  (2);  mais  on  sait 
que  les  archevêques  jouissent  du  brillant  privilège  de  sacrer  les  rois 
de  France,  qui  semblent,  dans  cette  circonstance,  déposer  la  majesté 
du  trône  pour  venir  recevoir  dans  cette  antique  basilique  l'onction 
sacrée  qui  sanctifie  leur  puissance,  et  jurer  d'observer  pendant  leur 
règne  les  lois  de  justice  et  de  paix  du  Dieu  au  nom  duquel  ils  com- 
mandent. 


vêques  et  des  évêques  sufFragans,  dont  on  trouve  en  partie  les  noms  inscrits  au-dessus  des 
figures. 

(1)  Les  peintures  des  roses  du  portail  représentent  des  prophètes,  des  patriarches,  des  papes, 
des  rois,  des  martyrs,  des  évêques,  des  anges,  etc.;  celles  de  la  rose  méridionale  représentent 
l'Éternel  clans  toute  sa  majesté,  environné  de  toutes  les  puissances  célestes  et  celles  de  la  rose 
septentrionale  ,  la  création  du  monde,  et  la  chute  d'Adam  et  Eve. 

(■2)  Le  concile  fut  présidé  parle  pape  Eugène  III,  on  y  comptait  plus  de  mille  prélats,  parmi 
lesquels  étaient  les  primats  dJEspagne  et  d'Angleterre  ;  on  y  traita  de  diflerens  points  de  dogmes  et 
de  discipline-,  on  remarque  entre  les  principaux  canons,  le  sixième  qui  défend  aux  avoués  des 
églises  de  rien  prendre  par  eux  ni  par  leurs  inférieurs  au-delà  de  leurs  anciens  droils,  sous  peine 
d'être  privés  de  sépulture  ;  le  septième  qui  défend  le  mariage  aux  évêques,  diacres  sous-diacres, 
moines  et  religieuses  et  le  douzième  qui  défend  les  joutes,  touiaois ,  etc. 


DESCRIPTION 

DES 

CÉRÉMONIES  DU  SACRE 

DU  ROI  CHARLES  X. 


ERRATUM. 


(  Page  18.  )  On  trouve  adossé  au  mur  du  bas  côté  à  droite  un  mausolée  d'un  seul  bloc  de 
marbre  blanc  élevé  sur  deux  colonnes  de  granit  et  surmonté  d'une  urne  funéraire ,  monument  etc. 

La  disposition  de  ce  tombeau  paraît  en  effet  avoir  été  telle  lorsqu'il  ornait  l'intérieur  de  l'é- 
glise de  Saint-Pïicaise  de  la  même  ville.  Si  l'on  s'en  rapporte  à  la  description  donnée  par  plu- 
sieurs des  historiens  cités  dans  la  note  4  de  la  même  page  :  Description  que  nous  avons  suivie 
par  erreur. 

Mais  depuis  la  destruction  de  l'église  Saint-Nicaise ,  en  1793,  le  tombeau  de  Jovin  qui  avait 
déjà  reçu,  et  qui  reçut  encore  en  cette  occasion  de  graves  mutilations,  fut  transporté  et  replacé 
dans  l'église  cathédrale  élevé  sur  un  simple  massif  en  pierre  tel  qu'on  l'y  voit  maintenant  et 
sans  être  surmonté  d'une  urne. 


DESCRIPTION 


CÉRÉMONIES  DU  SACRE 

DU  ROI  CHARLES  X, 

ET 

DES  DÉCORATIONS  CONSTRUITES  EN  CETTE  OCCASION, 

dans  l'église  métropolitaine  de  reims,  au  mois  de  mai  de  l'an  i825. 


Le  sacre  des  rois,  est  une  cérémonie  politique  et  religieuse,  qui  re- 
monte aux  temps  les  plus  reculés  de  l'antiquité  et  fut  en  usage  dans 
presque  toutes  les  nations. 

Les  rois  n'ont  établi  et  consolidé  leur  autorité ,  qu'en  s'annonçant 
comme  les  mandataires  de  la  divinité,  révérée  par  les  peuples  qu'ils 
voulaient  gouverner ,  et  le  premier  qui  ceignit  le  bandeau  royal  ne  fût 
point ,  comme  on  se  plaît  à  le  répéter  ,  un  soldat  heureux ,  mais  un 
sage,  qui  civilisa  ses  semblables,  en  leur  commandant  au  nom  d'une 
puissance  surnaturelle  et  immuable,  dont  il  semblait  lui-même  recevoir 
les  ordres  suprêmes.  Ce  ne  fut  pas  seulement  devant  une  supériorité 
humaine  et  éphémère,  que  les  hommes  crurent  d'abord  fléchir  leur  tête , 
mais  devant  un  envoyé  des  cieux,  empruntant  un  langage  et  un  carac- 
tère divin,  pour  leur  dicter  des  lois  de  justice,  de  paix  et  d'union  :  les 
premiers  rois  furent  donc  pontifs  et  législateurs. 

Depuis  :  les  choses  ont  changé  :  l'autel  s'est  séparé  du  trône  :  mais  les 
rois  en  n'appuyant  plus  leur  droit  que  sur  leur  épée  et  la  sanction  des 
peuples,  n'ont  point  négligé  l'égide  nécessaire  que  leur  prête  encore  la 
religion.  Les  descendans  de  Clovis  et  de  Saint-Louis  surtout,  ces  fils 


(  4  ) 

aînés  de  l'église  catholique,  ont  toujours  signalé  leur  avènement,  en  s' em- 
pressant de  recevoir  dans  le  temple  de  l'éternel ,  l'onction  sainte  et  la 
couronne,  avec  ce  cérémonial  auguste  et  solennel,  dont  le  but  est  de 
rappeller  aux  princes  comme  aux  peuples,  la  source  divine  de  la  puis- 
sance royale ,  et  qui  ajoute  à  l'éclat  du  trône  en  l'environnant  de  plus 
de  respect  et  de  plus  de  majesté. 

L'histoire  ne  nous  a  conservé  presqu' aucun  document  sur  le  sacre 
et  le  couronnement  des  rois  de  France  de  la  première  race  et  fort  peu 
même  sur  celui  des  rois  de  la  seconde.  Pépin  paraît  être  le  premier  et 
le  seul  de  cette  race  dont  les  circonstances  du  sacre  aient  été  recueillies 
avec  quelques  détails  (1).  Ce  ne  fut  que  sous  la  troisième  race  que  cette 
cérémoniefut  régléed'une  manière  invariable  ,  et  que  le  privilège  en  fut 
accordé  exclusivement  à  la  ville  et  aux  archevêques  de  Reims  par 
LouisVII,  en  1 179,  lorsqu'il  fit,  de  son  vivant,  couronner  Philippe-Auguste 
son  fils.  Aucuns  des  rois  de  France  n'ont  dérogé  depuis  à  cet  usage , 
excepté  Henri  IV  qui  fut  sacré  à  Chartres  à  cause  des  événemens  qui 
avaient  mis  la  ville  de  Reims  au  pouvoir  de  la  ligue.  Depuis  cette  épo- 
que chaque  règne  vit  ajouter  quelque  chose  à  la  pompe  et  à  la  magni- 
ficence du  cérémonial;  les  historiens  en  recueillirent  jusqu'aux  moindres 
particularités  et  la  description  des  sacres  de  Louis  le  jeune,  de  Philippe- 
Auguste,  de  Saint-Louis,  de  Charles  VII,  de  Louis  XII,  de  François  Ier , 
de  Louis  XIV,  de  Louis  XV,  de  Louis  XVI,  occupent  une  place  im- 
portante dans  nos  annales  :  mais  avec  quel  intérêt  la  France  entière  sor- 
tant d'un  long  deuil,  n'a-t-elle  pas  vu,  à  l'instant  même,  renouveller  dans 
la  cité  de  Clovis,  cet  antique  et  pieux  usage  qui  semblait  interrompu 
pour  jamais  (2)  :  avec  quel  intérêt  la  postérité  n'en  lira-t-elle  pas  le  récit, 
auquel  tant  de  circonstances  prêteront  de  nouveaux  charmes  :  avec 
quel  plaisir  n'élevons-nous  pas  nous-mêmes  dans  ce  recueil  national  des 


(1)  Pépin  fut  sacré  à  Soissons,  par  Saint-Boniface ,  légat  du  pape  ,  évêque  de  Mayence. 

(2)  On  sait  que  Napoléon  jugea  à  propos  de  ne  point  suivre  l'usage  établi  par  les  Rois  de 
France,  et  il  est  probable  que  les  successeurs  de  sa  race  auraient  à  son  exemple  été  sacrés  à 
Paris,  et  qu'ainsi  Reims  eût  perdu  son  privilège. 


(  .r>  ) 

plus  beaux  monumens  de  la  piété  de  nos  pères  ,  un  monument  non 
moins  national,  à  l'acte  mémorable  qui  consacre  la  réintégration  des 
fils  de  Saint-Louis  sur  le  plus  beau  trône  de  l'Europe  :  à  la  gloire  de 
nos  artistes,  de  nos  magistrats,  des  dignitaires  étrangers,  qui  ont  con- 
couru à  la  pompe  de  cette  grande  fête  de  famille,  par  leurs  talens, 
leur  zèle  ou  leur  magnificence  :  Au  noble  enthousiasme  d'un  grand  peuple, 
encore  prosterné  devant  l'éternel  qu'il  invoque  sur  les  destinées  du  mo- 
narque nouveau  que  ses  acclamations  élèvent  au  trône. 

Heureux  si  en  remplissant  cette  honorable  tâche,  nos  contemporains 
y  trouvent  un  hommage  digne  du  prince  et  de  la  patrie. 

PREMIÈRE  JOURNÉE. 

ARRIVÉE   DU   ROI   AUX   FRONTIERES   DU   DÉPARTEMENT   DE   LA  MARNE. 

A  l'époque  fixée  pour  l'auguste  cérémonie  que  nous  allons  décrire,  la 
population  entière  de  la  ville  de  Reims  et  du  département  de  la  Marne , 
augmentée  d'un  concours  immense  d'étrangers  de  tous  les  pays  et  de 
tous  les  rangs,  s'était  portée  sur  la  route,  comme  sur  les  différens  points 
où  on  pouvait  contempler  les  traits  de  Sa  Majesté  et  jouir  du  spectacle 
imposant  dont  le  retour  n'avait  point  embelli  ces  contrées  depuis  près 
d'un  demi  siècle. 

Le  Roi  parti  de  Gompiègne  le  27  mai  i8a5  avec  Monsieur  le  Dauphin, 
arriva  à  Fismes,  frontière  du  département  vers  le  soir.  Complimentée 
à  l'entrée  de  la  ville  par  les  autoritées  départementales  civiles  et  mili- 
taires (1),  réunies  sous  un  arc  de  triomphe  élégant,  orné  des  statues 


(1)  M.  le  préfet  s'exprima  ainsi  :  «  Sire,  l'antique  cité  où  Clovis  fut  consacré  au  Christianisme 
»  et  à  la  royauté  vous  attend.  Depuis  cette  épocpie  si  féconde,  treize  siècles  ont  passé  sur  la  mo- 
»  narchie  et  à  votre  avènement  au  trône ,  vous  la  trouverez  encore  jeune  de  gloire  et  d'espérance. 
»  La  religion  embrassant,  dans  sa  faveur,  le  royaume  très-chrétien,  semble  le  faire  participer  de  sa 
»  perpétuité,  l'amour  des  peuples  qui  se  reproduit  d'âge  en  âge,  ajoute  ses  trésors  à  tant  de  souvenirs 
»  imposants  et  à  ce  merveilleux  triomphe  sur  le  temps, 

»  Oui,  Sire,  vous  allez  entendre  les  acclamations  des  fils  de  ceux  que  commandait  Clovis  et 


(  6  ) 

de  la  France,  delà  religion,  de  l'agriculture  et  de  l'industrie,  et  après 
y  avoir  reçu  l'hommage  des  clefs,  Sa  Majesté  parvint  au  palais,  qui  lui 
avait  été  préparé,  au  bruit  des  cloches  et  de  l'artillerie,  et  en  recevant  à 
chaque  pas  les  témoignages  les  plus  expressifs  de  l'amour  de  son  peuple 
et  de  l'allégresse  publique ,  redoublés  par  la  grâce  et  la  touchante 
bienveillance  avec  lesquelles  elle  daigna  y  répondre.  Toutes  les  maisons 
étaient  pavoisées ,  le  soir  elles  furent  illuminées  et  le  Roi  donna  audience 
à  l'archevêque  de  Reims,  aux  autorités  et  aux  principaux  personnages 
de  l'endroit. 

DEUXIÈME  JOURNÉE. 

ROUTE  DE   FISMES   A   REIMS  :  ENTREE   DANS   REIMS  :    RÉCEPTION   DU   ROI  DANS 

L'ÉGLISE  CATHÉDRALE. 

Le  lendemain  28  ,  le  même  empressement ,  le  même  désir  avait  ap- 
pellé  de  bonne  heure,  sur  le  chemin  de  Reims ,  la  même  afïluence  de 
monde  que  la  veille  aux  portes  de  Fismes ,  mais  à  peine  avait-on  salué 
le  départ  de  Sa  Majesté  qu'un  événement  qui  pouvait  être  funeste  excite 
tout-à-coup  un  cri  d'alarme  :  la  vie  du  Roi  a  été  en  danger:  les  chevaux 
effrayés  et  que  rien  ne  pouvait  plus  retenir,  entrainaient  dans  un  pré- 
cipice inévitable  les  voitures  de  la  cour,  et  sans  la  présence  d'esprit  de 
l'un  des  conducteurs  et  la  protection  du  génie  qui  veille  sur  la  France, 
un  jour  de  bonheur  et  de  triomphe  allait  être  changé  en  un  jour  de  dou- 
leur et  d'effroi.  Bientôt  les  coursiers  se  ralentissent  :  le  Roi  est  sauvé!  et 
la  joie  succède  au  plus  sinistre  abattement  :  mais  Charles,  seul  ne  paraît 
pas  se  souvenir  du  danger  qu'il  a  couru  :  une  seule  pensée  l'occupe  :  de 
braves  compagnons ,  des  serviteurs  fidèles,  ont  reçu  de  graves  blessures  ; 


j>  qu'instruisait  Saint-Remy,  ils  accourent  avides  de  contempler,  sur  votre  visage,  l'empreinte  de 

j>  vos  royales  vertus  ,  ils  élèvent  leurs  voix  jusqu'au  ciel ,  à  la  vue  du  monarque  qu'ils  attendaient 

»  si  ardemment.  Je  ne  peux  être  ici  que  l'organe  de  leur  impatience  et  de  celte  ivresse  d'un  grand 

»  peuple,  qui  sont  le  seul  langage  qui  ne  soit  point  au-dessous  d'un  roi  de  la  vieille  France  et  de 

»  l'auguste  cérémonie  qui  l'attire  au  milieu  de  nous.  » 


(  1  ) 

il  leur  prodigue  les  soins  les  plus  louchants  et  ne  consent  à  s'éloigner 
qu'après  s'être  assuré  qu'il  n'aura  point  de  perte  à  déplorer  (1). 

A  Tinqueux ,  village  aux  limites  de  l'arrondissement  de  Reims,  s'éle- 
vait un  nouvel  arc  de  triomphe  de  style  gothique ,  orné  d'emblèmes  et 
d'inscriptions.  Le  Roi  y  arriva  à  une  heure,  y  fut  complimenté  par  M .  le  sous- 
préfet  de  Reims  (  Voyez  le  discours  ci-dessous)  (2),  et  s'arrêta  quelque  temps 
dans  une  maison  appartenant  à  l'archevêque.  De  là  à  Reims,  quatre  arcs 
en  feuillage  placés  à  distance  égale,  désignaient  les  quatre  arrondisse- 
mens  du  département  dont  ils  portaient  les  noms  (3),  on  y  trouvait  à  cha- 
cun, le  sous-préfet,  les  maires  et  un  détachement  delà  garde  nationale  à 
cheval.  Cent  quatre-vingt  écussons  suspendus  à  des  pins  d'Ecosse,  ornés 
de  draperies  et  de  guirlandes,  régulièrement  espacés  dans  les  inter- 
valles de  ces  berceaux  de  verdure,  indiquaient  les  communes  du  dé- 
partement, et  aux  pieds  de  ces  espèces  de  trophées  champêtres,  des 
jeunes  filles  vêtues  de  blanc  et  couronnées  de  fleurs  devaient  agiter  et 


(1)  A  la  descente  de  Fismes,  leschevauxdes  voitures  du  cortège,  effrayés  par  Iebruit  de  l'artillerie 
placée  dans  un  vallon  près  de  la  route,  et  que  redoublait  un  écho  très-fort,  s'emportèrent  tout  à  coup 
sans  qu'il  fut  possible  de  les  dompter  :  une  des  voitures  renversée  au  fond  d'un  précipice  fut  entière- 
ment brisée ,  et  plusieurs  personnes  atteintes  des  blessures  les  plus  graves  qui  pendant  plusieurs 
jours  ont  mis  leur  vie  en  danger.  Le  Roi  etles  Princes  ne  durent  leur  salut  qu'à  la  présence  d'es- 
prit du  cocher  et  du  postillon,  qui  surent  avec  beaucoup  d'adresse  et  de  force  maintenir  leurs  cour- 
siers sur  le  milieu  de  la  route,  jusqu'à  ce  qu'épuisés  par  la  rapidité  de  leur  course  ils  s'arrêtassent 
d'eux-mêmes.  À  cet  instant  le  cocher  s'évanouit  et  les  nombreux  témoins  de  ce  cruel  événement 
restèrent  consternés  jusqu'à  ce  qu'on  eut  acquis  la  certitude  que  personne  n'avait  péri. 

»  (2)  C'est  dans  ces  contrées  où  la  France  devient  chrétienne,  c'est  au  pied  de  l'autel  où  fut  sacré 
»  Clovis,  où  les  aïeux  de  Votre  Majesté  ont  reçu  l'onction  royale,  que  le  Dieu  de  Saint-Louis 
)>  semble  se  plaire  à  verser  ses  plus  abondantes  bénédictions  sur  les  rois  que  sa  bonté  nous 
»  donne. 

»  Du  même  autel  aussi  partent  plus  puissantes  les  inspirations  d'amour ,  dont  sont  animés  les 
»  Français  ,  pour  votre  auguste  Majesté  et  pour  son  auguste  dynastie,  et  ce  sont  surtout  les  babitans 
»  de  l'arrondissement  de  Reims  qui,  placés  à  la  source  même  de  ces  inspirations  sacrées,  y  puisent 
»  les  sentimensde  fidélité,  de  dévouement  sans  bornes  et  de  profond  respect ,  qu'ils  déposent  par 
»  mon  organe,  aux  pieds  de  Votre  Majesté;  Sire,  le  ciel  a  entendu  leur  voix,  Viveee  Roi,  Vive 
»  Charles  X.  » 

Le  roi  daigna  exprimer  avec  la  plus  aimable  affabilité,  combien  il  appréciait  les  sentimens  d'af- 
fection don!.  M.  le  sous-préfet  se  rendait  l'organe. 

(3)  Epernay  ,  Chàlons-sur-Marne ,  Vitry-le-Français ,  Saiute-Ménéhould. 


* 


(  8  ) 

présenter  des  écharpes  blanches  pendant  le  passage  de  Sa  Majesté.  C'est 
au  milieu  de  cette  double  haye  d'emblèmes  d'amour,  de  cœurs  dévoués 
et  fidèles  ;  au  milieu  de  ce  concours  général  d'hommages  et  de  béné- 
dictions, que  s'avança  lentement  vers  l'antique  cité,  le  magnifique 
cortège  qui  accompagnait  l'auguste  Monarque  (1).  Le  ciel  que  quelques 
sombres  nuages  avaient  obscurci  jusqu'à  ce  moment,  s'éclaira  tout-à-coup 
des  vifs  rayons  du  soleil,  et  un  horisonpur,  succédant  à  la  brume,  sem- 
blait présager,  avec  la  fin  de  nos  maux ,  des  années  futures  de  bonheur 
et  de  paix.  Tous  les  yeux  fixés  sur  le  monarque  ne  pouvaient  être  dis- 
traits que  par  la  beauté  du  spectacle  qui  se  déployait  sur  une  ligne  im- 
mense ,  la  belle  tenue  des  troupes,  l'élégance  des  costumes,  des  livrées  , 
des  équipages  ,  et  surtout  la  richesse  et  le  bon  gout  de  la  voiture  du 
sacre,  un  des  chefs-d'œuvres  le  plus  parfait  en  ce  genre  qui  soit  sorti  des 
ateliers  français  (2). 

A  deux  heures  et  demie  le  son  des  cloches  ,  les  cris  mille  fois  répétés 
de  vive  le  Roi!  et  cent  et  un  coups  de  canon  annoncent  aux  babitans  de 
Reims  qu'ils  possèdent  enfin  ce  prince  bien  aimé,  qui  vient,  restituer  à 
leur  ville  son  antique  privilège ,  récompenser  leur  amour ,  en  recevant 
au  milieu  d'eux  la  sanction  divine  de  sa  puissance,  et  les  rendre  dépo- 


(1)  Le  cortège  était  composé  de  l'état  major  de  la  division,  l'état  major  de  la  garde  royale,  un 
détachement  du  3.e  de  hussards,  un  détachement  de  lanciers  de  la  garde,  la  garde  nationale  du 
5.e  arrondissement;  un  équipage  à  huit  chevaux,  à  la  livrée  du  duc  de  Bourhon,  dans  lequel 
étaient  les  aides-de-camp  du  prince;  un  second  équipage  à  huit  chevaux,  à  la  livrée  du  duc 
d'Orléans,  dans  lequel  étaient  les  aides-de-camp  du  prince;  six  autres  équipages  magnifiques,  à  huit 
chevaux,  à  la  livrée  du  Roi,  dans  lesquels  se  trouvaient  les  grands  officiers  de  la  couronne,  un 
détachement  des  gardes-du- corps,  un  officier  des  cérémonies,  et  les  aides-de-camp  du  Roi;  la  voiture 
du  sacre,  dans  laquelle  était  le  Roi,  à  sa  gauche  le  Dauphin,  en  face  duRoi,  le  duc  d'Orléans  et  le 
duc  de  Bourhon,  après  la  voiture  du  sacre,  des  détachemens  des  gendarmes  des  chasses  ,  des  gre- 
nadiers à  cheval ,  des  cuirassiers  et  des  hussards  de  la  garde,  la  gendarmerie  à  cheval  de  Paris,  des 
escadrons  du  3.e  régiment  et  un  du  5.e  des  cuirassiers  de  ligne ,  un  escadron  des  dragons  de  la  ligne , 
deux  des  chasseurs  à  cheval  de  la  ligne,  plusieurs  hatteries  d'artillerie  à  cheval  de  la  garde  et  plu- 
sieurs hataillons  d'infanterie  de  la  garde  et  de  la  ligne. 

(2)  L'exécution  en  est  due  à  M.  Delonne,  élève  de  Girodet ,  pour  les  peintures  ,  M.  Persillé  pour 
les  ornemens,  M.  Roguez  pour  les  sculptures  :  les  hronzes  sont  de  M.  Denière  et  la  dorure  de 
M.  Gautier. 


(  9  ) 

sitaires  de  ses  augustes  sermens.  Après  avoir  écouté  avec  une  vive  émo- 
tion la  harangue  prononcée  par  M.  le  maire  et  reçu  les  clefs  (Voyez  ledis- 
cours  ci-dessous  j  (1).  Sa  Majesté  fit  son  entrée  dans  la  ville  au  milieu  de 
l'ivresse  générale  et  d'un  concert  unanime  d'acclamations  et  d'actions  de 
grâces.  Tout  le  monde  pouvait  jouir  sans  obstacle  de  la  présence  du  Roi  ; 
tous  les  yeux  pouvaient  lire  dans  les  siens  :  l'habile  artiste  (2)  chargé  des 
décorations  de  la  ville  avait  su  remplir  le  vœu  d'un  bon  Prince  (5)  qui  avait 
dit  dans  une  circonstance  semblable  :  je  ne  veux  rien  qui  empêche  le  peuple  et 
moi  de  nous  voir,  sans  nuire  à  la  pompe  qui  convenait  à  la  fête.  Des  ceps  de 
vigne  entrelacés  de  feuillages  et  de  guirlandes  de  fleurs  remplaçaient 
d'une  manière  fort  heureuse  les  anciennes  tapisseries  d'usage,  et  lais- 
saient voir  à  travers  leurs  intervales  les  fenêtres  des  maisons  et  de 
nombreux  amphithéâtres  élégamment  drapés,  où  se  grouppait  à  l'envi 
une  foule  immense  de  spectateurs,  également  avides  de  contempler  les 
traits  de  leur  souverain. 

Parvenue  à  l'entrée  de  la  sainte  basilique ,  où  soixante  rois  furent  sa- 
crés ,  Sa  Majesté  y  fut  reçue  par  l'archevêque  de  Reims,  vêtu  pontifîcale- 
ment ,  et  les  évêques  de  Soissons,  Beauvais ,  Châlons  et  Amiens  ses 
sufFragans ,  accompagnés  de  leur  clergé ,  sous  un  immense  porche  ri- 
chement construit  dans  le  style  gothique,  en  avant  du  portail.  De  là 


(1)  «  Sire,  heureux  de  pouvoir  être  auprès  de  Votre  Majesté ,  l'organe  des  sentiraens  qui  animent 
»  la  ville  de  Reims,  mon  cœur  sent  mieux  qu'il  ne  peut  exprimer,  l'élan  que  votre  auguste  pré- 
»  sence  excite  en  ce  moment  dans  cette  grande  cité;  daignez,  Sire,  recevoir  les  clefs  de  votre 
»  bonne  ville;  c'est  l'amour,  c'est  la  fidélité  qui  s'empressent  aujourd'hui,  comme  dans  tous  les 
»  temps,  à  vous  en  faire  hommage.  Tous  nos  cœurs  sont  à  vous,  Sire,  ils  le  sont  à  jamais  et  dans 
»  ce  moment  où  nous  avons  le  bonheur  de  contempler  les  traits  de  notre  Roi  bien  aimé,  il  ne 
)>  nous  reste  plus  qu'à  adresser  des  vœux  au  Tout-Puissant ,  pour  qu'il  répande  ses  bénédictions 
»  sur  Votre  Majesté  et  qu'il  lui  accorde  de  longs  jours  pour  le  bonheur  de  la  France.  » 

Le  Roi  a  répondu  : 

((  Je  suis  touché  des  sentimens  qui  viennent  de  m'ètre  exprimés  ,  je  désirerais  avoir  la  voix  assez 
»  forte  pour  me  faire  entendre  de  tous  les  Rémois  et  de  tous  les  Français  et  leur  faire  connaître  la 
»  vive  émotion  que  j'éprouve  en  ce  moment  :  je  prierai  le  Tout-Puissant  dans  la  cérémonie  de  mon 
»  sacre  ,  de  doubler  mes  forces  pour  assurer  le  bonheur  de  mon  peuple.  » 

(2)  Le  Ch.  Isabey. 

(3)  Louis  XVI. 


(  io  ) 

conduite  processionellement  sous  le  dais  jusque  dans  le  sanctuaire, 
précédée  des  services  de  sa  maison  civile  et  militaire ,  et  suivie  des 
ducs  d'Orléans  et  de  Bourbon ,  elle  fut  après  une  courte  prière  com- 
plimentée par  l'archevêque,  f  V oyez  le  discours  ci-dessous  J  (1),  qui  ensuite 
entonna  les  vêpres,  après  quoi  le  cardinal  Lafare  (2) ,  prononça  un  ser- 
mon dans  lequel  l'habile  orateur  empruntant  la  mâle  éloquence  des 
Bossuet  et  des  Fénélon ,  sut  dicter  avec  énergie  au  nom  de  la  religion , 
les  devoirs  réciproques  du  prince  et  des  sujets,  et  peindre  en  caractères 
non  moins  vivement  tracés,  l'influence  sacrée,  de  cette  même  religion, 
sur  les  vertus  des  rois  et  le  bonheur  des  peuples  (3).  Ce  discours  écouté 
par  Sa  Majesté,  par  les  princes,  les  princesses  ,  et  les  nombreux  assis- 
tans  avec  le  plus  profond  recueillement ,  fut  suivi  du  Te  Deum ,  et  de  la 


(1)  <(  Sire,  aux  vives  acclamations  de  bonheur  et  d'amour  qu'excite  dans  mon  diocèse  la  pré- 
»  sence  d'un  Roi  cligne  fils  de  Saint-Louis,  et  aux  sincères  expressions  de  la  reconnaissance  et  de  la 
»  fidélité  de  cette  bonne  ville ,  si  heureuse  de  se  voir  encore  la  ville  du  sacre  ,  qu'il  me  soit  per- 
«  mis  d'ajouter  les  hommages  et  les  voeux  d'un  chapitre  aussi  recommandable  par  la  pureté  de 
»  ses  principes,  que  par  la  solidité  de  ses  vertus  et  de  tout  un  clergé  qui  connaît  et  qui  aime 
)>  à  remplir  ses  devoirs. 

»  Quant  à  moi ,  Sire  ,  j'ose  me  croire  dispensé  de  manifester  des  sentimens  qui  .,  invariables 
»  comme  mes  principes,  sont  depuis  long-tems  connus  de  Votre  Majesté." 

»  Mais  après  avoir  ,  comme  un  serviteur  fidèle  ,  pris  part  pendant  une  si  longue  suite  d'années, 
»  à  tous  les  événemens  de  la  vie  de  Votre  Majesté ,  je  dois  aujourd'hui  bénir  hautement  la  divine 
»  Providence  qui,  dans  une  cérémonie  si  remarquable  par  toutes  ses  circonstances,  m'a  destiné 
»  auprès  de  votre  auguste  personne  ,  la  plus  belle  et  la  plus  consolante  des  fonctions  de  mon 
»  saint  ministère ,  et  je  rends  grâce  à  Dieu,  la  sagesse  éternelle,  de  vous  avoir  inspiré ,  Sire,  la  grande 
»  et  religieuse  pensée  de  venir  sanctifier  la  dignité  royale,  par  un  acte  solennel  de  religion  ,  au  pied 
»  du  même  autel  où  Clovis  reçut  l'onction  sainte.  Car  dans  tout,  soumis  à  votre  puissance,  Sire, 
»  tout  vous  fera  assez  entendre  que  vous  êtes  chrétien,  tout  vous  dira  que  pour  votre  bonheur  , 
»  comme  pour  le  bonheur  de  vos  peuples ,  et  afin  d'accomplir  les  destins  de  Dieu ,  en  marchant  sur 
»  les  traces  de  tant  de  rois,  dont  par  le  droit  de  votre  naissance ,  vous  portez  la  couronne  ,  oui, 
»  Sire,  tout  vous  dira  que  vous  êtes  le  lils  aîné  de  l'église  et  le  roi  très-chrétien.  Daigne  le  Roi 
»  agréer  l'expression  de  nos  sentimens,  daigne  le  ciel  exaucer  tous  nos  vœux.  » 

(2)  C'est  le  même  qui,  en  1789,  étant  alors  évêque  de  Meaux ,  prononça  un  sermon  devant  les 
états  généraux. 

(3)  Nous  regrettons  que  l'étendue  de  cet  ouvrage  ne  nous  permette  pas  de  transcrire  ici  ce  dis- 
cours, ni  d'en  donner  même  une  courte  analyse;  on  peut  le  trouver  dans  la  plupart  des  journaux 
ou  des  ouvrages  publiés  lors  du  sacre. 


(  "  ) 

présentation  des  dons  offerts  par  le  Roi  qui  furent  successivement  déposés 
sur  l'autel  par  le  Roi  lui-même,  et  les  chanoines. 

A  quatre  heures  le  Roi  se  retira  dans  le  palais  qui  lui  avait  été  pré- 
paré dans  l'archevêché  (1) ,  et  ou  furent  admis  à  lui  faire  la  cour,  le 
clergé  et  les  autorités  civiles  et  militaires  du  département  qui  furent 
ensuite  reçus  successivement  chez  les  princes  et  princesses  du  sang. 
Le  soir,  des  repas,  des  jeux,  des  illuminations  brillantes  et  des  fêtes 
de  toutes  espèces  animaient  sur  tous  les  points,  une  immense  population, 
livrée  sans  réserve  à  cette  joie  pure,  à  ces  émotions  douces,  qu'inspire 
un  heureux  jour. 

TROISIÈME  JOURNÉE. 

DÉCORATIONS   INTERIEURES   DE   l'ÉGLISE     DE   REIMS  :    CEREMONIES   DU  SACRE 
ET  DU   COURONNEMENT  :    FESTIN    ROYAL.  ETC. 

Quand  il  s'agit  de  donner  avec  des  mots,  une  idée  d'immenses  déco- 
rations dont  les  nombreux  détails  échappent  long-temps,  même  à  l'œil 
le  plus  curieux,  on  sent  combien  le  langage  est  insuffisant,  et  dans  ce 
cas  les  dessins  instruisent  mieux  que  les  descriptions  les  plus  pompeuses: 
aussi  nous  n'ajoutons  ici  qu'un  faible  supplément,  aux  précieuses  litho- 
graphies qui  composent  ce  recueil  et  qui,  à  la  plus  sévère  exactitude , 
réunissent  l'effet  le  plus  pittoresque.  Les  magnifiques  décors  dont  on 


(1)  L'archevêché  de  Reims  tombait  presqu'en  ruine,  M.  Mazois,  architecte  chargé  de  sa  restaura- 
tion, s'en  est  acquitté  avec  toute  l'habileté  et  le  bon  goût  qu'on  devait  attendre  de  ses  talens;  en  peu 
de  temps  il  a  su  vaincre  les  plus  grandes  difficultés  et  transformer  une  vieille  masure  en  un  palais 
digne  du  prince  qui  devait  l'habiter  ,  et  de  la  circonstance  mémorable  qui  en  nécessitait  l'emploi; 
la  rigueur  des  convenances,  la  commoditédes  distributions  s'y  trouvaient  jointes  à  la  richesse  et  à  l'élé- 
gance des  décors  ;  mais  les  amis  desarts  sauront  surtout  bon  gré  à  l'artiste  d'avoir  conservé  et  rétabli 
dans  son  état  primitif,  la  belle  salle  dite  du  Festin  Royal,  construite  en  1^99,  morceau  fort  curieux 
de  l'architecture  intérieure  de  cette  époque. 

On  peut  donner  une  idée  de  cette  restauration  en  disant  que  cent  vingts  milliers  de  plâtre  et 
quarante  ouvriers  y  ont  été  employés  pendant  un  mois. 


(    12  ) 

avait  enrichi  l'intérieur  de  la  cathédrale  de  Reims,  n'étaient  pas  moins 
remarquables  par  le  grandiose  de  l'exécution,  la  richesse  des  draperies, 
la  beauté  des  peintures,  que  par  leur  parfaite  harmonie  et  l'heureux 
accord  avec  l'architecture  de  l'édifice,  à  laquelle  ils  semblaient  tel- 
lement liés,  qu'on  aurait  pu  croire  qu'ils  n'étaient  point  un  accessoire 
ajouté  pour  une  cause  étrangère,  mais  une  partie  essentielle  de  l'édifice, 
conçue  ,  dès  l'origine  ,  par  le  même  génie. 

La  partie  intérieure  d  u  temple,  spécialement  réservée  pour  la  cérémonie, 
était  drapée  en  étoffes  précieuses  parsemées  de  fleurs  de  lys  d'or,  ajustées 
sans  altérer  les  profils  et  les  formes  architecturales.  Des  amphithéâtres 
aussi  vastes  qu'élégamment  disposés  ,  occupaient  le  bas  de  quatre  tra- 
vées de  la  nef  et  des  aîles  de  la  croisée  ,  un  autre  d'une  dimension  beau- 
coup plus  étendue  remplissait  tout  le  fond  de  l'arrière-cœur  et  pro- 
duisait le  plus  bel  effet.  Chaque  amphithéâtre  de  la  croisée  et  des 
travées  de  la  nef  était  surmonté  de  tribunes,  toujours  construites  dans 
le  style  général ,  dont  l'intérieur  tapissé  en  étoffe  de  bourre  de  soie  ar- 
moiriée  ,  avait  le  double  avantage  d'être  très-agréable  au  coup  d'oeil , 
et  d'offrir  un  produit  nouveau  de  l'industrie  française;  enfin  les  devants 
étaient  ornés  de  rideaux  et  de  draperies  en  velours  cramoisi,  relevés  avec 
des  cordons  d'or  et  enrichis  des  armes  de  France  et  du  chiffre  du  Roi. 
Au-dessus  de  ces  tribunes  on  remarquait,  avec  intérêt,  les  portraits  des 
rois  de  France,  depuis  Glovis  jusqu'à  Louis  XVIII,  grandeur  collossale, 
surmontés,  eux-mêmes,  des  portraits  des  archevêques  de  Reims  les  plus 
célèbres,  sous  le  règne  de  chaque  prince ,  et  d'une  longue  suite  de 
statues  représentant  les  bonnes  ville  de  France  ,  le  tout  terminé  par  des 
trophées  militaires  des  armées  anciennes  et  nouvelles  :  enfin  la  voûte 
avait  été  peinte  en  bleu  d'azur  parsémé  d'étoiles. 

L'autel  placé  à  l'entrée  du  sanctuaire  répondait,  par  sa  richesse  et  sa 
noble  simplicité,  à  la  majesté  du  tout  ensemble. 

Mais  le  trône ,  construit  entre  la  quatrième  et  la  cinquième  travée 
de  lanef,  attirait  principalement  les  regards.  Sa  forme  était  celle  d'un 
arc  de  triomphe  à  jour,  élevé  sur  un  stylobate  de  grande  proportion, 
orné  de  cariatides,  formant  l'entrée  de  la  magnifique  enceinte  que  nous 
venons  de  décrire,  et  soutenu  sur  huit  pilastres  et  douze  colonnes  ,  dont 


(  i3  ) 

quatre  isolées  sur  ehaque  face  étaient  surmontées  de  renommées  portant 
le  sceptre,  la  main  de  justice,  la  couronne  et  l'épée,  insignes  de  la 
royauté.  Sur  les  tympans  des  deux  faces  étaient  figurées  des  renommées 
attachant  des  guirlandes  de  laurier  sous  la  frise,  sur  laquelle  on  lisait 
le  Domine  salvum  fac  Regem  :  enfin  une  dentelle  d'écussons  enlacés  de 
branches  de  lauriers  et  d'oliviers  ornait  la  corniche  supérieure,  et  la 
plate-forme  était  surmontée  d'un  beau  groupe  de  figures  représentant 
la  France,  la  religion  et  le  génie  tutélaire  des  Français.  Tous  ces  orne- 
mens  se  détachaient  en  or  sur  un  fond  général  de  marbre  blanc ,  et  les  co- 
lonnes en  lapis  lazuli  étaient  décorées  d'arabesques  ingénieusement  com- 
posées, des  armes  de  France,  du  haume  royal,  du  chiffre  de  Charles  X  et 
des  décorations  du  St. -Esprit,  de  St. -Louis  et  de  la  Légion  d'Honneur. 
Au  centre  de  l'arc  principal,  au-dessus  du  siège  royal,  était  suspendu 
un  riche  baldaquin  dont  les  draperies ,  les  étoffes  ainsi  que  les  coussins 
et  le  tapis  de  pied  étaient  de  velours  violet,  semé  d'étoiles  et  de  fleurs  de 
lys  d'or.  La  beauté  de  ces  décorations,  ducs  aux  talens  de  MM.  le  Cointe 
et  Hittorff  architectes  du  gouvernement,  était  relevée  par  l'éclat 
d'un  magnifique  luminaire ,  composé  de  soixante  lustres  de  sept  pieds 
de  haut,  placés  en  avant  des  tribunes ,  portant  chacun  trente-six  bou- 
gies ,  d'un  lustre  de  vingt  bougies  dans  chaque  tribune  et  d'un  porte 
lumière  de  vingt  cierges  placé  au-dessus  de  chaque  colonne. 

Le  29,  jour  du  sacre,  dès  l'aurore  une  foule  immense  obstruait  les 
avenues  de  la  basilique,  et  avant  9  heures  du  matin  les  tribunes  étaient 
occupées,  dans  le  sanctuaire  à  droite,  par  les  députations  de  la  chambre 
des  pairs,  les  ministres  secrétaires-d'état ,  les  ministres  d'état,  les  con- 
seillers d'état ,  les  maîtres  des  requêtes ,  les  gouverneurs  des  divisions 
militaires  ;  à  gauche  les  grands  ofliciers  de  la  couronne  et  de  la  maison 
du  Roi.  Sur  des  banquettes  dans  le  sanctuaire  ,les  maréchaux  de  service 
portant  la  couronne,  le  septre,  la  main  de  justice  et  l'épée,  les  au  très  maré- 
chaux de  France,  les  quatre  évêques  chantant  les  litanies,  les  grandes  dépu- 
tations des  députés,  les  chevaliers  et  Grand-Croix  des  ordres  de  St. -Louis 
et  de  la  Légion  d'Honneur;  près  de  l'autel  les  prélats  invités  pour  assister 
au  sacre,  et  sur  des  degrés  à  droite  et  à  gauche  de  la  croisée  les  pairs 
qui  ne  faisaient  point  partie  de  la  députalion.  Dans  les  tribunes  de  la  nef, 


(  >4  ) 

adroite  près  de  la  croisée,  Madame  laDauphine  (1),  Madame  la  Duchesse 
de  Berry  (a),  les  princesses  du  sang  (3)  et  les  dames  de  la  cour.  Dans 
les  tribunes  en  face  les  ambassadeurs.  Chacun  étant  placé  ,  les  deux  car- 
dinaux assistants  se  rendirent  auxappartemens  du  roi  ,  auprès  duquel  se 
trouvaient  d'avance  le  Dauphin  ,  le  duc  d'Orléans  ,  le  duc  de  Bourbon  , 
les  grands  officiers  de  la  couronne ,  les  grands  officiers  de  la  maison  du 
Roi,  les  premiers  officiers  et  les  officiers  ayant  fonctions  au  sacre  ,  après 
les  formalités  d'usage  (4),  le  Roi  a  été  introduit  dans  l'église,  précédé  des 
princes  et  du  clergé  et  suivi  par  un  nombreux  et  brillant  cortège. 

Quelques  prières  préliminaires  étant  terminées,  le  Roi,  les  princes  et 
les  personnages  ayant  fonctions  ,  prirent  leur  place  dans  l'ordre  qui 
leur  était  indiqué  (5).  Alors  commencèrent  ces  cérémonies  augustes  et 
mystérieuses,  par  lesquelles  la  religion  s' associant  à  la  royauté  ,  répand  , 
avec  l'onction  sainte,  les  grâces  du  ciel  sur  les  peuples  et  les  rois.  Ces  céré- 
monies dont  les  bornes  de  cet  ouvrage  ne  nous  permettent  de  ne  faire 
ici  qu'un  très-court  exposé,  sont  fort  curieuses  ainsi  que  les  prières  et 
les  formules  mystiques  que  l'on  y  récite  (6) ,  et  frappent  vivement  l'ima- 
gination, autant  par  leur  appareil  imposant,  que  par  la  grandeur  du 
caractère  qu'elles  impriment  et  le  rang  des  personnages  qui  y  concourent. 


(1)  En  robe  brodée  d'argent  sur  un  fond  d'or  ,  diadème  élincelant  de  diamants. 

(2)  En  robe  rose  lamée  d'argent,  couronne  de  rose  mêlée  de  diamants. 

(3)  En  robe  blancbe  brochée  d'argent. 

(4)  Les  deux  cardinaux  parvenus  à  la  porte  de  la  chambre  du  Roi ,  le  grand  chantre  heurte  avec 
son  bâton,  le  chambellan  dans  l'intérieur  demande  :  que  voulez-vous  ?  Le  premier  assistant  ré- 
pond :  Charles  X  que  Dieu  nous  a  donné  pour  roi.  Les  huissiers  ouvrent  les  portes  et  les  cardinaux 
ayant  salué  le  Roi  et  les  princes  ,  leur  présentent  l'eau  bénite,  récitent  quelques  oraisons  et  accom- 
pagnent le  Roi  dans  son  entrée  à  l'église. 

(5)  Le  Roi  sur  un  fauteuil ,  sous  un  dais ,  au  milieu  du  sanctuaire  ;  à  droite  le  Dauphin ,  à  gau- 
che les  ducs  d'Orléans  et  de  Bourbon ,  derrière  deux  capitaines  des  gardes-du-eorps  et  les  deux 
seigneurs  chargés  de  porter  la  queue  du  manteau;  le  connétable  et  le  chancelier  sur  deux  tabourets, 
pu  bas  des  degi'és  du  sanctuaire,  plus  loin  le  grand  maître  des  cérémonies,  le  grand  chambellan  et 
le  premier  gentil-homme  de  la  chambre.  Sur  un  banc,  quelques  pas  en  arrière,  le  premier  cham- 
bellan maître  de  la  garde-robe  et  autres  personnes  de  service  ,  enfin  aux  côtés  de  l'épi tre  et  de  l'é- 
vangile ,  les  quatre  chevaliers  portant  les  offrandes. 

(6)  On  trouvera  la  description  de  ces  cérémonies  dans  les  divers  ouvrages  qui  traitent  du  sacre 
des  rois  de  France ,  et  dans  ceux  publiés  à  l'occasion  du  sacre  de  Charles  X  ,  ainsi  que  dans  les  jour- 
naux de  cette  éqoque. 


(  i5  ) 

Ces  cérémonies  consistent  d'abord  dans  le  serment  (1  )  ;  après  le  V eni 
Creator,  l'archevêque  étant  revêtu  de  ses  habits  pontificaux,  le  Roi  assis  et 
couvert ,  lamainsurles  évangiles  et  sur  la  relique  de  la  vraiecroix,  a  juré , 
d'abord  comme  Roi,  de  maintenir  et  d'honorer  la  religion  chrétienne, 
de  rendre  exactement  justice  à  tous  ses  sujets,  et  de  gouverner  confor- 
mément aux  lois  du  royaume  et  à  la  Charte  Constitutionnelle ,  ensuite 
comme  chef  souverain  et  grand-maître  des  ordres  royaux,  du  St.-Esprit, 
de  St. -Louis  et  delà  Légion  d'Honneur,  de  maintenir  lesdits  ordres 
sans  les  laisser  déchoir  de  leurs  glorieuses  prérogatives,  d'observer  et  de 
faire  observer  les  statuts  desdits  ordres  et  d'en  porter  les  décorations. 
Après  quoi  le  Roi  ayant  oté  la  grande  robe  de  soie  lamée  d'argent  qu'il 
avait  porté  jusqu'alors  et  n'étant  plus  revêtu  que  d'une  camisole  de 
satin  ouverte  sur  les  épaules  et  sur  la  poitrine,  a  reçu  avec  un  cérémo- 
nial particulier  pour  chaque  chose  ,  les  bottines ,  les  éperons  et  l'épée  , 
et  puis  sitôt  après  ,  pendant  le  chant  des  litanies  et  le  récit  de  diverses 
prières,  l'archevêque  a  fait  avec  la  sainte  ampoule  (2)  divers  onctions  sur 
le  corps  du  Roi,  prosterné  devant  l'autel,  alors  on  l'a  revêtu  de  ses  habits 
royaux ,  savoir  :  la  tunique  et  dalmatique  de  satin  violet  semé  de  fleurs 
de  lys  d'or  et  manteau  pareil  doublé  d'hermine,  on  a  fait  de  nouvelles 
onctions  aux  mains  après  lesquelles  Sa  Majesté  a  reçu  l'anneau  et  les 
gants  bénits,  le  sceptre  et  la  main  de  justice;  puis  l'archevêque  ayant  pris 
sur  l'autel  la  couronne  de  Gharlemagne,  et  la  tenant  élevée ,  soutenue  par 


(1)  Mais  une  particularité  très-remarquable  et  que  nous  ne  pouvons  nous  dispenser  de  faire  ob- 
server, c'est  qu'un  nouvel  ordre  de  choses ,  en  France  ,  a  nécessité  des  ebangemens  et  des  suppres- 
sions dans  les  formules  des  prières,  des  serments  et  des  allocutions  du  sacre.  Ces  ebangemens  très-nota- 
bles ,  et  par  les  circonstances  qui  les  ont  nécessités  et  par  les  principes  qu'ils  consacrent ,  font  époque 
dans  l'histoire.  On  peut  facilement  les  reconnaître  en  comparant  les  nouveaux  formulaires  aux  an- 
ciens,on  peutconsulter  sur  ce  su]et]e  Jouwalde  Paris  du  1  juin  i825et  quelques  ouvrages  du  temps. 

(2)  La  sainte  ampoule  était  une  petite  fiole  d'huile  ligée  et  extrêmement  durcie,  envénération  dans 
l'église  de  Reims,  comme  ayant  été  apportée  miraculeusement  par  un  ange  pour  le  baptême  de 
Clovis.  Cette  fiole  qui  servait  depuis  au  sacre  de  nos  rois ,  fut  brisée  sur  le  pied  d'estal  de  la  statue 
de  Louis  XV,  en  g3,  mais  les  espérances  sacrilèges  des  impies  furent  déçues,  des  mains  fidèles  parvin- 
rent à  recueillir  des  fragmens  de  ce  monument  de  piété  ,  et  une  partie  du  baume  qu'il  renfermait, 
ainsi  qu'il  est  constaté  par  un  procès-verbal  authentique,  déposé  au  greQè  du  tribunal  de  Reims. 

Ces  précieux  restes  sont  aujourd'hui  conservés  dans  un  reliquaire  en  vermeil  ,  donné  par 
S.  M.  Charles  X. 


1 


(  16  ) 

les  princes,  l'a  bénie  et  l'a  posée  sur  la  tête  de  Sa  Majesté,  qui  a  été  aus- 
sitôt conduite  au  trône  avec  le  même  cortège  qui  l'accompagnait  à  son 
entrée  dans  l'église,  et  y  a  reçu,  après  le  salut  des  drapeaux  des  difïerens 
corps,  placés  sur  les  degrés,  l'accolade  de  l'archevêque  et  des  princes  qui 
ont  crié  par  trois  fois  vivat  Rex  in  eternum.  Au  même  instant,  suivant  un 
ancien  usage  on  a  laissé  envoler  dans  l'église  plusieurs  douzaines  d'oiseaux, 
on  a  distribué  des  médailles,  et  les  fanfares,  l'artillerie  et  les  cloches 
ont  publié  au  loin  l'acte  solennel  qui  venait  d'affermir  à  jamais  le  trône 
des  Bourbons. 

Ces  cérémonies  ont  été  suivies  du  TeDeum:  de  la  messe,  pendant  laquelle 
le  Roi  a  présenté,  en  offrande  ,  un  vase  d'or  rempli  de  vin ,  un  pain 
d'argent,  un  pain  d'or  et  un  plat  de  vermeil  contenant  des  médailles  : 
et  du  cliant  du  psaume  Exaudiat  après  lequel  Sa  Majesté  s'est  rendue 
dans  la  salle  du  festin  royal ,  ornée  avec  magnificence  et  dans  laquelle 
étaient  dressées  trois  tables ,  celle  du  Roi ,  celle  de  Madame  la  Dau- 
phine  et  celle  de  Madame. 

Des  fêtes  non  moins  brillantes  que  celles  de  la  veille ,  des  réunions 
non  moins  nombreuses  et  non  moins  animées  par  l'allégresse  la  plus 
franche  et  la  plus  vive,  terminèrent  cette  mémorable  journée. 

Le  lendemain  le  Roi  présida  le  chapitre  des  ordres  royaux ,  et  la  ré- 
ception des  nouveaux  chevaliers  qui  furent  armés  par  Sa  Majesté  elle- 
même,  ensuite  il  visita  les  divers  établissemens  publics  ,  les  expositions, 
passa  la  revue  générale  des  troupes  et  laissa  partout  sur  son  passage  des 
marques  touchantes  de  sa  bonté  paternelle ,  de  cette  grâce  affable  qui 
le  distingue  ;  répandit  de  toute  part  les  bienfaits,  combla  du  plus  doux 
espoir  ceux  qui  le  réclamèrent  contre  l'injustice  du  sort  ou  des  hommes, 
et  laissa  comme  ses  prédécesseurs  des  souvenirs  qui  ne  s'effaceront  jamais 
du  cœur  du  Rémois. 


En  payant  un  juste  tribut  d'éloges  au  talent  des  artistes  chargés  des  décorations  et  des  immenses 
travaux  exécutés  à  Reims  à  l'occasion  du  sacre  de  S.  M.  Charles  X,  nous  ne  devons  point  oublier 
de  signaler  tout  ce  que  l'on  doit  également  à  M.  le  duc  de  Doudeauville,  ministre  de  la  maison  du 
Roi  j  et  à  M.  le  vicomte  de  la  Rochefoucault  chargé  du  département  des  beaux  arts  qui  ont  dirigé 
et  surveillé  ces  travaux  avec  ce  zèle  aussi  actif  qu'éclairé  qui  sait  présidera  tout,  prévoir  tout, 
et  surmonter  comme  par  enchantement  les  difficultés  qu'offrent  souvent  les  circonstances  et  les 
localités. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE  DE  STRASBOURG, 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT, 

DESSINÉS,  LITHOGRAPHIES  ET  PUBLIÉS 

PAR  CHAPUY, 

EX-OFFICIER  DU   GENIE  MARITIME,  ANCIEN  ELEVE  DE  l'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE; 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  J.  G.  SCHWEIGHJEUSER, 

PROFESSEUR  A  L'ACADEMIE  DE  STRASBOURG  ,  CORRESPONDANT  DE  L'iNSTlTUT,  MEMBRE  DE  PLUSIEURS  SOCIETES  LITTÉRAIRES. 


STRASBOURG, 

F.  G.  LEVRAULT,  IMPRIMEUR-LIBRAIRE, 

RUE  DES  JUIFS,  N.°  33. 


l827. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

DE  STRASBOURG. 


La  façade  de  l'église  cathédrale  de  Strasbourg  est,  après  la  plus  grande 
des  pyramides  de  l'Êgypte,  l'édifice  le  plus  élevé  que  l'on  connaisse (1). 
Les  proportions  aussi  sveltes  que  majestueuses  du  portail,  l'élégance  et 
la  délicatesse  des  ornemens  qui  en  couvrent  les  massifs  et  en  distinguent 
les  étages ,  la  merveilleuse  transparence,  tant  du  corps  de  la  tour,  que  des 
tourelles  détachées  où  l'on  voit  monter  les  spirales  déliées  de  ses  quatre 
escaliers,  enfin,  l'habile  disposition  de  la  flèche,  la  légèreté  de  ses  masses, 
la  finesse  de  ses  détails  et  la  grâce  de  ses  formes,  tout  concourt  avec 
cette  élévation  prodigieuse  pour  porter  au  suprême  degré  l  étonnement 
et  l'admiration  qu'inspire  ce  chef-d'œuvre  de  l'architecture  sacrée  du 
moyen  âge.  La  nef  de  cette  cathédrale ,  quoique  fort  belle  et  dune 
grandeur  peu  commune,  ne  répond  pas  entièrement  à  ces  dimensions 
gigantesques  :  la  croisée  et  le  chœur,  qui  sont  d'une  époque  plus  an- 
cienne, s'en  écartent  encore  davantage.  Mais,  si  ce  défaut  d'unité  dans 
l'ensemble  laisse  aux  yeux  quelque  chose  à  désirer,  la  diversité  du  style 


(1)  Des  mesures  qui  variaient  entre  elles  et  la  différence  de  l'ancien  pied  de  Strasbourg  à  celui  de 
France,  auquel  le  premier  se  rapporte  dans  la  proportion  de  128,1667  à  1 44 7  jetaient  autrefois  quelque 
doute  sur  la  véritable  hauteur  de  cet  édifice.  Une  opération  trigonomélrique,  exécutée  avec  la  précision 
la  plus  rigoureuse,  par  M.  le  colonel  Henry  et  les  ingénieurs  géographes  employés  sous  ses  ormes 
aux  travaux  préparatoires  povrr  une  nouvelle  carte  de  la  France,  l'a  fixée  à  ^5jv'c,Xi,5o2  de  Paris,  ou 
49i1'ie'i!,549  de  Strasbourg.  Les  calculs  faits  d'après  les  observations  des  deux  stations  qui  ont  été 
employées,  n'ont  varié  que  de  trois  millimètres  :  l'une  a  donné  i42mi,"s,i°9  >  l'autre  i42mar",n2. 
Quelques  autres  cathédrales  n'ont  été  crues  plus  hautes  que  parce  qu'on  a  pris  pour  des  pieds  de 
France  des  mesures  locales  d'une  moindre  dimension'. 


U  ) 

de  ses  parties  différentes  offre  au  connaisseur  un  autre  genre  d'intérêt  : 
il  y  trouve  les  matériaux  d'une  étude  presque  complète  de  l'histoire  des 
variations  qu'a  subies  ce  genre  d'architecture.  Cette  considération  don- 
nerait une  haute  importance  à  la  fixation  précise  des  dates  de  la  cons- 
truction de  chacune  de  ces  parties.  Malheureusement  il  n'est  pas  toujours 
possible  d'arriver  sur  ce  point  à  une  certitude  entière;  mais  on  peut  du 
moins,  en  remontant  aux  autorités  les  plus  anciennes  et  en  faisant  usage 
de  la  critique  portée  depuis  quelque  temps  dans  cette  partie  de  l'histoire 
des  arts,  éviter  les  erreurs  grossières  que  des  traditions  modernes,  ac- 
cueillies avec  trop  de  facilité,  ont  répandues  dans  tous  les  ouvrages  spé- 
ciaux qui  ont  paru  jusqu'ici  sur  ce  monument. 

Nos  auteurs  commencent  par  illustrer  l'emplacement  même  où  est 
située  cette  cathédrale  :  ils  assurent  que  déjà  les  anciens  Celtes  avaient 
établi  en  ce  lieu  un  bois  sacré ,  dont  les  autels  étaient  rougis  par  le 
culte  sanguinaire  d'Ésus(i).  L'opinion  que  sous  les  Romains  ce  culte  fut 
remplacé  par  celui  de  Mars,  et  une  petite  statue  de  ce  dieu,  qu'on  voyait 
autrefois  sur  la  plate-forme  de  cet  édifice,  sont  les  appuis  les  plus  positifs 
de  cette  assertion  ;  mais  la  seule  inspection  de  cette  figure ,  qui  a  été 
transférée  dans  la  bibliothèque  publique  de  Strasbourg,  convaincra  tout 
connaisseur  impartial  qu'elle  est  moderne.  Un  Hercule  d'une  antiquité 
plus  avérée  est  placé  encore  aujourd'hui  derrière  le  portail,  à  l'endroit 
où  celui-ci  déborde  le  côté  septentrional  de  la  nef.  Si,  comme  il  est 
vraisemblable,  cette  statue  fut  trouvée  lorsqu'on  creusa  les  fondations 
de  cette  église ,  elle  donne  un  peu  plus  de  consistance  à  l'opinion  que 
ce  héros  fut  vénéré  en  ce  lieu,  soit  par  les  Romains,  soit  par  les  peuples 
germaniques,  par  lesquels  cette  frontière  fut  occupée  dès  le  temps  de 
Jules-César;  car,  selon  Tacite,  ces  peuples  avaient  également  admis  au 
nombre  de  leurs  divinités  un  Hercule,  soit  grec,  soit  indigène.  Une  autre 
statue  d'Hercule,  exécutée  en  bronze,  et  revêtue  d'un  costume  extraor- 
dinaire, est  devenue  célèbre  sous  le  nom  de  Crutzmann}  qu'on  a  consi- 


(1)  Voyez  Summum  Argentoratensium  templum,  par  Osée  Schad  (SchacUeus)  ;  Strasbourg,  1617,  in-4.8; 
et  lissais  historiques  et  topographiques  sur  l'église  cathédrale  de  Strasbourg ,  par  M.  l'abbé  Grandidier; 
Strasbourg,  1782,  in-8.°  Ces  deux  ouvrages,  dont  le  second  abonde  en  recberebes  historiques  d'un 
intérêt  varié,  ont  servi  de  base  à  toutes  les  autres  descriptions  de  cet  édifice. 


(  5  ) 

déré  comme  le  nom  germanique  de  ce  héros,  et  que  Specklin  a  traduit 
par  dieu  de  la  guerre:  elle  exista  jusqu'en  i525,  dans  une  chapelle 
attenante  à  cette  cathédrale;  mais  on  ne  la  connaît  que  par  des  dessins 
faits  par  ce  célèbre  architecte,  d'après  les  souvenirs  qui  s'en  étaient 
conservés  cinquante  ans  après  que  cette  figure  avait  disparu. 

Strasbourg,  qui  s'appelait  alors  Argentoratum,  étant  devenu,  dès  le 
milieu  du  4-e  siècle  de  l'ère  chrétienne ,  le  siège  d'un  évéque ,  on  ne 
saurait  douter  qu'il  n'y  eut  dès-lors  dans  ses  murs  une  église  cathédrale; 
mais  toute  trace  de  cet  édifice  a  été  effacée  lors  de  l'invasion  des  bar- 
bares et  sous  la  domination  des  Alemcmni.  Ces  peuples  ramenèrent  le 
paganisme  sur  cette  frontière,  et  leur  puissance  ne  fut  brisée  que  par  la 
victoire  de  Tolbiac,  suivie  de  la  conversion  de  Clovis  à  la  religion  chré- 
tienne. On  s'accorde  à  attribuer  à  ce  roi  la  construction  de  la  première 
cathédrale  de  Strasbourg  dont  nous  avons  une  connaissance  plus  positive. 
On  a  lieu  de  croire  qu'elle  fut  dès-lors  dédiée  à  la  Sainte- Vierge,  sous  le 
titre  de  son  assomption.  Quelques  traditions  ajoutent  que  cet  édifice  ne 
fut  terminé  que  par  le  roi  Dagobert  I.er  Selon  le  témoignage  unanime  des 
chroniques  anciennes,  cette  église  n'aurait  été  construite  qu'en  bois,  et 
n'en  aurait  pas  moins  subsisté  jusqu'au  commencement  du  1 1  .e siècle.  Il  est 
néanmoins  très-probable  que  des  agrandissemens,  ou  même  une  ou  plu- 
sieurs reconstructions  totales,  eurent  lieu  dans  cet  intervalle;  et  peut-être 
la  chapelle  souterraine  ,  située  sous  le  chœur,  nous  a-t-elle  conservé 
quelques  restes  de  l'un  ou  de  l'autre  de  ces  renouvellemens  ignorés. 
Mais  ce  n'est  que  sur  une  autorité  bien  peu  sûre  qu'on  a  attribué  aux 
rois  Pépin  et  Charlemagne  la  construction  d'un  chœur  en  pierre,  dont 
l'on  a  été  jusqu'à  prétendre  qu'il  subsiste  jusqu'à  ce  jour.  Le  premier 
auteur  chez  qui  l'on  trouve  cette  assertion  est  Specklin ,  qui  n'a  écrit  que 
vers  la  fin  du  i6.e  siècle  (1).  Indépendamment  du  style  même  de  celte 


(i)  Cet  homme  distingué  par  plus  d'un  genre  de  mérites,  nous  a  laissé  deux  volumes  manuscrits,  con- 
tenant un  recueil  de  matériaux  pour  une  histoire  d'Alsace.  Ce  sont  des  notes  et  des  extraits  disposés  par 
ordre  chronologique.  On  y  trouve  heaucoup  de  faits  curieux  :  mais  aussi  un  grand  nombre  d'erreurs. 
Ces  manuscrits  autographes  étaient  en  la  possession  de  Schad,  qui  en  a  tiré  la  plupart  de  ses  notices. 
Ils  sont  déposés  aujourd'hui  à  la  bibliothèque  publique  de  la  ville  de  Strasbourg  ,  et  m'ont  éîé  Tort 
utiles,  en  me  faisant  connaître  la  source  et  la  rédaction  primitive  de  beaucoup  d'assertions  répétées, 


(  6  ) 

portion  de  l'édifice ,  un  document  du  temps  de  Louis  le  Débonnaire 
démontre  la  fausseté  de  cette  tradition.  Le  moine  Ermoldus  Nigellus, 
étant  exilé  à  Strasbourg  par  ce  roi,  lui  adressa,  en  826,  pour  rentrer  en 
grâce  auprès  de  lui,  un  poème,  où  il  fait  de  cette  cathédrale  une  des- 
cription assez  détaillée  (1).  Loin  de  dire  un  mot  de  ce  qu'une  partie 
principale  de  cet  édifice  aurait  été  construite  par  les  soins  du  père  et 
du  grand-père  du  monarque  qu'il  cherchait  à  flatter,  il  amène  cette 
description  par  le  récit  d'une  apparition  merveilleuse  de  S.  Boniface , 
qu'on  disait  avoir  visité  cette  église  à  l'instant  de  sa  mort,  arrivée  en 
755,  et  il  parle  de  l'état  des  choses  à  cette  époque  comme  étant  encore 
le  même  au  temps  où  il  écrit.  On  voit  d'ailleurs  par  cette  description 
que  dès-lors  le  grand  autel  était  consacré  à  la  Sainte-Vierge;  qu'il  était 
accompagné,  des  deux  côtés,  des  autels  de  Saint-Pierre  et  de  Saint-Paul; 
que  S.  Michel,  ou  bien  la  croix,  étaient  vénérés  au  milieu  de  la  nef,  et 
que  dans  le  fond  il  y  avait  un  autel  de  Saint-Jean,  honoré  de  ses  reliques. 
Un  incendie,  arrivé  en  873,  consuma  une  partie  des  archives,  et  paraît 
avoir  donné  lieu  à  des  réparations  importantes.  Cette  cathédrale  fut 
pillée,  ou  même  incendiée,  en  1002,  par  Hermann,  duc  de  Souabe  et 
d'Alsace,  qui  se  vengea  par  cet  attentat  de  ce  que  lévêque  Wernher  avait 
pris  le  parti  de  Henri,  duc  de  Bavière,  son  compétiteur  au  trône  impérial. 
Wernher  descendait  des  anciens  ducs  d'Alsace,  et  il  peut  être  considéré 
en  quelque  sorte  comme  le  fondateur  de  la  maison  de  Habsbourg,  puis- 
quil  fit  construire  pour  son  frère  le  château  de  ce  nom.  Henri,  devenu 
empereur,  le  combla  de  ses  faveurs,  et  Hermann  fut  obligé  de  consentir 
à  ce  que,  pour  réparer  les  dommages  causés  par  lui,  la  riche  abbaye  de 
Saint-Étienne  fût  mise  à  la  disposition  de  l'évêque.  Un  malheur  encore 
plus  grave  frappa  cette  église  en  1 007  :  elle  fut  réduite  en  cendres  par  le  feu 
du  ciel.  Selon  tous  les  auteurs  anciens,  cet  incendie  détruisit  la  totalité 
des  constructions  existantes;  et  Wernher  commença,  en  101 5,  à  rebâtir 


et  souvent  dénaturées,  par  les  auteurs  postérieurs.  C'est  ainsi  que  Specklia  ne  parle  que  de  la  con- 
servation de  l'arrière-chœur  à  travers  l'incendie  de  1007,  et  que  depuis  ou  a  dit  que  tout  le  chœur 
actuel  et  les  deux  ailes  transversales  ont  résisté  à  ce  malheur. 

(1)  Ce  poeme  a  été  imprimé  plusieurs  fois,  et  entre  autres  dans  Muratori  Scriptores  rerum  ilalicarum, 
T.  II,  Pars  II,  p.  16  et  suivantes.  Le  passage  relatif  à  celle  cathédrale  se  trouve  à  la  page  77. 


(7  ) 

tout  l'édifice  sur  des  fondations  nouvelles.  Guillimann ,  qui  a  publié,  en 
1608,  une  histoire  des  évèques  de  Strasbourg,  rapporte,  j'ignore  d'après 
quels  documens,  qu'on  employa  à  jeter  ces  fondations  dix  années  entières, 
et  il  ajoute  que  cent,  ou,  selon  d'autres  auteurs,  deux  cents  ouvriers  y 
travaillèrent.  Kcenigshoven,  auquel  on  doit  une  chronique  fort  estimée, 
écrite  à  Strasbourg  en  i386,  est  le  seul  de  nos  historiens  anciens  qui  entre 
sur  cette  construction  dans  quelques  détails,  malheureusement  très-incom- 
plets :  il  se  borne  à  dire  que  le  chœur  et  la  nef  s'élevèrent  de  jour  en  jour; 
que  ces  parties  de  l'édifice  furent  ravagées  par  des  incendies  plus  ou  moins 
funestes ,  en  11 3o,  11 4° ?  1 1 5o  et  1170,  et  que  la  construction  des  voûtes 
supérieures  fut  enfin  achevée  en  1275.  D'autres  chroniques  parlent  éga- 
lement de  ces  quatre  incendies;  et  si  l'on  pouvait  prendre  leurs  expres- 
sions à  la  lettre ,  l'église  aurait  été  chaque  fois  totalement  consumée. 
Un  examen  approfondi  du  chœur  et  de  la  croisée  fait  voir  que  du  moins 
ces  malheurs  ont  donné  lieu  dans  ces  parties  de  l'édifice  à  des  réparations 
considérables,  et  même  à  des  constructions  nouvelles,  exécutées  à  des 
époques  très-différentes.  Les  pierres  des  angles  des  ailes  ne  s'engrènent 
point  avec  celles  du  chœur;  les  deux  ailes  diffèrent  l'une  de  l'autre,  et 
chacune  encore  se  partage  dans  sa  longueur  en  deux  moitiés,  dont  celle 
qui  touche  au  chœur  et  à  la  nef  est  d'un  style  plus  ancien  que  la  moitié 
extérieure  :  leurs  voûtes  sont  d'ailleurs  soutenues  au  milieu  par  des 
colonnes  que  l'on  voit  rarement  dans  cette  position,  et  qui  semblent 
confirmer  la  conjecture  que  ces  ailes  n'avaient  d'abord  que  la  moitié  de 
leur  longueur  actuelle.  Enfin,  le  style  byzantin  domine  entièrement  dans 
les  constructions  primitives  du  lias  de  ces  parties,  tandis  que  plus  haut 
il  se  mêle  de  plus  en  plus  à  l'ogive  et  aux  autres  particularités  du  système 
gothique,  ou  du  moins  alterne  avec  elles.  Tout  ici  est  donc  d'accord  avec 
ces  interruptions  et  cette  construction  prolongée  à  travers  plusieurs 
siècles,  qui  résultent  des  expressions  de  Kcenigshoven  :  si  ce  nest  que  le 
milieu  de  la  croisée  et  de  l'aile  septentrionale  paraissent  avoir  été  termi- 
nées dès  la  fin  du  i2.e  ou  le  commencement  du  i3.e  siècle,  puisque  l'on 
voit  au  haut  de  leurs  étages  supérieurs  des  galeries  à  arceaux  ronds,  sou- 
tenues par  de  petites  colonnes  simples,  appartenant  encore  tout-à-fait  à 
l'ancien  style.  La  nef,  au  contraire,  et  les  bas-côtés  ne  présentent  que  des 
arcs  pointus  :  ces  parties  sont  séparées  les  unes  des  autres  par  des  piliers 


(  8  ) 

gothiques,  consistant  en  faisceaux  de  colonnes,  et  en  général  tout  y  porte 
le  caractère  du  i3-e  siècle.  La  nef,  construite  par  Wernher,  avait  sans 
doute,  comme  celles  des  cathédrales  de  Spire,  deWorms  et  de  Mayence, 
bâties  de  son  temps,  des  piliers  carrés  et  des  arceaux  ronds.  Il  est  pro- 
bable qu'elle  fut  entièrement  démolie,  et  que  cette  partie  de  l'édifice  fut 
renouvelée  dans  le  cours  du  même  siècle,  dans  la  seconde  moitié  duquel 
Kcenigshoven  rapporte  que  les  voûtes  supérieures  furent  achevées.  Aussi 
nous  dit-on  que  les  premières  orgues  de  l'église  actuelle  furent  posées  en 
1 260.  Telles  sont  les  observations  et  les  probabilités  que  fournit  l'examen 
de  l'édifice,  combiné  avec  les  données  historiques  les  plus  avérées;  et  l'on 
ne  peut  que  sourire  de  la  légèreté  avec  laquelle  les  auteurs ,  d'ailleurs 
les  plus  respectables,  des  descriptions  de  cette  cathédrale  attribuent  le 
chœur  et  les  ailes,  même  dans  leur  état  actuel,  à  Charlemagne,  et  assurent 
que,  par  les  efforts  de  plus  de  cent  mille  ouvriers,  la  nef  qui  subsiste 
aujourd'hui  s'éleva  jusqu'au  toit  entre  l'an  101 5  et  l'an  1028,  date  de  la 
mort  de  l'évèque  Wernher. 

On  s'accorde  à  dire  que  la  première  pierre  du  portail  fut  posée  en 
1277,  et  que  cette  construction  fut  commencée  par  l'architecte  Erwin, 
né  à  Steinbach,  petite  ville  du  grand-duché  de  Bade.  Outre  les  traditions 
des  siècles  postérieurs ,  qui  nous  ont  conservé  le  nom  de  cet  habile 
maître,  une  inscription,  que  l'on  voyait  autrefois  au-dessus  de  la  grande 
porte,  l'indiquait  comme  l'auteur  de  ce  glorieux  ouvrage.  Depuis  cette 
époque  les  données  relatives  à  l'histoire  de  cet  édifice  se  multiplient, 
sans  cependant  nous  fournir  des  lumières  suffisantes  pour  en  suivre 
exactement  tous  les  progrès.  Voici  ce  qu'on  rapporte  de  moins  incertain 
à  ce  sujet. 

Dès  l'époque  où  Wernher  s'était  occupé  du  renouvellement  de  cette 
cathédrale ,  on  avait  accordé  de  grandes  indulgences  à  ceux  qui  contri- 
bueraient à  ce  travail,  soit  par  leur  main-d'œuvre,  soit  par  des  donations 
quelconques.  Celles-ci  furent  assez  multipliées  pour  former  de  bonne  heure 
un  fonds  considérable,  destiné  à  l'achèvement  et,  depuis,  à  l'entretien 
de  cet  édifice.  Ces  revenus  furent  administrés  d'abord  par  les  évêques, 
de  concert  avec  le  grand-chapitre.  Les  fréquentes  guerres  des  premiers, 
tant  avec  la  ville  de  Strasbourg,  qu'avec  les  princes  et  les  seigneurs 
voisins,  ou  même  avec  les  empereurs,  avaient  déterminé,  en  1263,  les 


(  9  ) 

chanoines  à  retirer  à  eux  seuls  cette  administration  :  de  nouveaux  abus 
la  firent  confier,  en  1  290,  aux  magistrats  de  la  ville.  Dès  l'année  suivante 
le  premier  étage  de  la  façade,  ou  du  moins  de  ses  deux  parties  latérales, 
fut  achevé  \  car  l'on  plaça  ,  cette  année ,  à  l'endroit  où  la  saillie  des 
contre-forts  diminue  pour  la  première  fois,  dans  des  tourelles  ouvertes, 
soutenues  par  des  colonnes ,  les  statues  équestres  des  rois  Clovis  et 
Dagobert,  anciens  bienfaiteurs  de  cette  église,  et  celle  de  l'empereur 
Rodolphe  de  Habsbourg,  qui  régnait  alors  :  une  quatrième  place  fut 
laissée  vide  jusqu'à  nos  jours,  où  l'on  y  posa  la  statue  de  Louis  XIV.  En 
1298  un  violent  incendie  consuma  le  toit  de  la  nef,  et  causa,  dans  la 
partie  supérieure  de  la  maçonnerie,  des  dommages  tellement  considéra- 
bles, qu'on  fut  obligé  de  rebâtir  cette  nef  depuis  la  hauteur  des  galeries 
qui  surmontent  les  arceaux  par  lesquels  elle  est  séparée  des  bas-côtés  : 
ces  galeries  elles-mêmes  ne  furent  construites  qu'à  cette  époque.  Erwin 
dirigea  ce  travail,  et  renouvela  aussi  l'étage  supérieur  de  l'aile  méridionale 
de  la  croisée,  pour  la  porte  de  laquelle  sa  fille  Sabine  exécuta  quelques 
statues  d'un  mérite  distingué  :  il  mourut  en  i3i8,  et  fut  remplacé  par  son 
fils  Jean,  qui  décéda  en  i339-  Ces  dates  sont  constatées  par  les  épitaphes 
encore  existantes  de  ces  deux  architectes  (1).  Specklin  dit,  et  l'on  a  répété 
d'après  lui,  que  le  père  dressa  le  plan  de  toute  cette  façade;  que  le  fils 
continua  l'ouvrage  jusqu'auprès  de  la  maisonnette  des  gardes,  et  que  le 
successeur  de  celui-ci  commença  les  quatre  escaliers  tournans,  expression 
dans  laquelle  il  est  en  quelque  sorte  d  usage,  en  parlant  de  cette  cathé- 
drale, de  comprendre  aussi  le  corps  de  la  tour  qu'environnent  ces  esca- 
liers. Pour  juger  de  l'exactitude  de  ces  assertions,  il  faut  examiner  de 
plus  près  un  passage  de  Kcenigshoven,  qui,  malgré  ce  qu'il  laisse  à  désirer 
pour  l'éclaircissement  complet  de  cette  partie  de  l'histoire  du  monument, 
est  d'autant  plus  remarquable,  qu'il  constate  que  l'état  actuel  de  celle 
façade  résulte  d'un  changement  important  apporté  au  plan  primitif, 
changement  dont  elle  porte  encore  aujourd'hui  des  marques  certaines, 
et  par  lequel  s'expliquent  la  forme  et  les  proportions  toutes  particulières 


(1)  On  les  voit  au  bas  d'un  mur  appartenant  à  la  chapelle  où  se  trouve  le  monument  de  lVvèuue 
Conrad  de  Lichlenbcrg,  dans  une  cour  située  derrière  l'aile  septentrionale  de  la  croisée.  Au-dessus  des 
épitaphes  d'Erwin  et  de  son  fils  se  trouve  celle  de  Husa,  femme  du  premier,  morte  en  i5i6. 

2 


(  <o  ) 

qu'elle  présente.  Cet  auteur  rapporte  que  la  tour  septentrionale,  qu'on 
appelait  la  tour  neuve,  fut  commencée  en  1277,  et  qu'elle  était  avancée 
en  i365  jusqu'à  une  plate-forme  supérieure  (1),  sur  laquelle  devait  être 
posée  la  flèche  :  il  ajoute  que  pendant  le  même  laps  de  temps  l'autre  tour, 
qu'on  appelait  l'ancienne,  fut  commencée,  construite  et  complètement 
achevée.  Il  est  facile  de  se  convaincre  par  l'inspection  de  l'édifice  que  ces 
deux  tours  sont  les  deux  parties  latérales  du  portail  actuel,  distinguées  de 
la  partie  mitoyenne  par  leurs  contre-forts,  et  dont  les  troisièmes  étages 
étaient  alors  parfaitement  isolés.  Ce  n'est  que  depuis,  qu'on  a  rempli 
l'espace  vide  qui  les  séparait  à  cette  hauteur,  par  le  troisième  étage  de  la 
partie  centrale,  où  sont  maintenant  les  grandes  cloches,  et  dont  le  dessus 
constitue  la  portion  libre  et  principale  de  la  plate-forme.  Cette  construc- 
tion mitoyenne  n'est  qu'imparfaitement  liée  avec  ces  tours,  et  ceux-ci  ont 
du  côté  qu'elle  masque  des  fenêtres  tout-à-fait  semblables  à  celles  des 
côtés  extérieurs.  On  voit  aussi  qu'à  l'une  et  à  l'autre  ce  côté  a  été  exposé 
pendant  long-temps  aux  intempéries  de  l'air.  Il  y  a  cependant  entre  ces 
étages  des  deux  tours  cette  différence,  que  dans  l'ancienne  ( celle  du  midi) 
les  ornemens  de  la  corniche  supérieure  sont  de  ce  côté  aussi  achevés  que 
des  trois  autres,  et  que  les  fenêtres  sont  garnies  de  leurs  meneaux,  tandis 
que  ces  objets  manquent  dans  celle  du  nord.  On  peut  conclure  de  cette 
circonstance  que  la  construction  du  massif  mitoyen ,  quoique  exécutée 
beaucoup  plus  tard,  fut  résolue  dès  le  temps  où  fut  élevé  le  troisième 
étage  de  cette  tour,  et  cette  résolution  semble  indiquer  qu'on  projeta 
dès-lors  un  changement  dans  le  plan  des  constructions  ultérieures.  La 
probabilité  d'un  tel  changement  résulte  aussi  des  anciens  dessins  existant 
aux  archives  de  la  fabrique  de  cette  église 5  car  l'on  n'y  conserve  point, 
comme  l'a  dit  l'abbé  Grandidier,  un  plan  unique  et  de  la  main  d'Erwin, 
duquel,  joint  au  témoignage  de  Rcenigshoven ,  on  peut  conclure  qu'il 
s'agissait  d'élever  deux  tours ,  dont  chacune  devait  avoir  cinq  cent 


(1)  C'est  le  manuscrit  autographe  latin  de  cet  auteur  {fol.  1 43 ,  verso)  qui  supplée  ce  détail,  omis 
clans  le  texte  allemand  publié  par  Schiltcr  en  1698.  Ses  termes  sont  :  Turris  aillent  ejusdem  monasterii 
quœ  dicitur  turris  nova,  versus  prœdicatores ,  inchoaia  fuit  A.  1277.  Cuj'us  planifies  superior,  supra  quant 
galea  vel  pinnaculum  débet  poni,  expleta  est  A.  i365.  Turris  autem  illi  collateralis ,  quœ  dicitur  aniiquior, 
intérim  fuit  ex  toto  extructa.  La  fin  de  la  dernière  phrase  est  plus  complète  dans  le  texte  allemand.  La 
table  des  matières  du  manuscrit  lalin  ajoute  aux  mois  galea  vel  pinnaculum  celui  de  conus. 


( 11  ) 

quatre-vingt-quatorze  pieds  de  hauteur;  mais  plusieurs  plans  et  élévations 
ne  présentant  aucun  indice  certain  de  lenrs  dates,  ou  même  consistant 
en  morceaux  ajoutés  les  uns  aux  autres,  et  dessinés  à  des  époques  diverses. 
Aucun  ne  représente  l'ensemble  de  cette  façade,  et  le  plus  complet  sous 
ce  rapport  ne  joint  qu'une  ébauche  non  terminée  de  la  tour  supérieure  à 
une  portion  septentrionale  du  portail,  qui  diffère  considérablement  de 
ce  qui  a  été  exécuté.  D'ailleurs,  selon  les  expressions  de  Rcenigshoven,  on 
regardait,  au  contraire,  de  son  temps  la  tour  ancienne  comme  entièrement 
terminée.  Néanmoins  la  solidité  qu'on  a  donnée  aux  trois  premiers  étages 
de  ces  tours ,  et  les  analogies  fournies  par  d'autres  édifices  du  même 
genre,  ne  permettent  point  de  douter  qu'on  ne  fût  dès  le  commencement 
dans  l'intention  de  les  élever  l'une  et  l'autre  à  une  plus  grande  hauteur; 
mais  vraisemblablement  avec  d'autres  proportions,  et  peut-être  seulement 
au  moyen  de  flèches  posées  immédiatement  sur  ces  étages.  Ce  n'est  qu'à 
l'époque  où  la  tour  du  nord  fut  près  d'être  égale  à  celle  du  midi  que  cette 
conception  primitive  semble  s'être  agrandie.  On  résolut  alors  d'élever  la 
tour  neuve  d'un  ou  de  deux  étages  de  plus  :  on  songea  à  donner  à  cette 
partie  supérieure  une  base  plus  large,  et  l'on  appliqua  à  cette  construc- 
tion tous  les  moyens  d'exécution  disponibles ,  en  abandonnant  l'autre 
tour  à  la  hauteur  où  elle  avait  été  portée  avant  ce  projet  nouveau. 

Ce  n'est  que  conformément  à  ces  dispositions  primitives  que  l'on 
peut  essayer  de  faire  le  partage  des  constructions  existantes  entre  les 
différens  architectes  dont  il  a  été  parlé.  Les  expressions  de  Kcenigshoven 
rendent  probable  qu'Erwin  le  père  commença  d'abord  par  les  deux 
tours,  et  que,  quoique  les  fondations  de  celle  du  nord  furent  posées 
pins  tôt  et  avec  plus  de  solennité,  il  avança  davantage  celle  du  midi. 
C'est  ainsi  qu'à  Cologne,  où  la  construction  d'une  cathédrale,  conçue 
sur  le  plan  le  plus  vaste,  n'a  point  été  achevée,  la  tour  qui  se  trouve 
dans  cette  dernière  position  a  été  élevée  jusqu'au  troisième  étage,  tandis 
que  la  tour  septentrionale  n'est  que  commencée,  et  que  la  partie  centrale 
du  portail  projeté  n'existe  pas  du  tout.  A  Strasbourg  le  premier  étage  de 
cette  partie  centrale  présente  si  bien  les  mêmes  caractères  que  les  étages 
inférieurs  des  deux  tours,  qu'il  parait  que  le  même  architecte  ne  tarda 
pas  à  l'ajouter.  Nous  avons  d'ailleurs  déjà  rapporté  qu'autrefois  son  nom 
se  trouvait  inscrit  au-dessus  de  la  porte  du  milieu.  Mais  les  occupations 


(  12  ) 

multipliées  qu'ont  dû  donner  à  Erwin  les  autres  constructions  qu'on  lui 
attribue,  et  dont  la  principale  avait  été  rendue  nécessaire  par  l'incendie 
de  1298,  ainsi  que  quelques  légères  différences  dans  le  style,  combinées 
avec  les  traditions  que  nous  venons  de  rapporter,  semblent  devoir  faire 
mettre  sur  le  compte  de  son  fils  le  troisième  étage  de  la  tour  méridio- 
nale, au  haut  de  laquelle  se  trouve  cette  maisonnette  des  gardes  dont 
Specklin  parle  à  son  sujet;  plus,  le  second  étage  de  la  tour  du  nord,  qui 
paraît  avoir  été  moins  avancée  par  le  père;  la  rose  centrale,  l'une  des  plus 
belles  parties  de  tout  l'édifice,  qui  n'a  pu  être  posée  qu'après  l'élévation  de 
cet  étage,  et,  enfin,  le  troisième  étage  de  cette  tour,  sur  lequel  reposent 
les  escaliers  tournans,  qu'on  attribue  à  son  successeur.  En  même  temps, 
si,  comme  on  peut  le  croire  d'après  les  raisons  que  nous  venons  d'en  don- 
ner, le  changement  dans  le  projet  primitif  a  eu  lieu  pendant  l'élévation  de 
ce  troisième  étage,  il  est  vraisemblable  que  ce  fils,  appelé  dans  son  épitaphe 
V émule  de  l'ouvrage  de  son  phre,  dressa  aussi  le  plan  de  l'élévation  nou- 
velle qu'on  résolut  de  donner  à  cette  tour.  Ce  plan  fut  suivi  au  moins 
jusqu'au  haut  du  quatrième  étage  (le  premier  au-dessus  de  la  plate-forme 
actuelle),  où  des  commencemens  d'une  voûte,  qui  n'a  point  été  exécutée, 
indiquent  une  nouvelle  modification  du  projet.  C'est  là  que  je  crois  pou- 
voir placer  cette  interruption  des  travaux  en  1 365 ,  qui  résulte  de  ce  que 
Kcenigshoven ,  écrivant  en  i386,  parle  au  futur  des  constructions  ulté- 
rieures. Car  cette  voûte  aurait  formé  une  véritable  plate-forme  supérieure, 
et  l'on  ne  saurait  appliquer  cette  expression  ni  au  haut  de  l'étage  suivant, 
qui  paraît  n'avoir  été  terminé  que  plus  tard,  ni  à  la  hauteur  de  la  plate-forme 
actuelle,  que,  selon  toutes  les  autres  traditions  et  toutes  les  probabilités, 
on  avait  dépassée  long-temps  avant  l'an  1 365.  D'ailleurs  la  phrase  même  de 
cet  auteur  semble  indiquer  que  dès-lors  la  tour  du  nord  avait  été  portée 
à  une  élévation  bien  plus  grande  que  celle  du  midi.  Ce  plan,  dressé  par 
le  fils  d'Erwin,  expliquerait  aussi,  jusqu'à  un  certain  point,  l'incertitude 
dans  laquelle  nous  sommes  sur  les  architectes  auxquels  on  doit  la  cons- 
truction de  cet  étage  de  la  tour  et  des  escaliers  dont  il  est  accompagné; 
tandis  qu'ils  auraient  mérité  une  haute  célébrité,  s'ils  avaient  conçu  euxr 
mêmes  le  projet  de  cette  partie  brillante  de  l'édifice.  Il  est  vrai  que 
Specklin  indique  comme  l'auteur  de  cette  portion  Jean  Hùltz ,  de 
Cologne,  et  que  Schad  attribue  à  la  mort  de  cet  architecte  l'interruption 


(  >3  ) 

des  travaux  en  i365;  mais  les  preuves  non  équivoques  que  nous  allons 
citer  ont  fait  reconnaître  depuis,  que  cet  habile  maître  appartient  à  une 
époque  bien  postérieure,  et  je  ne  saurais  admettre  avec  quelques  auteurs 
récens  (1),  que  deux  architectes  de  ce  nom  ont  été  employés  à  cette 
cathédrale.  Cette  particularité  eût  été  assez  remarquable  pour  laisser  des 
souvenirs  positifs  dans  nos  traditions,  et  cependant  aucun  de  nos  écri- 
vains anciens  n'en  a  fait  mention.  Heckler,  architecte  de  ce  monument 
dans  la  seconde  moitié  du  17/  siècle  (2),  et  qui  avait  en  conséquence 
à  sa  disposition  toutes  les  archives  de  l'œuvre  ,  dit  expressément  qu'il 
n'a  pu  trouver  aucune  donnée  sur  l'auteur  ou  les  auteurs  des  quatre 
escaliers ,  et  qu'il  les  croit  construits  peu  à  peu  par  différens  maîtres. 
Schad,  qui  attribue  ce  travail  à  Jean  Hùltz,  ignore  absolument  qu'un 
architecte  de  ce  nom  avait  terminé  tout  l'édifice.  Enfin,  Specklin,  qui  a 
entraîné  dans  cette  erreur  ses  copistes,  dit,  dans  un  autre  passage  de  ses 
manuscrits,  auxquels  ils  n'ont  pas  fait  attention,  et  qui  se  rapporte  à  l'an 
i384?  que  ce  fut  après  cette  époque  que  cette  cathédrale  fut  terminée 
par  les  deux  Junker  de  Prag  et  par  Jean  Hùltz  de  Cologne.  Les  deux 
Junker  de  Prag  sont  connus  d'ailleurs  comme  les  sculpteurs  d'une  Vierge 
représentée  en  mère  des  douleurs,  qui  fut  donnée  à  cette  cathédrale, 
en  i4o4>  Par  Franckenburger,  appareilleur  de  Hùltz.  On  a  cru  jusqu'ici 
qu'ils  étaient  de  Prague  en  Bohème,  et  l'on  a  douté  si  le  mot  de  Junker 
était  leur  nom  propre ,  ou  s'il  désignait  leur  qualité  de  gentilshommes. 
Un  document  constatant  qu'une  famille  noble  du  nom  de  Prag  a  existé 
en  Alsace  au  i4-e  siècle,  me  paraît  favorable  à  cette  dernière  opinion, 
en  y  ajoutant  la  probabilité  que  ces  artistes  appartenaient  à  nos  contrées. 


(1)  Dans  ce  nombre  se  trouve  M.  Boisserée,  estimable  auteur  de  l'Histoire  et  Description  de  la  cathé- 
drale de  Cologne,  etc.;  Paris,  1823,  à  la  page  i5  de  laquelle  il  est  question  de  celle  bypotlièse.  C'est 
avec  les  regrets  les  plus  sincères,  et  non  sans  une  jusle  défiance  dans  ma  manière  de  voir,  que  je 
diffère  en  plusieurs  points  des  opinions  d'un  connaisseur  aussi  habile,  et  qui  a  eu  la  bonlé  de  me  faire 
part  de  beaucoup  de  notions  très-précieuses  sur  l'objet  que  je  traite  ici.  Mais  je  n'ai  pu  qu'indiquer  les 
résultats  auxquels  m'a  semblé  conduire  l'examen,  bien  souvent  réitéré,  tant  du  monument  lui-même, 
que  des  différens  témoignages,  tant  manuscrits  qu'imprimés,  qui  peuvent  en  éolaircir  l'histoire. 

(2)  Il  a  laissé  un  petit  volume  manuscrit,  où  il  traite  avec  beaucoup  de  soin  plusieurs  questions 
relatives  à  l'histoire  de  ce  monument,  et  surtout  celle-ci.  C'est  lui  qui  le  premier  a  appelé  l'attention 
sur  l'anachronisme  qu'il  ^  aurait  à  attribuer  à  un  architecte  mort  en  1 449  une  construction  antérieure 
à  l'an  i365. 


(  '4  ) 

Le  rang  que  Specklin  leur  assigne  parmi  les  architectes  de  cet  édifice, 
et  un  passage  de  Guillimann,  où  il  est  également  question  d'architectes 
de  Prague,  peuvent  faire  conjecturer  qu'ils  ont  eu  part  au  petit  étage 
de  la  tour  par  lequel  est  surmonté  celui  dont  nous  venons  de  parler; 
d'autant  plus  qu'on  voit  au  bas  de  cet  étage  plusieurs  figures  en  ronde 
Losse  (1),  et  qu'il  est  terminé  en  haut  par  une  voûte  ne  consistant  qu'en 
nervures  ornées  de  sculptures  fort  élégantes. 

G  est  à  la  naissance  de  cet  étage  que  commencent  à  se  montrer,  sur 
trois  des  escaliers  tournans  ,  les  armoiries  de  l'architecte  Jean  Hùltz , 
dont  l'existence  est  constatée  par  des  documens  authentiques.  Ce  sont 
des  écussons  dans  lesquels  sont  placés  en  triangle  trois  petits  caractères 
semblables  entre  eux,  qui,  quoique  les  jambages  latéraux  soient  recour- 
bés, paraissent  représenter  trois  H.  Ces  mêmes  armoiries  étaient  figurées  à 
côté  de  l'épitaphe  de  cet  architecte,  qu'on  voyait  sculptée  sur  l'un  des  murs 
de  cette  cathédrale  jusqu'au  milieu  du  dernier  siècle,  où  elle  a  été  cachée 
par  les  bâtimens  du  séminaire  :  elle  attestait  de  plus  qu'il  était  mort  en 
1 449?  et  qu'il  avait  achevé  la  haute  tour  de  cet  édifice.  On  ne  saurait  dou- 
ter que,  par  cette  expression,  celui  qui  fit  élever  ce  monument  funèbre 
n'ait  voulu  désigner  surtout  la  construction  de  la  flèche,  qui,  selon  les 
assertions  unanimes  de  nos  auteurs,  fut  terminée  en  il[3g.  Malgré  leur 
dégradation  pendant  les  fureurs  révolutionnaires,  on  voit  encore  aujour- 
d'hui que  les  mêmes  armoiries  étaient  sculptées  sur  plusieurs  côtés  du 
couronnement  par  lequel  se  termine  le  cinquième  étage  de  la  tour,  et  sur 
lequel  repose  cette  flèche.  Si  on  ne  les  retrouve  point  sur  toute  la  hauteur 
de  cette  pointe,  c'est  que  ses  parties  supérieures  ont  été  renouvelées  à 
plusieurs  reprises.  Leur  apparition  sur  trois  des  escaliers,  dès  la  naissance 


(1)  L'une  de  ces  statues  semble  être,  d'après  les  attributs  dont  elle  est  accompagnée,  celle  d'un 
arebiteele.  On  voit  sur  son  piédestal  un  écusson  renfermant  une  ligne  doublement  brisée,  dans  laquelle 
M.  Boisscrée  a  cru  reconnaître  un  H  renversé,  ce  qui  confirmerait  son  hypothèse  d'un  premier  Hùltz  ;  mais 
011  pourrait  y  trouver  avec  la  même  probabilité  plusieurs  autres  lettres  de  l'alpbabel,  et  peut-être  n'en 
représenle-t-elle  aucune.  Cet  écusson,  qu'on  voit  aussi  un  peu  plus  baut,  sur  l'un  des  piliers  du  cinquième 
étage  de  la  tour,  a  déjà  été  remarqué  parHcckler;  mais  il  n'a  point  pu  découvrir  à  qui  il  appartenait. 
Son  fds,  docteur  en  médecine,  qui  a  écrit  une  bistoire  de  cette  cathédrale,  restée  manuscrite,  et  dont 
je  ne  viens  que  d'a\oir  connaissance,  conjecture  que  ce  pourraient  être  les  armoiries  de  Nicolas  de  Lobre 
ou  d'Ulrich  d'Ensingeu,  cités  par  d'anciens  documens  comme  ayant  eu  la  direction  de  l'édifice  vers  l'an 
i4oo;  mais  auxquels  nul  autre  témoignage  n'attribue  des  travaux  imporlans. 


(  '3  ) 

de  ce  cinquième  étage,  prouve  que  le  même  architecte  a  aussi  achevé 
ces  escaliers  autour  de  cet  étage,  et  cette  circonstance  a  pu  contribuer  à 
l'anachronisme  commis  à  son  sujet.  Peut-être  est-ce  aussi  au  môme  Hùltz 
que  l'on  doit  les  Ornemens  actuels  du  haut  des  fenêtres  du  quatrième 
étage,  dont  les  accolades,  d'ailleurs  très-élégantes,  semblent  appartenir 
plutôt  au  commencement  du  i5.e  siècle  qu'à  la  première  moitié  du  i3.e 
Enfin,  l'on  voit  par  l'un  des  anciens  plans  dont  il  a  été  parlé,  que  les 
quatre  escaliers  tournans  devaient  être  surmontés  de  pointes  ou  de  flèches 
gothiques  très- délicates,  qui  n'ont  point  été  exécutées. 

Une  construction  aussi  étonnante,  que  des  efforts  prolongés  pendant 
plus  de  quatre  siècles  avaient  enfin  terminée  ,  environna  d'une  haute 
considération  l'école  des  tailleurs  de  pierre  de  Strasbourg.  Il  paraît  que 
dès  auparavant  ces  ouvriers,  des  ateliers  desquels  sortaient  les  plus  grands 
architectes,  formaient  dans  l'empire  germanique,  ainsi  qu'en  France,  des 
corporations  distinctes  de  celles  des  maçons  ordinaires.  Dotzinger,  qui 
succéda  à  Jean  Hùltz  dans  la  direction  de  l'œuvre  de  cette  cathédrale 
(  dont  il  répara  le  chœur ,  et  pour  laquelle  il  sculpta  un  baptistère  de 
l'élégance  la  plus  parfaite),  profita  de  la  position  favorable  où  il  se  trouvait 
pour  réunir  en  une  seule  confrérie  toutes  ces  corporations  éparses.  Cette 
association,  qui  comprenait  la  plus  grande  partie  de  l'Allemagne,  se  forma 
en  i45 2,  et  fut  consolidée,  en  1 45g,  par  une  assemblée  générale  des  maîtres 
des  ateliers  ou  loges,  tenue  à  Ratisbonne  :  elle  fixa  des  règles  pour  la  ré- 
ception des  apprentis,  des  compagnons  et  des  maîtres,  établit  des  signes 
secrets  par  lesquels  ses  membres  pouvaient  se  reconnaître  ,  et  adopta 
pour  grands-maîtres  de  toute  la  confraternité  les  architectes  de  la  cathé- 
drale de  Strasbourg.  Cette  association  fut  confirmée  dans  la  suite  par  les 
empereurs  d'Allemagne,  et  le  magistrat  de  Strasbourg  confia  pendant 
quelque  temps  la  décision  de  toutes  les  affaires  litigieuses  en  fait  de 
bâtimens  aux  chefs  de  son  atelier  des  tailleurs  de  pierre.  Le  duc  de  Milan 
demanda,  en  1481,  à  ce  magistrat  un  architecte  capable  de  diriger  la 
construction  de  la  superbe  église  métropolitaine  de  sa  capitale.  La  supré- 
matie du  grand-maître  de  l'atelier  de  Strasbourg  sur  les  loges  dîme  grande 
partie  de  l'Allemagne  ne  cessa  quaprès  la  réunion  de  cette  ville  h  la  France, 
et  les  archives ,  ainsi  que  les  règles  particulières  de  son  atelier,  se  main- 
tinrent jusqu'à  la  révolution.  Cette  institution,  et  la  sage  administration 


(  '6) 

des  fonds  affectés  à  l'entretien  de  cet  édifice,  ne  contribua  pas  peu  à  le 
maintenir  jusqu'à  ce  jour,  à  peu  de  chose  près,  tel  qu'il  était  sorti  de 
la  main  des  premiers  architectes,  malgré  de  fréquens  dommages,  causés 
surtout  par  les  orages,  que  sa  flèche  semble  vouloir  braver  dans  les  régions 
mêmes  où  ils  se  forment. 

En  ]4^9  on  renouvela  les  voûtes  de  l'église  et  les  toits.  En  1 494  011 
répara  la  chapelle  de  Saint-Laurent,  qui  servait  de  paroisse  à  une  partie 
de  la  ville,  et  l'on  plaça  devant  l'étage  inférieur  du  portail  de  l'aile  septen- 
trionale, dans  laquelle  elle  était  située,  une  façade  nouvelle,  exécutée 
d'après  les  dessins  de  Jacques  de  Landshut  :  elle  est  très-riche  en  sculptures 
et  en  ornemens  gothiques;  mais  les  lignes  brisées  et  les  courbures  inutiles 
dont  elle  est  surchargée  font  voir  que  déjà  ce  système  approchait  de  sa 
décadence.  En  1 5 1  5  on  construisit  à  neuf  la  chapelle  de  Saint-Martin, 
qui,  depuis  l'an  1698,  remplaça  l'ancienne  chapelle  de  Saint-Laurent,  et 
prit  ce  nom  :  c'est  cette  spacieuse  chapelle  qui  sert  aujourd'hui  de  paroisse; 
elle  est  placée  dans  l'angle  que  l'aile  septentrionale  forme  avec  la  nef,  et 
communique  avec  celle-ci  par  les  ouvertures  de  quatre  arceaux.  La  cha- 
pelle de  Sainte-Catherine,  qui  occupe  la  même  position  du  côté  du  midi, 
avait  été  construite  dès  l'an  i33i  :  elle  fut  voûtée  à  neuf  en  îS^i.  Le  culte 
protestant,  célébré  dans  cette  église  pendant  une  grande  partie  des  i6.e  et 
i-j.e  siècles,  fit  disparaître  plusieurs  chapelles  et  un  plus  grand  nombre 
d'autels,  mais  du  reste  il  n'occasiona  aucun  changement  important  dans  le 
matériel  de  l'édifice.  En  i565,  en  1625  et  en  i654,  des  dommages  consi- 
dérables, causés  par  la  foudre,  forcèrent  à  de  grandes  réparations  de  la 
flèche  :  on  fut  obligé,  en  de  l'abattre  à  vingt-huit  pieds,  et,  en  1 654? 

à  cinquante-huit  pieds  de  hauteur;  mais  elle  fut  rétablie  chaque  fois 
telle  qu'elle  avait  été,  et,  en  i654,  on  l'éleva  même  à  un  pied  dix  pouces 
et  demi  de  plus  qu'auparavant.  Ces  deux  dernières  opérations  furent 
exécutées  par  les  habiles  architectes  Heckler,  père  et  fils. 

En  1759  un  coup  de  foudre,  qui  se  glissa  le  long  de  la  flèche,  sans 
l'endommager  essentiellement ,  mit  le  feu  à  la  charpente  du  toit  de  la 
nef:  celle-ci  était  couverte  en  plomb,  et  la  fusion  de  ce  métal  rendait 
les  secours  d'autant  plus  difficiles  à  administrer.  On  ne  préserva  qu'avec 
peine  de  l'inflammation  la  boiserie  des  grandes  cloches,  qui  sont  sus- 
pendues dans  l'étage  supérieur  du  milieu  du  portail.  Du  côté  opposé  la 


(  >7  ) 

chaleur  fit  écrouler  plusieurs  petits  frontons  perces  à  jour  dont  était  orné 
le  haut  de  la  tour  octogone  qui  surmonte  le  centre  de  la  croisée,  et  qu'on 
nomme  la  mitre.  Leur  chute  écrasa  la  voûte  d'une  salle  où  l'on  conservait 
le  trésor  de  l'église,  elle  enfonça  de  plus  celle  de  l'arc  qui  sépare  la  croisée 
de  la  nef:  le  plomb  fondu  coula  aussi,  à  travers  une  ouverture  delà  voûte, 
sur  le  grand-autel,  et  l'endommagea  considérablement.  On  remplaça  cet 
autel  par  celui  qu'on  voit  aujourd'hui;  on  pava  le  chœur  en  marbre;  on 
répara  à  grands  frais  les  autres  portions  de  l'édifice  qui  avaient  souffert, 
et  l'on  couvrit  le  toit  de  la  nef  de  plaques  de  cuivre  rouge.  Mais  au  lieu 
de  rétablir  au  haut  de  la  croisée  les  frontons  qui  étaient  tombés,  ou  dont 
l'action  du  feu  avait  calciné  les  pierres,  on  les  démolit  entièrement,  et 
l'on  priva  ainsi  cette  tour  d'un  ornement  dont  l'élégance  la  mettait  plus 
en  rapport  avec  le  style  du  reste  de  l'édifice.  Je  passe  sous  silence  un 
grand  nombre  d'autres  accidens,  qui  n'ont  point  laissé  de  traces  sensibles. 

Les  tourmentes  révolutionnaires ,  qui  ont  ravagé  la  plupart  des  autres 
édifices  sacrés  de  la  France,  n'épargnèrent  pas  entièrement  celui-ci  :  il  fut 
même  question  de  le  démolir  entièrement,  par  le  motif  que  sa  hauteur 
blessait  l'égalité;  on  se  borna  cependant  à  le  coiffer  d'un  bonnet  rouge,  et 
on  le  dépouilla  de  la  plupart  des  statues  et  des  sculptures  qui  en  ornaient 
les  portes  et  les  façades.  On  est  occupé  depuis  plusieurs  années  à  les  re- 
nouveler d'après  les  anciens  dessins,  et  déjà  ces  dégradations  sont  réparées 
en  grande  partie. 


3 


(  18  ) 


EXTERIEUR. 

Les  cathédrales  les  plus  célèbres  de  la  France  sont  décorées,  à  l'oc- 
cident, d'un  portail  proportionné  au  reste  de  l'édifice  ,  et  dont  les 
dispositions  générales  sont  toujours  à  peu  près  les  mêmes.  Au  bas,  une 
porte  principale  occupe  le  milieu  entre  deux  autres  plus  petites  :  au- 
dessus  de  la  première  cette  façade  s'élève  jusqu'au  comble  de  la  nef  : 
les  deux  entrées  latérales  sont  surmontées  de  tours  plus  hautes  ;  mais 
ayant  rarement  une  élévation  très -considérable.  Dans  les  cathédrales 
les  plus  renommées  de  l'Allemagne  ces  arrangemens  sont  plus  variés  : 
tantôt  une  seule  tour  s'élance  du  milieu  du  portail ,  ou  bien  au- 
dessus  d'une  porte  unique  :  tantôt  les  deux  tours  latérales  sont  isolées 
dans  la  plus  grande  partie  de  leur  hauteur,  et  dominent  dans  une 
tout  autre  proportion  les  constructions  inférieures.  En  général  on  a 
visé  davantage  à  une  hauteur  extraordinaire  de  ces  tours  et  des  flèches 
transparentes  qui  les  terminent.  La  cathédrale  de  Strasbourg ,  située 
sur  les  confins  des  deux  pays,  réunit,  jusqu'à  un  certain  point,  dans  sa 
façade  principale,  ces  dispositions  diverses;  mais  modifiées  de  manière 
à  présenter  un  caractère  tout  particulier  et  des  dimensions  dépassant 
toutes  les  autres. 

La  moitié  inférieure  est  disposée  comme  les  façades  des  cathédrales 
de  France,  si  ce  n'est  qu'on  a  élevé  le  portail  du  milieu  jusqu'au  niveau 
du  couronnement  des  tours  latérales  (1).  La  hauteur  de  cette  partie, 
couverte  par  une  spacieuse  plate -forme  ,  a  même  une  analogie  remar- 
quable avec  celle  des  tours  de  l'église  de  Notre-Dame  à  Paris,  dont 
elle  ne  diffère  que  d'un  pied  et  demi  (2);  mais,  pour  rivaliser  victo- 
rieusement avec  l'élévation  des  tours  les  plus  célèbres  de  l'Allemagne 


(1)  Il  dépasse  même  le  haut  de  la  tour  méridionale  de  deux  pieds  et  quelques  pouces;  la  tour 
septentrionale  ajant  été  portée  à  cette  élévation  de  plus,  pendant  que  les  étages  supérieurs  de  l'une 
et  de  l'autre  étaient  encore  isolés. 

(2)  Les  tours  de  Notre-Dame  de  Paris  ont  deux  cent  quatre  pieds  de  hauteur;  la  plate-forme  de  la 
cathédrale  de  Strasbourg  en  a  deux  cent  deux  et  demi. 


(  '9  ) 

et  du  reste  de  l'Europe,  ce  portail  gigantesque  ne  sert  en  quelque 
sorte  que  de  piédestal  à  une  tour  supérieure  ,  dont  la  flèche  ne  se 
termine  qua  deux  cent  trente -cinq  pieds  plus  haut(i). 

On  ne  saurait  disconvenir  que  cette  façade  prodigieuse  est  hors 
de  proportion  avec  la  nef,  dont  elle  déborde  les  bas  cotés  ,  et  que 
la  plate -forme  elle-même  dépasse  de  plus  d'un  tiers  de  sa  hauteur. 
Il  résulte  aussi  de  la  position  de  la  tour  supérieure,  assise  sur  l'un  des 
côtés  du  portail ,  un  manque  de  symétrie  choquant  pour  des  yeux 
accoutumés  à  une  disposition  plus  régulière.  Mais  il  faut  se  souvenir 
que  la  disproportion  des  différentes  parties  de  cette  cathédrale  pro- 
vient de  la  différence  des  temps  où  elles  ont  été  construites;  et  l'on  ne 
saurait  en  vouloir  aux  architectes  de  la  façade  d'avoir  déployé  toutes 
les  ressources  que  mettaient  à  leur  disposition  les  progrès  de  l'art  et 
l'augmentation  de  tous  les  autres  moyens  d'agrandir  leur  plan.  S'ils  ont 
fini  par  étendre  celui-ci  à  une  telle  hauteur  que  l'énormité  de  l'entreprise 
n'a  point  permis  de  continuer  l'autre  tour,  on  le  leur  pardonnera,  en  se 
rappelant  qu'ailleurs  des  travaux  semblables  ont  éprouvé  des  interrup- 
tions bien  plus  fâcheuses ,  que  peu  de  cathédrales  présentent  une  symétrie 
parfaite,  et  qu'ici  le  défaut,  s'il  est  plus  grand,  a  pour  cause  l'immen- 
sité même  de  l'ouvrage.  Ce  défaut  a  du  moins  été  considérablement 
diminué  par  le  soin  que  l'on  a  pris  de  remplir  l'espace  vide  entre  la  tour 
tronquée  et  la  tour  achevée  ;  il  est  aussi  compensé  en  partie ,  tant  par 
les  avantages  qu'offre  la  belle  plate -forme  à  laquelle  cet  arrangement 
a  donné  lieu,  que  par  la  facilité  de  contempler  librement,  sous  toutes  ses 
faces,  cette  tour  merveilleuse,  et  de  dominer  de  son  haut  sans  aucun 
obstacle  tout  l'horizon. 

La  partie  de  cette  façade  terminée  par  la  plate-forme,  joint  à  une 
grandeur  imposante  des  proportions  très-agréables  ;  elle  est  plus  haute 
que  large  d'à  peu  près  un  tiers,  et  elle  paraît  encore  plus  élancée  par 
la  diminution  successive  des  saillies  de  ses  contre-forts,  masquée  à  chaque 
retraite  par  des  clochetons  d'une  légèreté  extrême  :  ils  ne  consistent 


(1)  Tandis  qu'ailleurs  on  étend  souvent  le  nom  de  portail  jusqu'au  haut  des  tours,  à  Strasbourg 
l'élévation  extraordinaire  de  l'une  et  de  l'autre  moitié  de  celte  façade  a  fait  prévaloir  pour  son  ensemble 
le  nom  de  tour,  et  on  la  distingue  en  tour  inférieure  et  tour  supérieure. 


(  20  ) 

qu'en  un  ou  plusieurs  étages  de  colonnes  très-minces  ,  portant  des  dais, 
des  faisceaux  et  des  flèches.  Les  quatre  contre-forts  de  la  face  antérieure 
partagent  ce  grand  parallélogramme  en  trois  bandes  verticales,  dont 
celle  du  milieu  est  plus  large  que  les  deux  autres  d'environ  un  quart. 
Les  trois  étages  qui  en  forment  les  grandes  divisions  horizontales  va- 
rient de  hauteur  dans  une  proportion  différente,  et  cette  distribution 
présente  à  l'œil  des  lignes  de  repos  de  la  combinaison  la  plus  heu- 
reuse (1).  Les  portes  sont  ornées,  sur  leurs  faces  latérales,  de  statues 
d'un  style  noble  et  sévère,  dans  les  voussures,  de  petits  groupes  ou  de 
figures  isolées ,  sculptées  avec  beaucoup  de  finesse ,  et  sur  les  tympans 
de  bas-reliefs  fort  délicats.  Les  portions  étroites  de  la  façade ,  comprises 
entre  les  portes  et  les  contre-forts,  sont  également  garnies  de  statues (2). 


(1)  La  largeur  du  corps  de  celte  façade  est  de  cent  trente-quatre  pieds;  à  sa  base  cette  largeur  est 
augmentée  de  vingt-quatre  pieds  par  la  saillie  des  contre-forts  latéraux,  qui  est  de  douze  pieds  de 
chaque  côté.  Les  intervalles  de  ceux  de  la  façade  occidentale  donnent  au  portail  du  milieu  quarante- 
deux,  à  celui  de  gauche  vingt-neuf,  et  à  celui  de  droite  trente  pieds  de  largeur.  Cette  dernière  diffé- 
rence provient  de  ce  que  l'épaisseur  des  contre-forts  n'est  pas  exactement  la  même  :  elle  est  dans  la 
tour  du  nord  d'un  peu  plus,  et  dans  celle  du  midi  d'un  peu  moins  de  huit  pieds.  Les  faces  latérales 
de  ce  portail  sont  larges  de  quarante-huit  pieds  et  demi.  A  l'orient  il  déborde  les  bas-côtés  de  la  nef 
de  toute  l'épaisseur  de  ses  contre-forts,  qui  de  ce  côté  est  de  dix  pieds.  La  hauteur  du  premier  étage 
est  de  soixajite-huit,  celle  du  second  de  cinquante-sept  pieds  et  demi,  et  celle  du  troisième  de  soixante- 
dix-sept  pieds.  La  planche  2.e  fait  voir  l'effet  de  l'ensemble  de  cette  disposition  du  côté  de  l'occident; 
la  7-e  représente  le  côté  méridional  de  l'étage  inférieur,  et  les  planches  i.re  et  6. e  montrent  le  revers 
oriental  de  cette  façade. 

(2)  Celles  qu'on  voit  des  deux  côtés  de  la  porte  septentrionale  représentent  les  quatre  vertus  cardi- 
nales :  sur  les  pieds  droits  des  faces  rentrantes  ce  sont  des  vierges  couronnées,  qui  écrasent  sous  leurs 
pieds  les  péchés  mortels.  Les  bas-reliefs  du  tympan  figurent  la  purification  de  la  Vierge,  l'adoration 
des  mages,  le  massacre  des  innocens  et  la  fuite  en  Egypte.  Les  quatre  rangées  de  sculptures  qui  déco- 
rent les  voussures  représentent  des  anges,  des  saints,  des  évèques  et  d'autres  personnages  religieux. 

Heckler  le  médecin  (celui  dont  il  a  été  parlé  dans  la  note  de  la  page  î/j)  assure,  dans  la  partie  histo- 
rique de  son  ouvrage  sur  cette  cathédrale,  que  l'inscription  relative  à  Erwin  (d.  D.  MCCLXXVII  in  Die 
heali  Urbani  hoc  gloriosum  opus  inchoaçit  Magister  Erwin  de  Steinbach)  se  trouvait  sur  la  porte  du  milieu, 
où  la  plaqcnt  aussi  la  plupart  des  autres  témoignages;  niais^  dans  la  description  de  l'édifice,  il  affirme 
qu'elle  existait  au-dessus  de  cette  porte  septentrionale.  L'exactitude  qu'il  met  dans  tout  le  reste  de  cette 
description,  donne  beaucoup  de  poids  à  cette  assertion,  et  elle  peut  jeter  un  nouveau  jour  sur  le  passage 
de  Kœnigshoven,  dans  lequel  l'époque  où  l'on  a  commencé  la  construction  de  la  tour  septentrionale  est 
indiquée  avec  précision,  et  exactement  comme  dans  cette  inscription,  tandis  qu'il  ne  parle  que  vague- 
ment des  commencemens  de  l'autre  tour,  et  se  tait  sur  le  portail  du  milieu.  C'est  peut-être  fort  arbi- 
trairement que  cet  auteur  n'a  appliqué  cette  date  qu'à  la  tour,  sur  la  porte  de  laquelle  elle  était  inscrite, 
tandis  qu'elle  semble  plutôt  avoir  dû  se  rapporter  au  portail  tout  entier.  Dans  ce  cas  rien  n'empêcherait 


(  21  ) 

Celles-ci  sont  encadrées,  elles  trois  faces  des  contre-forts  sont  décorées 
de  fausses  arcades,  sculptées  en  saillie  sur  le  mur  et  portant  des  frontons 
dont  la  partie  supérieure  est  percée  à  jour  et  se  détache.  Autrefois  les 
pointes  de  ces  triangles  étaient  de  plus  surmontées  de  petites  statues. 
Sur  la  ligne  où  une  première  retraite  du  mur  isole  ces  frontons ,  trente 
piliers  engagés,  qui  ,  jusqu'à  cette  hauteur,  renforcent  les  angles  et  les 
faces  latérales  des  contre-forts,  ou  s'avancent  à  côté  des  portes,  servent 
d'appui  à  autant  de  clochetons  transparens ,  disposés  comme  ceux  que 
nous  venons  de  décrire  ;  mais  plus  sv elles  et  plus  légers.  Ceux  du  fond 
s'élèvent  sur  le  même  plan  que  les  frontons  des  portes,  qui  sont  entière- 
ment détachés  du  mur  et  percés  à  jour  par  des  découpures  élégantes. 
Celui  de  la  porte  du  milieu  est  double  et  décoré  d'un  grand  nombre  de 
figures,  les  deux  autres  sont  ornés  de  rosaces,  et  les  côtés  extérieurs  de 
tous  les  trois  sont  garnis  de  montans  perpendiculaires  terminés  par  des 
flèches  élancées (1).  Enfin,  derrière  tous  ces  corps  détachés,  mais  encore 


d'admettre,  ce  qui  d'ailleurs  est  bien  plus  naturel,  que  les  fondations  de  toute  cette  partie  de  l'édifice 
furent  jetées  en  même  temps. 

On  prétend  que  les  statues  des  côtés  et  des  faces  rentrantes  de  la  porte  du  milieu,  dont  quelques-unes 
tiennent  des  bandes  de  parchemin,  représentent  les  grands-prêtres  et  les  scribes  qui  ont  condamné 
Jésus-Christ  à  mort  ;  mais  je  serais  plutôt  tenté  d'y  voir  les  auteurs  sacrés  qui  ont  prophétisé  la  venue 
du  Messie.  Une  Vierge,  tenant  l'enfant  Jésus  sur  les  bras,  est  placée  sur  le  trumeau.  On  voit  sur  le 
tympan  les  principales  scènes  de  la  passion  et  de  la  résurrection  du  Christ ,  et  dans  les  voussures 
soixante-dix  petits  groupes  figurent  les  principaux  traits  de  l'histoire  sacrée,  depuis  la  création  du 
inonde  jusqu'aux  actes  des  apôtres.  On  appelait  autrefois  cette  porte  celle  des  couronnes  [porta  sertorum, 
ou,  en  vieux  allemand,  Schapelthiire) ,  parce  que  l'on  y  vendait  des  couronnes  de  fleurs  pour  les  noces. 
Les  battans  étaient  couverts  de  plaques  d'airain,  ornées  de  ciselures  fort  curieuses  :  elles  ont  été  fon- 
dues pendant  la  révolution. 

Enfin,  les  statues  des  faces  latérales  de  la  porte  de  droite  représentent  la  parabole  des  dix  vierges 
avec  leurs  lampes  :  les  chapiteaux  de  leurs  soutiens  sont  ornés  de  bas-reliefs  figurant  les  signes  du 
zodiaque  et  les  travaux  des  douze  mois  de  l'année.  On  voit  dans  le  tympan  La  résurrection  des  morts 
et  le  jugement  dernier.  Les  creux  des  voussures,  vides  en  ce  moment,  étaient  remplis  autrefois  de 
petites  figures  d'anges  et  de  saints.  Les  sculptures  ornant  les  voussures  et  les  tympans  de  ces  trois  portes 
avaient  été  détruites  pendant  la  révolution;  mais  on  a  refait,  d'après  les  anciennes  gravures,  et  remis 
à  leur  place,  celles  des  deux  premières  :  on  travaille  encore  à  celles  de  la  troisième.  La  plupart  des 
grandes  statues  avaient  été  cachées  et  préservées  de  la  destruction. 

(1)  On  voit  vers  le  haut  du  triangle  intérieur  du  fronton  du  milieu  le  roi  Salomon  assis  sous  un 
dais.  A  ses  côtés  quatorze  lions  sont  disposés  par  échelons  et  diversement  groupés  :  les  deux  de  dessus 
touchent  aux  pieds  d'une  Vierge  assise,  tenant  d'une  main  l'enfant  Jésus  et  de  l'autre  un  globe.  C'est  ainsi 
qu'elle  était  représentée  dans  les  anciennes  armoiries  de  la  ville  de  Strasbourg  ,  auxquelles  l'artiste  a  sans 


(  «  ) 

en  avant  du  massif  du  mur,  une  rangée  de  piliers  effilés,  entremêlés  de 
colonnes  plus  minces  encore,  s'élève  jusque  vers  la  corniche  de  cet  étage, 
auprès  de  laquelle  ces  piliers  sont  liés  entre  eux  par  des  arcs  décorés  de 
rosaces,  et  subdivisés  par  des  découpures  en  trèfle.  Leurs  longues  lignes 
verticales  sont  coupées  horizontalement  par  des  festons  en  dentelle,  qui 
masquent  les  planchers  de  deux  galeries  étroites  (1).  Ces  dispositions  in- 
génieuses, qui  cachent  presque  entièrement  le  fond  du  mur,  et  d'autres 
arrangemens  analogues,  continués,  quoiqu'avec  moins  de  profusion,  dans 
les  étages  supérieurs,  onl  fait  comparer  loule  cette  façade  à  un  ouvrage 
en  filigrane. 

Les  côtés  du  nord  et  du  midi  sont  percés,  au  premier  étage,  par 
une  très -grande  fenêtre  en  ogive,  dont  le  haut  est  rempli  par  une 
belle  rose,  sous  laquelle  d'autres  plus  petites  occupent  les  sommités 
des  arcs  qui  terminent  les  meneaux  (2).  Ces  faces  présentent,  sous  les 
corniches  de  cet  étage,  des  frises  décorées  de  sculptures.  Celles  du  côté 
du  midi  sont  fort  singulières  :  on  les  appelle  la  danse  des  sorcières ,  et 
l'artiste  y  a  donné  cours  à  tout  l'élan  d'une  imagination  bizarre  (3). 


doute  voulu  faire  allusion.  Cette  figure  était  d'ailleurs  accompagnée  d'une  inscription  relative  en  même 
temps  à  la  gloire  de  cette  ville  et  à  celle  de  la  Vierge.  Une  tète  radiée,  placée  au-dessus  de  la  sienne, 
indique  la  présence  de  Dieu  le  Père.  D'autres  personnages  sacrés  étaient  représentés  autrefois  tant  dans 
des  niches  placées  au-dessus  des  lions,  qu'entre  les  montans  des  flèches.  On  voit  une  partie  de  ces  disposi- 
tions, ainsi  que  de  celles  dont  il  a  été  parlé  plus  haut,  sur  la  planche  5.e,  où  l'on  a  dessiné,  d'après  une 
ancienne  élévation,  exécutée  avec  beaucoup  de  soin,  les  figures  qui  ont  disparu  pendant  la  révolution. 

(1)  On  les  appelle  la  grande  et  la  petite  montagne  des  oliviers,  parce  qu'elles  ont  plusieurs  montées 
et  descentes,  cachées  par  le  haut  des  ogives  des  portes  et  par  les  contre-forts.  Aux  deux  portes  latérales 
l'une  de  ces  petites  galeries  surmonte  immédiatement  la  première  retraite  du  mur. 

(2)  Le  côté  du  midi  est  dessiné  sur  la  planche  7.%  où  l'on  voit  aussi  la  petite  porte  et  la  tourelle  par 
laquelle  on  monte  à  cette  tour.  Cette  tourelle  a  été  rebâtie  en  grande  partie  il  y  qiielques  années  :  elle 
ne  s'élève  que  jusqu'à  la  hauteur  du  second  étage  ;  et,  pour  aller  à  la  plate-forme,  on  traverse  la  galerie 
qui  passe  au-dessus  de  la  belle  fenêtre  représentée  sur  celte  planche.  On  trouve  alors  un  autre  escalier, 
dont  la  tourelle  est  derrière  le  contre-fort  oriental. 

(3)  C'est  au-dessus  de  la  galerie  dont  il  vient  d'être  parlé  que  se  trouvent  ces  sculptures,  et  on  peut 
les  examiner  de  près  en  montant  à  la  plate-forme  par  l'escalier  ordinaire  :  on  y  a  vu  une  danse,  parce 
que  des  femmes,  terminées  en  monstres,  y  jouent  de  divers  instrumens  de  musique.  Mais  d'autres  person- 
nages, soit  fantasques,  soit  naturels,  se  battent  ou  se  font  des  caresses  :  des  monstres  hideux  insultent 
ou  déchirent  des  hommes;  un  centaure  combat  un  lion,  etc.  Au-dessus  et  sur  la  droite  de  cette  frise, 
les  flèches  des  tourelles  placées  devant  les  contre-forts,  sont  surmontées  de  petits  diables,  qui  com- 
plètent celle  scène  infernale.  Dans  la  corniche  de  la  face  opposée  on  a  représente  des  trails  de  l'histoire 
sacrée,  mêlés  de  figures  allégoriques. 


(  ^3  ) 

Observons  encore  qu'au  bas  de  cet  étage  les  corps  détachés  et  les  angles 
des  contre-forts  sont  ornés  de  fleurons  penchés  et  d'une  grâce  particu- 
lière, que  nos  anciens  architectes  ont  appelés  des  violettes  :  c'est  un  des 
caractères  du  travail  d'Erwin,  le  père,  qu'on  remarque  aussi  dans  les 
ornemens  de  la  nef  auxquels  il  a  pris  part. 

Au  second  étage  le  portail  du  milieu  est  occupé,  dans  la  totalité  de 
sa  largeur  et  dans  les  trois  quarts  de  sa  hauteur,  par  une  rose  que  dis- 
tingue la  simplicité,  aussi  noble  qu'élégante,  tant  de  sa  distribution  inté- 
rieure que  de  sa  bordure  (1).  En  avant  de  la  rose  vitrée,  un  grand  cintre, 
isolé  et  festonné  en  dentelles ,  n'est  soutenu  que  par  ses  tangentes  et 
par  des  roses  plus  petites  qui  garnissent  les  angles  du  cadre  dans  lequel 
il  est  placé.  Cette  construction  hardie  fait  l'admiration  des  connaisseurs, 
et  ce  double  plan  d'ornemens  correspondans ,  qui  se  détachent  en  pers- 
pective ,  produit  pour  l'œil  un  effet  dont  il  est  difficile  de  se  rendre 
compte  avant  d'avoir  examiné  de  près  les  moyens  par  lesquels  il  est 
obtenu.  Le  haut  de  ce  compartiment  central  est  rempli  par  une  galerie 
décorée  de  colonnes,  entre  lesquelles  on  voyait  autrefois  les  statues  des 
douze  apôtres,  rangés  des  deux  côtés  de  la  vierge  :  au-dessus  de  celle-ci 
était  placé  un  Christ.  C'est  au  niveau  du  bas  de  la  rose  que  les  quatre 
statues  équestres ,  dont  il  a  été  parlé  dans  l'histoire  du  monument,  occu- 
pent, sur  la  retraite  des  contre -forts,  des  niches,  ne  consistant  qu'en  un 
dais  porté  par  des  colonnes  (2).  Les  faces  des  tours  latérales  présentent 
à  cette  hauteur  des  galeries  ornées  d'élégantes  balustrades  :  ces  tours 
sont  percées,  de  chaque  côté  du  second  étage,  d'une  grande  fenêtre:  en 
avant  de  celles  de  la  façade,  des  piliers  effilés  continuent  l'ouvrage  en 
filigrane  de  l'étage  inférieur.  Vers  la  naissance  du  troisième ,  ces  piliers 
ou  faux  meneaux  sont  surmontés,  ainsi  que  les  colonnes  entre  lesquelles 
étaient  placés  les  apôtres ,  de  frontons  découpés  à  jour;  leurs  ornemens 
se  combinent  avec  la  balustrade  d'une  galerie  qui  fait  le  tour  de  ce 


(1)  Ses  compartimens  ne  sont  formés  que  par  des  rajons,  liés  vers  la  périphérie  par  des  arcs  pointus, 
subdivisés  chacun  en  deux  arcs  plus  petits,  et  ornés  de  rosaces  et  de  trèfles  découpés  à  jour. 

(2)  Ces  statues,  abattues  pendant  la  révolution,  ont  été  successivement  rétablies,  et  l'on  y  a  joint 
en  dernier  lieu  celle  de  Louis  XIV.  Les  statues  de  quelques  autres  niches  du  même  genre  n'ont  point 
encore  été  refaites,  et  plusieurs  paraissent  n'en  avoir  jamais  été  pourvues. 


(  H) 

portail.  Au  troisième  étage  les  tours  latérales  ont,  de  chaque  coté,  trois 
fenêtres  très-élevées,  garnies  de  meneaux  multipliés  et  disposés  sur  deux 
plans  (1).  Déjà  il  a  été  parlé  de  la  différence  que  présentent  à  cet  égard 
celles  de  ces  fenêtres  qui  s'ouvrent  aujourd'hui  dans  le  portail  central. 
La  face  antérieure  de  celui-ci  est  liée  aux  deux  tours  par  un  mur  disposé 
en  retraite,  qui  cesse  aux  deux  tiers  de  la  hauteur  de  cet  étage  :  plus  haut 
on  aperçoit  un  vide  d'environ  un  pied  de  largeur ,  et  sur  la  face  orientale 
ce  vide  commence  dès  la  naissance  de  cet  étage.  De  ce  côté  la  partie 
centrale  n'est  percée  que  d'une  seule  fenêtre,  dépourvue  de  tout  orne- 
ment. Sur  le  devant  elle  a  deux  fenêtres  assez  petites ,  surmontées  de 
frontons  très-alongés ,  appliqués  au  mur  (2).  C'est  la  partie  la  plus 
massive  de  toute  cette  façade,  et  l'on  a  d'autant  plus  lieu  d'en  être 
surpris,  quelle  n'a  jamais  été  destinée  à  porter  autre  chose  que  la  plate- 
forme. On  peut  conclure  de  cette  singularité,  que,  quoique  le  projet 
de  remplir  l'intervalle  qui  séparait  les  deux  tours ,  paraisse  avoir  été 
conçu  par  Erwin  le  fils ,  le  soin  de  l'exécution  fut  abandonné  dans  la 
suite  à  des  architectes  d'un  mérite  subalterne. 

La  plate-forme  présente  un  espace  libre ,  de  plus  de  deux  mille  pieds 
carrés,  sans  compter  les  parties  saillantes  portées  par  les  contre-forts, 
et  les  galeries  qui  environnent  la  tour  et  la  maisonnette  des  gardes. 
Du  côté  de  la  tour  les  premières  sont  garnies  de  tables  en  pierre ,  sur 
lesquelles  on  voit  souvent  des  sociétés  choisies  prendre  un  repas  frugal, 
jouissant  en  même  temps  d'une  vue  magnifique  ou  bien  de  la  fraîcheur 
du  soir  et  des  charmes  du  clair  de  lune.  La  maisonnette  des  gardes  a 
été  rebâtie  à  neuf  en  1782  (3).  Elle  renferme  plusieurs  petits  logemens: 


(1)  Sur  la  face  orientale  seulement  la  fenêtre  extérieure  de  chaque  tour  est  remplacée  par  un  mur 
plein,  en  avant  duquel  montent  des  tourelles  d'escaliers. 

(2)  À  côté  de  ces  fenêtres  on  voyait  autrefois  les  statues  des  quatre  évangélistes  :  leurs  têtes  étaient 
celles  de  l'ange  et  des  trois  animaux  qu'on  leur  a  donnés  pour  attributs  symboliques.  Déjà  l'on  a  refait 
ces  statues,  qui  rappellent  la  manière  dont  les  anciens  Egyptiens  représentaient  quelques-unes  de  leurs 
divinités  ;  mais  elles  ne  sont  pas  encore  replacées.  Plus  haut,  un  Christ  assis,  et  présidant  au  jugement 
dernier,  était  environné  de  figures  appartenant  à  celte  scène  auguste.  Déjà  il  a  été  dit  que  ce  milieu 
renferme  les  grandes  cloches  :  la  plus  considérable  a  six  pieds  dix  pouces  de  diamètre,  et  pèse  cent 
quatre-vingts  quintaux;  elle  a  été  fondue  en  \l\">.']. 

(3)  On  démolit  alors  une  vieille  tour  ronde,  peu  élevée  et  lout-à-fait  accessoire,  enclavée  dans  un 
angle  de  l'ancienne  maisonnette  :  ses  restes  ont  été  pris,  bien  à  tort,  par  quelques  personnes  pour  le 


(  ^  ) 

les  gardes  y  trouvent  un  refuge  contre  l'intempérie  des  saisons,  et  ils 
y  passent  la  nuit  :  ils  sont  tenus  à  faire,  de  quart- d'heure  en  quart- 
d'heure,  la  ronde  de  la  plate -forme,  et  de  donner  des  signaux  lorsqu'ils 
voient  éclater  un  incendie  dans  la  ville.  Pour  s'assurer  de  leur  vigilance, 
on  leur  a  imposé  le  devoir  de  répéter,  sur  une  cloche  particulière,  la 
sonnerie  des  heures  ,  effectuée  sur  une  autre  cloche  par  l'horloge ,  et 
celle-ci  est  arrangée  de  manière  à  ne  sonner  les  quarts  -  d'heures  qu'au 
moyen  de  leur  intervention  (1). 

La  tour  est  octogone  :  devant  chaque  angle  de  petits  contre-forts 
s'avancent  en  pointes  :  leurs  retraites  sont  surmontées  de  clochetons 
en  colonnes,  analogues  à  ceux  des  contre-forts  inférieurs.  Ceux  de  la 
première  retraite  renferment  chacun  deux  statues  :  on  croit  que  l'une 
de  celles  qui  font  face  à  la  plate-forme  représente  Erwin  le  père.  Cette 
tour  n'a  de  massif  que  les  arêtes  de  ses  angles  :  les  côtés  sont  percés 
de  fenêtres  qui  en  occupent  presque  toute  la  largeur ,  et  celles  du 
premier  étage  ont  plus  de  soixante- quinze  pieds  de  hauteur.  Un  seul 
meneau  les  divise  verticalement,  et  cette  longue  ouverture  n'est  inter- 
rompue qu'au  milieu  par  quelques  ornemens  découpés  à  jour. 

En  avant  des  quatre  côtés  s'élèvent  les  tourelles  des  escaliers  :  celles-ci 
sont  d'une  légèreté  encore  plus  admirable  ;  les  arêtes  de  leurs  angles  ne 
séparent  que  par  des  trumeaux  étroits  une  suite  continue  de  fenêtres, 
qui  montent  en  spirale  entre  les  degrés.  Jusqu'à  la  moitié  de  leur 
hauteur  les  angles  extérieurs  sont  garnis  de  contre-forts  non  moins 
transparens  :  ils  ne  consistent  qu'en  une  suite  de  clochetons  à  colonnes, 
superposés  les  uns  aux  autres.  Ces  tourelles  ,  entièrement  séparées  de 


commencement  d'une  tour  correspondant  à  celle  qui  a  été  portée  si  haut.  Au-dessous  de  cette  mai- 
sonnette, ainsi  qu'au-dessous  de  la  tour  supérieure,  il  y  a  des  voûtes  basses,  dans  les  murs  desquelles 
on  remarque  de  très-grosses  barres  de  fer,  servant  à  lier  les  pierres.  Le  même  mojen  a  été  emplojé 
aussi  dans  d'autres  parties  de  cet  édifice,  et  ne  contribue  pas  peu  à  sa  grande  solidité.  Vis-à-vis  de  la 
maisonnette  on  voit,  auprès  de  la  porte  de  la  tour,  une  inscription  latine  qui  rappelle  les  effets  extraor- 
dinaires d'un  tremblement  de  terre  arrivé  en  1728. 

(1)  Cette  horloge,  renouvelée  en  1786,  est  placée  dans  le  bas  de  la  tour  supérieure,  au  niveau  de 
la  plate-forme.  Trois  cloches,  suspendues  un  peu  plus  haut,  sonnent  les  heures,  et  sont  employées 
tant  à  d'autres  services  ordinaires  qu'à  sonner  le  tocsin.  Sans  qu'elles  soient  d'un  volume  considérable, 
leur  position  élevée  les  fait  entendre  non-seulement  dans  toute  la  ville,  mais  encore  dans  les  campagnes 
environnantes. 


(  26  ) 

la  tour  principale,  ne  communiquent  avec  elle  que  par  des  ponts  en 
pierres  plates ,  dont  les  premiers  se  trouvent  à  quatre-vingt-onze  pieds 
d  élévation  (i).  C'est  à  cette  hauteur  que  les  fenêtres  du  premier  étage 
de  la  tour  sont  couronnées  d'arcs  en  accolades  et  d'arcs  renversés,  qui 
encadrent,  dans  une  sorte  d'ellipse  ,les  fenêtres  supérieures;  les  espaces 
intermédiaires  sont  ornés  d'élégantes  découpures  en  dentelles  et  en 
rosaces.  Au  même  endroit  Ton  remarque,  sur  la  balustrade  d'une 
galerie  étroite ,  les  statues  et  les  armoiries,  et ,  dans  l'intérieur  de  la  tour, 
les  naissances  d'une  voûte  non  exécutée,  dont  il  a  été  fait  mention  dans 
l'histoire  de  l'édifice.  De  là  cette  tour  s'élève  encore  à  vingt-six  pieds 
et  demi  :  les  fenêtres  de  ce  second  étage,  hautes  de  vingt-un  pieds,  ne 
sont  pas  moins  larges  que  celles  du  premier,  et  leurs  ogives  sont  envi- 
ronnées d'ornemens  du  même  genre.  Les  escaliers  continuent  jusqu'au 
haut  de  ces  fenêtres  :  d'après  l'un  des  anciens  plans ,  les  tourelles  qui  les 
renferment  devaient  être  surmontées  de  petites  flèches.  On  en  voit  la 
naissance  sur  les  angles  de  la  balustrade  d'une  galerie  qui ,  à  leur 
extrémité,  environne  et  ces  tourelles  et  la  tour  principale.  Celle-ci  se 
termine  alors,  à  l'extérieur,  par  un  massif  de  mur,  d'où  s'avance  une 
corniche  très -saillante ,  et  à  l'intérieur  par  une  double  voûte  d'une 
construction  fort  ingénieuse.  Celle  de  dessus  est  composée  de  pierres 
plates,  rentrant  et  s'élevant  par  échelons  :  celle  de  dessous,  liée  à  ces 
pierres  par  de  petits  piliers ,  ne  consiste  qu'en  nervures  et  en  tiercerons  : 
elle  forme  une  sorte  de  couronne,  ornée  de  fleurons  pendans,  découpés 
avec  une  grande  finesse. 

Les  jours  divers  et  multipliés,  ménagés  à  travers  cette  tour,  produi- 
sent ,  surtout  dans  l'éloignement ,  une  variété  d'effets  vraiment  sur- 
prenans.  A  mesure  qu'on  change  de  position,  on  la  voit  présenter  tantôt 


(1)  Vovez,  pour  les  différentes  dispositions  dont  il  vient  d'être  parlé,  le  haut  de  la  planche  4-e,  où 
l'on  a  donné  le  plan  d'une  partie  de  la  plate-forme  comprenant  celui  de  la  tour  supérieure  et  des  escaliers 
qui  l'environnent,  et,  outre  les  trois  planches  pittoresques  qui  représentent  la  tour,  l'élévation  d'archi- 
tecture que  fournit  la  planche  5.e  On  verra  par  le  plan  que  les  tourelles  des  escaliers  ont  chacune  une 
forme  différente.  Celle  où  l'on  aperçoit  deux  portes  renferme  un  escalier  douhle,  c'est-à-dire  que  deux 
rampes  à  limaçon  y  sont  disposées  sur  un  seul  novau  :  deux  sociétés  peuvent  y  monter  en  même  temps, 
et  se  parler  sans  se  voir;  on  ne  se  retrouve  qu'à  la  moitié  de  la  hauteur,  où  cet  arrangement  finit. 
Chaque  côté  de  la  tour  octogone,  mesuré  jusqu'au  centre  des  contre-forts  qui  garnissent  les  angles,  a 
seize  pieds  de  largeur. 


(  27  ) 

un  faisceau  de  colonnes  élroitement  unies,  tantôt  le  même  faisceau  percé 
de  mille  ouvertures,  disséminées  comme  au  hasard,  et  puis  trois  ou  quatre 
grandes  colonnes  détachées,  qui  ne  sont  liées  que  vers  leur  sommité, 
par  des  bandelettes  élégamment  festonnées  ,  formées  par  le  couronne- 
ment des  fenêtres  du  premier  étage.  En  même  temps  les  tourelles  des 
escaliers  prennent  une  transparence  plus  ou  moins  grande ,  selon  qu'on 
les  voit  se  dessiner  isolément  ou  bien  se  cacher  l'une  l'autre  (1). 

La  flèche,  assise  sur  la  partie  que  nous  venons  de  décrire,  consiste 
d'abord  en  une  pyramide  octogone,  qui  n'a  également  d'autres  massifs 
que  les  arêtes  de  ses  angles.  Ces  corps  inclinés  sont  liés  par  deux 
voûtes,  d'abord  à  vingt- sept,  puis  à  cinquante -trois  pieds  et  demi 
d'élévation  :  la  voûte  inférieure  est  ornée  de  sculptures.  Jusqu'à  sa 
hauteur  les  côtés  de  cette  pyramide  sont  décorés  de  rosaces  découpées  à 
jour  et  disposées  sur  un  plan  incliné.  On  aperçoit  à  leur  sommité  des 
inscriptions  religieuses ,  taillées  en  relief  en  lettres  gothiques  :  la  moitié 
supérieure  des  côtés  est  entièrement  évidée.  Les  arêtes  sont  surmontées 
de  six  étages  de  petites  tourelles  perpendiculaires ,  dans  lesquelles 
montent  huit  escaliers  très  -  étroits  ;  elles  sont  hexagones  et  non  moins 
transparentes  que  les  tourelles  inférieures.  L'angle  extérieur  de  chacune 
pose  sur  le  noyau  de  celle  qui  la  précède ,  et  les  degrés  continuent 
sans  interruption.  x\u- dessus  de  cette  pyramide  tronquée,  un  autre 
étage,  d'environ  dix-huit  pieds  de  hauteur,  semble  de  loin  être  disposé 
comme  les  précédens  ;  mais  il  est  entièrement  perpendiculaire  et  forme 
un  carré,  dont  les  angles  sont  renforcés  par  quatre  tourelles,  dans  les- 
quelles continuent  à  monter  les  escaliers.  On  trouve  alors  ce  qu'on 
appelle  la  lanterne  :  c'est  un  massif  octogone,  traversé  par  deux  grandes 
ouvertures,  se  coupant  à  angle  droit,  de  manière  à  présenter  quatre  faces 
transparentes.  On  y  monte  par  des  degrés,  appuyés  d'un  côté  contre  le 
mur,  mais  n'offrant  de  l'autre  aucune  espèce  de  soutien.  Cest  le  premier 
pas  effrayant  que  l'on  rencontre;  car  jusqu'ici  les  ouvertures  des  tou- 
relles renfermant  les  escaliers  sont  toujours  garanties,  de  distance  en 
distance,  par  des  barres  de  fer.  Plus  haut  l'édifice  s'évase  en  une  sorte 


(1)  Quelques-uns  de  ces  effets  sont  présentes  par  les  planches  i.re,  2.%  5/  et  6.'j  mais  ils  sont  encore 
plus  frappans  à  une  plus  grande  dislance  de  l'édifice. 


(  *8  ) 

de  corbeille,  de  l'intérieur  de  laquelle  s'élèvent  huit  colonnes  portant 
un  dais  :  on  donne  à  cette  partie  le  nom  de  couronne  (1).  Au-dessus  d'un 
autre  petit  évasement  orné  de  sculptures ,  qui  la  surmonte  et  qu'on 
appelle  la  rose ,  la  flèche  se  resserre  en  une  colonne  octogone  solide , 
à  laquelle  quatre  branches  horizontales,  ornées  de  fleurons,  donnent  la 
forme  d'une  double  croix.  La  manière  dont  se  terminait  la  pointe  a  varié 
plusieurs  fois  :  on  y  avait  d'abord  placé  une  statue  de  la  Vierge;  mais  les 
dangers  auxquels  elle  était  exposée  par  les  orages,  la  firent  ôter  dès  l'an 
i488.  Depuis  on  y  plaça  ordinairement  de  simples  pierres  octogones,  et 
elles  furent  plusieurs  fois  renversées  par  la  foudre  (2). 

Malgré  les  difficultés  de  parvenir  au  haut  de  cette  pointe ,  on  y  voyait 
autrefois  monter  assez  souvent  de  simples  amateurs  :  quelques-uns, 
non  contens  de  s'y  tenir  debout,  y  exécutaient  des  tours  d'adresse. 
Mais  depuis  assez  long-temps,  autant  pour  ménager  l'édifice  que  pour 
prévenir  des  accidens,  on  a  fermé  d'une  grille  le  haut  de  la  lanterne, 
et  aujourd'hui  l'on  ne  monte  même  à  la  flèche  que  par  une  permission 
spéciale  de  la  Mairie. 

L'extérieur  de  la  nef  n'offre  que  peu  de  particularités  remarquables  ; 
car  des  fenêtres  dont  la  largeur  ne  laisse  que  peu  de  place  au  massif 
du  mur,  de  robustes  contre-forts,  surmontés  de  clochetons  décorés  de 
flèches  et  de  statues  ;  enfin  des  arcs-boutans  percés  de  rosaces  et  garnis 
de  gargouilles  fantasques,  appartiennent  au  caractère  général  de  ce 
système  d'architecture.  Le  mérite  de  quelques  statues  et  le  goût  avec 
lequel  sont  disposés  surtout  ceux  des  clochetons  qu'on  n'a  pas  été  forcé 
de  renouveler,  seront  distingués  par  les  connaisseurs.  Le  dessus  des 
fenêtres  est  orné  de  belles  rosaces,  leurs  ogives  sont  garnies  de  fleurons 


(1)  On  n'y  arrive  que  par  de  petits  degrés  disposés  verticalement,  et  formant  saillie  sur  les  parois  de 
la  lanterne  :  au  milieu  de  la  couronne  il  y  a  encore  un  petit  escalier;  ensuite  on  ne  monte  plus  qu'au 
moyen  de  crampons  de  fer. 

(2)  Le  même  accident  arriva  dès  l'an  1754  à  une  poire  de  cuivre  doré,  qu'on  avait  eu  l'imprudence 
de  poser  sur  cette  pointe  en  1751 ,  et  qui  augmentait  de  trois  pieds  la  hauteur  de  cette  tour.  La  pierre 
d'aujourd'hui  a  vingt-un  pouces  de  diamètre  :  elle  est  élevée  de  vingt-neuf  pieds  deux  pouces  et  demi 
au-dessus  de  la  base  intérieure  de  la  couronne.  On  verra  sur  la  planche  5.°  les  détails  de  la  disposition 
de  cette  flèche.  A  l'intérieur  toutes  les  voûtes  jusqu'à  la  couronne  sont  percées  à  leur  centre  d'ouvertures 
circulaires,  destinées  à  faire  monter  les  matériaux  nécessaires  aux  réparations.  Au  haut  de  la  couroni;3 
on  voit  suspendue  une  énorme  clef,  dont  la  signification  symbolique  est  une  sorte  d'énigme. 


(  ^9  ) 

délicats,  les  corniches  du  haut  de  la  nef  et  des  latéraux  sont  décorées 
de  baguettes  à  feuillages  :  celles-ci  sont  les  mêmes  dans  toutes  ces  parties 
de  l'édifice,  si  ce  n'est  dans  la  petite  portion  du  latéral  septentrional 
caché  aujourd'hui  par  la  chapelle  de  Saint-Laurent.  Là,  ce  feuillage  est 
mêlé  d'animaux  bizarres  et  de  têtes  humaines  ;  différence  qui  semble 
indiquer  un  renouvellement  du  reste  de  ces  corniches ,  dont  aucune 
histoire  de  cette  cathédrale  ne  fait  mention.  La  chapelle  de  Saint-Laurent, 
ainsi  que  celle  de  Sainte-Catherine ,  ornent  l'édifice  en  diminuant  la 
longueur  de  la  ligne  uniforme  des  bas-côtés.  L'architecture  de  la  pre- 
mière est  d'un  gothique  un  peu  plus  moderne  que  celui  de  la  nef; 
ses  fenêtres  sont  surmontées  d'arceaux  en  accolades,  ornés  de  fleurons; 
celles  de  la  chapelle  de  Sainte-Catherine  sont  en  forme  de  lancettes,  et 
couronnées  de  petits  frontons  fort  élégans. 

Le  bas  des  faces  latérales  de  cette  cathédrale  et  même  celui  de  la 
façade  principale  était  défiguré,  jusqu'en  1772,  par  un  grand  nombre 
de  petites  boutiques.  A  l'occasion  de  l'assassinat  d'un  garde  de  l'église 
et  d'un  vol  commis  dans  la  chapelle  de  Sainte-Catherine ,  elles  furent 
démolies  et  remplacées,  sur  les  faces  latérales,  par  d'élégans  portiques, 
d'un  style  analogue  à  celui  de  l'édifice  (  1  ).  La  façade  principale  resta 
libre  et  fut  garnie  du  parvis  qui  la  décore  maintenant. 

Déjà  nous  avons  averti  que  la  croisée  présente  un  mélange  remar- 
quable du  style  byzantin  et  de  l'ogive ,  ainsi  que  d'autres  indices  de 
renouvellemens  et  d'agrandissemens  ,  paraissant  avoir  été  entrepris,  pour 
la  plupart ,  à  la  suite  des  incendies  par  lesquels  cet  édifice  fut  ravagé 
au  i2.e  siècle.  Le  mélange  des  deux  styles  est  un  caractère  assez 
fréquent  des  églises  de  cette  époque ,  où  s'est  préparée  la  transition  de 
l'un  à  l'autre.  Mais  dans  les  constructions  qui  ont  été  élevées  d'après 
un  même  plan ,  ils  alternent  avec  symétrie.  Cest  ainsi  qu'on  les  voit 
paraître  dans  les  deux  portails  de  cette  croisée  :  dans  sa  longueur,  au 
contraire ,  ils  se  succèdent  de  manière  à  indiquer  plutôt  des  temps  et 


(1)  Voyez  les  planches  1."  et  7.%  où  l'on  verra  aussi  l'arrangement  des  contre-forts  et  des  arcs-lxuitans 
avec  leurs  clochetons,  et,  sur  la  i.r%  la  chapelle  de  Sainte-Catherine.  Les  portiques  qui  enveloppent  cette 
dernière,  servent  d'atelier  aux  tailleurs  de  pierre  et  au  statuaire  de  l'œuvre  :  les  autres  sont  loués  à  de- 
particuliers. 


(  3o  ) 

des  architectes  différens.  La  moitié  de  l'aile  septentrionale  qui  domine 
le  bas-côté  de  la  nef  est  percée  d'une  fenêtre  à  plein  cintre  ,  surmontée 
d'un  ornement  à  damier  ;  celle  qui  dépasse  ce  latéral,  a  une  fenêtre 
disposée  sur  une  autre  ligne ,  terminée  en  pointe  et  couronnée  de  feuil- 
lages :  les  pieds  droits  de  l'une  et  de  l'autre  sont  décorés  de  colonnes. 
La  moitié  intérieure  de  l'aile  méridionale  a  deux  petites  fenêtres  à  plein 
cintre  accouplées  :  on  voit  à  l'autre  une  grande  fenêtre  légèrement 
pointue  ;  toutes  les  trois  sont  dépourvues  d'ornemens.  Chacune  de  ces 
moitiés  diffère  aussi  des  autres  par  les  décorations  des  corniches ,  et 
celles  de  chaque  aile  sont  séparées  par  des  plate-bandes  à  moulures  (  1  ). 

La  partie  inférieure  du  portail  septentrional  est,  comme  nous  l'avons 
dit,  masquée  par  l'avant-portail  de  Saint-Laurent  :  les  connaisseurs  blâ- 
ment le  goût  de  cette  construction  de  la  fin  du  1 5.e siècle;  mais  on  admire 
les  dispositions  aussi  ingénieuses  que  hardies  de  sa  décoration  princi- 
pale. C'est  une  sorte  de  dais  en  partie  découpé  à  jour,  et  saillant  en 
demi-cercle  au-dessus  d'une  porte  carrée.  Il  consiste  en  quatre  arcs  en 
accolades,  dont  l'un  est  renversé,  et  croise  celui  qui  s'élève  au  milieu: 
il  couronnait  autrefois  un  groupe  de  petites  statues  représentant  le 
martyre  de  S.  Laurent.  A  côté  des  montans  de  la  porte ,  deux  autres 
groupes  figurent  l'un  l'adoration  des  mages ,  et  l'autre  plusieurs  person- 
nages religieux  ,  parmi  lesquels  on  distingue  le  pape  Sixte  II ,  dont 
S.  Laurent  était  archidiacre.  Les  mouvemens  de  ces  statues ,  et  les 
plis  de  leurs  vêtemens,  ont  toute  la  roideur  de  l'école  allemande  de  ce 
temps ,  et  celles  d'Erwin  leur  sont  bien  préférables  sous  ce  rapport. 
Ces  deux  groupes  sont  surmontés  de  dais  alongés,  ressemblant  à  des 
candélabres.  De  chaque  côté,  deux  fenêtres,  l'une  ouverte  l'autre  fausse, 
sont  couronnées  d'arceaux  en  accolades,  et  tous  ces  ornemens  se  termi- 
nent par  des  flèches  chargées  de  larges  fleurons  :  le  dessus  des  fenêtres 
est  rempli  par  des  courbes  bizarrement  entrelacées ,  et  dont  les  ex- 
trémités sont  coupées  à  angle  vif.  Derrière  cet  avant-portail  on  voit 
la  porte  de  l'ancienne  façade;  elle  est  à  plein  cintre,  et  accompagnée 
de  colonnes  dont  les  chapiteaux  et  l'entablement  sont  ornés  de  larges 


(i)  Les  faces  orientales  de  chacune  de  ces  ailes  sont  plus  uniformes  :  de  ce  côté  l'aile  du  nord  a  deux 
fenêtres  en  ogive,  et  chaque  moitié  de  celle  du  midi,  deux  fenêtres  accouplées,  également  en  ogive. 


(  3.  ) 

feuilles.  Le  second  étage  est  percé  de  deux  fenêtres  décorées  de  petites 
colonnes  et  se  terminant  en  ogives  :  on  les  voit  dépasser  la  balustrade 
qui  termine  l'avant-portail.  Le  troisième  présente  deux  roses,  disposées 
conformément  au  style  byzantin.  Cet  étage  est  surmonté  d  une  colonnade 
du  même  style  ,  auquel  appartiennent  aussi  les  ornemens  du  fronton  ; 
mais  sur  les  côtés  de  celui-ci  s'élèvent  deux  clochetons  gothiques  (î). 

La  tour  octogone  dans  laquelle  se  prolonge  le  centre  de  la  croisée, 
n'offre  ,  dans  la  petite  portion  qui  paraît  à  l'extérieur,  aucun  mélange 
de  l'arc  pointu  ;  mais  les  trompes  et  les  arceaux  de  ce  système,  qui  la 
soutiennent  à  l'intérieur,  attestent  suffisamment  qu'elle  a  été  renou- 
velée, aussi  bien  que  les  ailes,  depuis  la  construction  de  Wernher.  Elle 
est  d'ailleurs  environnée  vers  le  haut  d'une  galerie  à  petites  colonnes, 
dont  plusieurs  présentent  des  traces  de  moulures  retranchées ,  qui 
semblent  prouver  qu'elles  ont  été  employées  à  une  colonnade  semblable 
plus  ancienne  et  plus  ornée.  Cette  tour  se  terminait  autrefois  par  une 
petite  flèche  assez  mesquine ,  environnée  des  huit  frontons  qu'a  fait 
crouler  et  démolir  l'incendie  de  17 5g.  Elle  est  couverte  aujourd'hui 
d'un  toit  formant  une  pyramide  octogone  tronquée  ,  au  haut  de 
laquelle  on  a  établi  un  télégraphe  (2). 

Le  portail  de  l'aile  méridionale  présente ,  dans  l'ensemble  de  ses 
dispositions,  beaucoup  d'analogie  avec  celui  de  l'aile  opposée;  mais  il 
en  diffère  considérablement  dans  les  détails.  Il  a  deux  portes  accou- 
plées ,  terminées  par  des  arcs  à  plein  cintre ,  que  couronne  une  large 
archivolte.  Les  tympans  sont  ornés  de  bas-reliefs,  les  côtés  et  le  trumeau 
sont  décorés  de  statues  :  d'autres  statues,  détruites  par  les  ravages  de  la 
révolution ,  étaient  placées  sur  des  saillies  en  forme  de  chapiteaux ,  à 
la  moitié  de  la  hauteur  des  colonnes  qui  garnissaient  les  faces  rentrantes 
de  ces  portes,  et  auxquelles  on  a  substitué  depuis  des  colonnes  unies  (3). 


(1)  Voyez  le  dessin  de  ce  portail  fourni  par  la  planche  8.e 

(2)  Les  planches  1  .re  et  8.e  font  voir  ce  télégraphe  et  une  partie  de  la  petite  colonnade.  La  planche  G.* 
place  le  spectateur  sur  la  galerie  qui  environne  le  toit.  Le  clocheton  qui  parait  au  premier  plan  sur- 
monte l'un  des  escaliers  par  lequel  on  y  arrive. 

(3)  Les  deux  statues  qu'on  voit  à  l'extérieur  des  portes  ont  été  préservées  de  la  destruction  :  elles 
représentent,  l'une,  l'église  chrétienne,  et  l'autre  la  synagogue.  Un  roi  Salomon,  qui  ornait  le  trumeau, 
a  été  renouvelé;  il  était  surmonté  d'un  Christ,  paraissant  à  mi-corps  et  tenant  un  glohe  :  on  est  occupé 


(   32  ) 

Elles  représentaient  les  douze  apôtres  :  celle  de  S.  Jean  portait  un 
écriteau  indiquant ,  par  un  distique  latin ,  qu'elle  avait  été  sculptée  par 
Sabine,  fille  d'Erwin.  Quelques  auteurs  ont  prétendu  que  la  porte  elle- 
même  était  l'ouvrage  de  son  pèrè  5  mais,  d'après  le  style,  elle  lui  est 
antérieure  au  moins  d'un  demi-siècle.  En  disant  dans  l'histoire  du 
monument  que  l'étage  supérieur  de  cette  aile  a  été  renouvelé  par  cet 
architecte,  nous  avons  suivi  une  tradition  moins  dénuée  de  vraisem- 
blance, mais  que  cependant  il  faut  peut-être  restreindre  encore 
davantage  :  nous  y  reviendrons  en  parlant  de  l'intérieur.  Le  second  étage 
de  ce  portail  a  des  fenêtres  en  ogive,  semblables  à  celles  de  la  face  sep- 
tentrionale, mais  plus  alongées  :  le  troisième  est  décoré  de  deux  roses, 
disposées  d'après  le  système  gothique,  et  encadrées  par  des  arceaux  en 
ogive.  Ces  deux  étages  sont  surmontés  de  galeries  dont  les  balustrades 
présentent  une  ingénieuse  variété.  Au  haut,  un  fronton,  percé  de  trois 
fenêtres  pointues,  est  accompagné,  comme  celui  du  portail  du  nord,  par 
deux  clochetons,  mais  plus  sveltes  et  plus  transparens. 

La  saillie  orientale  du  chœur  n'est  que  de  quarante  pieds  (  1  ).  Cette 
partie  ne  se  termine,  ni  comme  la  plupart  des  chœurs  du  système  byzan- 
tin, par  une  abside  demi-circulaire,  ni  comme  les  chœurs  gothiques, 
par  un  octogone,  mais  carrément  et  par  une  façade  droite  :  dans  les 


à  le  rétablir.  Les  bas-reliefs  du  haut  des  tympans  figurent,  l'un,  la  Vierge  mourante,  entourée  des 
apôtres,  et  l'autre  son  couronnement.  Ces  sculptures  anciennes  sont  d'un  grand  mérite  :  celles  du 
dessous  ont  été  refaites;  elles  représentent,  l'une,  l'enterrement  de  la  Vierge,  et  l'autre  son  assomption. 
On  avait  placé  à  quelque  distance  au-dessus  de  la  porte  l'image  de  la  Vierge  qui  se  trouvait  depuis  1 439 
à  1 488  au  haut  de  la  flèche;  elle  a  été  renouvelée  de  nos  jours  pour  la  seconde  fois  :  elle  est  surmontée 
d'un  cadran  astronomique,  que  mettait  en  mouvement  la  célèbre  horloge  placée  dans  l'intérieur  de 
cette  aile.  Enfin,  l'on  aperçoit,  vers  le  haut  de  ce  portail,  la  statue  de  l'évêque  Arbogaste.  La  planche  i.re 
fait  voir  les  dispositions  principales  de  cette  façade  dans  son  état  actuel. 

(î)  Tandis  que,  dans  les  cathédrales  construites  en  entier  d'après  le  système  qui  s'est  développe  au 
i3.e  siècle,  le  chœur  a  souvent  la  même  longueur  que  la  nef,  la  proportion  de  ces  deux  parties  est  ici 
de  deux  à  neuf;  car  la  longueur  de  la  nef  est  de  cent  quatre-vingt-un  pieds.  La  largeur  des  ailes  varie 
de  cinquante-six  à  cinquante-huit  pieds;  elles  dépassent  les  bas-côtés  de  trente-trois  à  trente-quatre  pieds, 
et  la  nef  centrale,  ainsi  que  la  partie  extérieure  du  chœur,  de  soixante-cinq  à  soixante-six  pieds.  La 
longueur  totale  de  l'édifice,  depuis  les  angles  des  contre-foi  ts  de  la  façade  occidentale  jusqu'à  l'extrémité 
extérieure  du  chœur,  est  de  trois  cent  quarante-deux  pieds.  La  largeur  de  la  face  orientale  du  chœur  est 
de  cinquante-six  pieds,  et  elle  a  soixante-un  pieds  de  hauteur.  On  ne  l'aperçoit  que  dans  la  cour  du 
Séminaire,  et  sa  partie  inférieure  est  masquée  par  le  toit  d'une  sorte  de  portique,  construit  pour  mettre 
à  couvert  la  communication  extérieure  entre  deux  chapelles  qui  s'ouvrent  à  ses  côtés. 


(  33  ) 

parties  supérieures  seulement  les  angles  latéraux  sont  un  peu  émoussés. 
Sur  chacune  des  trois  faces  on  voit  une  grande  fenêtre  dépourvue  d'or- 
nemens,  et  terminée  par  un  arc  légèrement  pointu.  Celle  du  côté  de 
l'orient  est  plus  large  que  les  deux  autres,  et  la  manière  dont  le  mur  est 
évidé,  tant  autour  de  sa  partie  supérieure  qu'au-dessous  de  sa  base, 
semble  indiquer  qu'elle  a  été  agrandie  depuis  la  construction  primitive  : 
peut-être  en  a-t-il  été  de  même  des  deux  autres.  Au  milieu  de  la  ligne 
de  terre  de  la  face  orientale,  une  fenêtre  basse  s'ouvre  dans  la  chapelle 
souterraine  :  cette  fenêtre  se  termine  également  par  une  ogive  aplatie  ; 
mais  elle  est  couronnée  par  des  moulures  de  l'ancien  style,  et  notam- 
ment par  un  gros  tore  surmonté  d'un  zigzag,  qu'environnent  deux  filets 
arrondis,  liés  aux  moulures  du  socle  de  cette  façade.  Du  reste,  ce  chœur 
se  distingue  par  une  construction  tellement  massive,  qu'aux  deux  angles, 
des  escaliers  montent  dans  l'épaisseur  du  mur  :  l'on  remarque  aussi  que 
jusqu'en  haut  les  pierres  n'ont  été  taillées  qu'avec  des  instrumens  peu 
raffinés.  Ces  indices  d'une  haute  antiquité  sont  en  opposition  avec  l'épo- 
que que  semblerait  indiquer  la  forme  ogive  de  la  fenêtre  dont  il  vient 
d'être  parlé;  il  serait  difficile  cependant  de  croire  qu'elle  a  été  disposée 
ainsi  par  un  changement  partiel  (1).  En  même  temps,  la  difficulté  de  fixer 
l'époque  de  la  construction  de  cette  partie  de  l'édifice,  s'augmente  encore 
par  des  contradictions  qui  existent  entre  les  témoignages  historiques.  C'est 
là  cet  arrière -chœur  (2)  auquel  Specklin  restreint  l'assertion  (étendue 
depuis  avec  tant  de  légèreté  à  toute  la  croisée  )  qu'il  a  résisté  à  l'incendie 
de  1007,  et  qu'il  nous  présente  un  reste  du  chœur  bâti  par  Charlemagne. 
Nous  avons  fait  voir  qu'un  document  contemporain  ne  permet  guère 
d'admettre  que  ce  monarque  ait  eu  une  part  tant  soit  peu  importante 
à  la  construction  de  cette  cathédrale,  et  même  au  i3.e  siècle  l'on  ne 
plaça  point  sa  statue  parmi  celles  des  rois  qui  passaient  alors  pour  y 
avoir  contribué.  Toute  tradition  de  ce  genre  est  donc  nécessairement 
récente  et  de  nulle  autorité  :  d'ailleurs  les  édifices  religieux  appartenant 


(1)  On  voit  aussi  deux  niches  pointues  au  bas  de  la  fenêtre  supérieure;  mais  elles  peuvent  avoir  été 
évidécs  lorsqu'on  a  agrandi  cette  fenêtre. 

(2)  On  l'appelle  ainsi,  parce  qu'à  l'intérieur  sa  petitesse  a  fait  comprendre  dans  le  chœur  non- 
seulement  tout  le  centre  de  la  croisée,  mais  encore  une  travée  de  la  nef. 


(  34  ) 

le  plus  certainement  à  l'époque  de  ce  souverain  ,  se  distinguent ,  au 
contraire,  par  une  grande  élégance  et  par  l'imitation  des  formes  gra- 
cieuses de  l'architecture  des  Romains,  ou  même  par  l'emploi  d'ornemens 
dérobés  à  leurs  monumens.  Mais  la  reconstruction  totale  de  cette  église 
par  Wernher  n'étant  attestée  que  par  des  auteurs  qui  ont  vécu  plus  de 
deux  siècles  après  lui,  il  serait  permis  de  supposer,  malgré  la  précision 
de  leurs  textes,  que  cette  partie  fait  exception  à  ce  renouvellement,  et 
qu'elle  pourrait  être  un  reste  d'une  construction  du  g.e  ou  du  io.e  siècle. 
Dans  ce  cas,  comme  dans  l'hypothèse  plus  simple  qu'elle  serait  l'ouvrage 
de  ce  célèbre  évêque,  cette  fenêtre  basse,  terminée  en  ogive,  ajouterait 
un  exemple  de  plus  au  petit  nombre  de  ceux  que  l'on  connaît  de  l'em- 
ploi de  cet  arc  antérieur  au  i2.°  siècle;  mais  il  faut  avouer  que,  malgré 
les  raisons  contraires,  on  ne  saurait  assurer  avec  une  certitude  complète 
que  cette  saillie  orientale  n'ait  pas  été  renouvelée  tout  entière  après  l'un 
ou  l'autre  des  incendies  de  ce  siècle  :  on  pourrait  même  citer  en  faveur 
de  cette  opinion  sa  liaison  parfaite  avec  le  centre  de  la  croisée  et  la 
ressemblance  des  modillons  de  sa  corniche  avec  ceux  qu'on  voit  au- 
dessous  de  la  colonnade  dont  celle-ci  est  surmontée.  Nous  parlerons,  en 
faisant  la  description  de  l'intérieur,  et  de  la  chapelle  souterraine  et  de 
deux  autres  chapelles  basses,  qui  s'avancent  des  deux  côtés  de  l'arrière- 
chœur  :  on  n'en  aperçoit  à  l'extérieur  que  les  portes,  l'une  à  plein  cintre 
et  d'un  style  très-ancien,  l'autre  en  ogive. 


(  35  ) 
INTÉRIEUR. 

La  façade  occidentale  de  cette  église  est  sans  contredit  l'édifice  le 
plus  étonnant  en  son  genre,  autant  par  l'élégance  et  la  hardiesse  de  son 
architecture ,  que  par  sa  hauteur  extraordinaire  ;  mais  plusieurs  autres 
cathédrales  présentent  à  l'intérieur  des  dispositions  beaucoup  plus  avan- 
tageuses. Des  nefs  plus  vastes,  et  accompagnées  d'un  plus  grand  nombre 
de  latéraux,  viennent  aboutir  à  l'espace  libre  de  la  croisée,  et  derrière 
celle-ci  recommence  la  perspective  majestueuse  des  voûtes  en  ogive  et 
des  piliers  gothiques  d'un  double  chœur,  dont  l'œil  a  de  la  peine  à  me- 
surer la  profondeur.  Ici,  au  contraire,  le  chœur  primitif  est  petit  et  d'une 
simplicité  extrême  :  il  a  fallu,  pour  l'agrandir,  y  ajouter  non-seulement 
tout  le  milieu  de  la  croisée,  mais  encore  une  travée  de  la  nef;  et  ces 
défauts,  rendus  encore  plus  sensibles  par  la  grande  fenêtre  percée  au 
fond  du  chevet,  frappent  dès  l'entrée  d'une  manière  peu  agréable.  Mais 
en  arrêtant  ses  regards  sur  la  nef  et  les  bas-côtés,  on  rendra  justice  à  la 
noblesse  des  proportions  de  ces  parties  de  l'édifice,  à  la  coupe  ingénieuse 
des  piliers,  à  l'élévation  de  la  voûte  centrale  et  à  la  beauté  des  vitraux 
coloriés,  qui  jettent  dans  ce  temple  auguste  un  clair-obscur  magique  (1). 

Après  avoir  franchi  l'une  des  portes  occidentales,  on  se  trouve  d'abord 
dans  le  vestibule  gigantesque  construit  par  Erwin.  Ses  voûtes  sont  plus 
hautes  que  celles  des  nefs,  et  la  grande  arche  du  milieu  laisse  apercevoir 
dans  son  entier  cette  belle  rose  qui  occupe  les  trois  quarts  du  second 
étage  du  portail  central.  L'heureuse  disposition  de  ses  compartimens  et 
de  ses  couleurs  produit  à  l'intérieur,  et  surtout  vers  le  soir,  quand  elle 
est  éclairée  en  face  par  les  rayons  du  soleil,  un  effet  non  moins  admi- 
rable que  celui  qui  résulte  à  l'extérieur  de  l'ingénieux  artifice  de  son 
double  encadrement.  Entre  cette  rose  et  la  porte,  le  massif  du  mur  est 
interrompu  par  une  galerie  transparente  et  masqué  par  des  sculptures 
variées,  parmi  lesquelles  on  distingue  une  autre  rose  plus  petite,  mais 


(1)  C'est  par  ces  considérations  qu'à  la  planche  n.e  on  a  représente  l'intérieur  de  celte  cathédrale 
par  une  vue  prise  de  côté,  et  qui  n'en  montre  que  les  parties  les  plus  belles. 


(  36  ) 

non  moins  habilement  disposée  (1).  Le  bas  des  mnrs  des  latéraux  étant 
décoré  d'arcades  dont  les  arcs  sont  découpés  en  forme  de  trèfles  ou 
d'ogives  trilobées,  un  arrangement  analogue  a  été  continué  autour  de  ce 
vestibule;  mais  le  style  de  cet  ornement  a  été  rapproché  de  celui  de  l'ex- 
térieur de  la  façade ,  et  le  haut  de  chaque  arc  est  surmonté  d'un  petit 
fronton,  terminé  en  flèche  et  garni  de  fleurons.  Des  côtés  du  nord  et 
du  midi  les  grandes  et  belles  fenêtres  du  premier  étage  des  tours  s'ou- 
vrent au-dessus  de  cet  ornement.  Leurs  rosaces  et  leurs  compartimens 
sont  garnis  de  vitraux  de  couleur  d'une  grande  beauté  :  ceux  du  nord 
représentent  la  création  de  l'homme,  sa  chute  et  le  déluge;  ceux  du 
côté  méridional,  le  Christ  au  milieu  de  la  Jérusalem  céleste. 

Pour  supporter  le  poids  énorme  des  tours,  les  deux  premiers  piliers 
de  la  nef  ont  été  renforcés  par  des  massifs,  dont  la  grande  solidité  est 
en  partie  cachée  par  des  colonnes  engagées,  semblables  à  celles  de  ces 
piliers  eux-mêmes ,  mais  plus  épaisses  et  plus  multipliées  (2).  Les  six 
autres  piliers,  qui  de  chaque  côté  séparent  la  nef  centrale  des  latéraux, 
forment ,  quant  à  la  disposition  de  leurs  bases  ,  des  carrés  dont  les 
diagonales  font  face  aux  arcs  qu'ils  ont  à  soutenir  :  ils  sont  garnis  sur 
chaque  angle  d'une  grande  colonne  engagée,  et  sur  chaque  côté  de  trois 
petites  colonnes  du  même  genre.  Sur  les  trois  faces  où  ces  colonnes 
portent  les  arcs  qui  lient  entre  eux  les  piliers  de  chaque  côté  de  la  nef 
et  les  nervures  des  voûtes  des  latéraux,  elles  se  terminent,  à  vingt-cinq 
pieds  et  demi  au-dessus  du  pavé,  par  des  chapiteaux  ornés  d'un  feuillage 
très-varié,  disposé  tantôt  sur  deux,  tantôt  sur  trois  rangées,  et  toujours 
d'un  travail  très-remarquable  (3).  Dans  l'intérieur  de  la  nef,  les  grandes 
colonnes  des  angles ,  accompagnées  de  chaque  côté  de  deux  autres 
plus  petites,  se  prolongent  (d'abord  sur  le  massif  du  mur  compris  entre 
les  arcs,  et  puis  en  avant  d'une  galerie  qui  règne  au-dessus  de  ces 


(1)  Ces  ornemens  sont  représentés  au  milieu  de  la  planche  i4-e 

(2)  Vojcz  le  plan  de  l'édifice  fourni  par  la  planche  io.e,  et  qui  pourra  servir  d'éclaircissement  à 
tonte  celle  description. 

(3)  La  planche  i4-c,  où  les  chapiteaux  les  plus  remarquahles  de  l'intérieur  de  cet  édifice  sont  rangés, 
autant  que  possible,  selon  leur  ordre  chronologique,  représente,  figure  9. le  chapiteau  de  l'une  des 
colonnes  engagées  du  premier  pilier  septentrional  de  la  nef  du  côlé  du  chœur,  et  figure  îo.1",  celui 
d'une  colonne  du  troisième  pilier,  à  partir  de  l'entrée  occidentale. 


(  37  ) 

arcs)  jusqu'à  la  hauteur  de  soixante-cinq  pieds  :  là  elles  se  terminent 
par  des  chapiteaux  semblables  à  ceux  du  bas,  et  portent  les  nervures  de 
la  voûte  supérieure ,  dont  la  hauteur  totale  est  de  quatre-vingt-seize 
pieds  (1). 

La  galerie  dont  il  vient  d'être  parlé  est  divisée,  par  le  prolongement 
des  piliers  principaux,  en  sept  travées  :  chacune  de  celles-ci  comprend 
quatre  petits  arceaux ,  terminés  par  une  rosace  en  forme  de  trèfle  à 
quatre  feuilles,  qui  est  portée  par  un  meneau  central.  De  chaque  côté 
la  travée  qui  touche  au  vestibule  occidental  présente  (  apparemment 
pour  donner  plus  de  solidité  à  cette  partie  de  l'édifice)  un  mur  plein, 
décoré  de  fausses  arcades  :  du  côté  du  nord,  la  seconde  est  occupée 
par  les  orgues,  qui  s'élèvent  de  là  jusqu'à  la  naissance  de  la  voûte  supé- 
rieure, et  dont  on  admire  autant  la  belle  disposition  que  la  perfection 
intrinsèque  (2).  Les  huit  compartimens  de  chacune  des  autres  travées 
correspondent  à  autant  de  fenêtres,  en  forme  de  lancettes,  s'ouvrant 
derrière  les  toits  des  bas-côtés  :  leurs  vitraux  étaient  autrefois  brillam- 
ment décorés  des  figures  en  pied  des  soixante-quinze  ancêtres  de  Jésus- 
Christ  nommés  dans  l'évangile  de  S.  Luc.  Il  paraît  que  depuis  long-temps, 
pour  donner  plus  de  jour  à  la  nef,  les  parties  inférieures  de  ces  figures 
ont  été  remplacées  par  du  verre  blanc;  mais  on  voit  encore,  du  côté  du 
nord  ,  trente-neuf  têtes  avec  leur  légende  :  du  côté  du  midi  il  n'en  existe 
plus  que  trois,  et  l'on  a  mis  à  la  place  des  autres  des  verres  coloriés  d'une 
combinaison  arbitraire  (3). 


(1)  La  diagonale  de  la  base  de  ces  piliers  est  de  huit  pieds  et  quelques  pouces  :  leur  distance  varie 
de  seize  à  dix-neuf  pieds,  ceux  du  côté  de  la  croisée  étant  plus  écartés  les  uns  des  autres  que  ceux  du 
côté  de  l'occident.  La  largeur  de  la  nef  centrale,  mesurée  entre  les  centres  des  piliers  correspondans, 
est  de  cinquante  pieds;  celle  des  latéraux,  mesurée  entre  le  même  centre  et  le  massif  du  mur,  de 
trente-un  pieds  et  demi  :  la  hauteur  de  la  voûte  de  ceux-ci  est  de  quarante  pieds  quatre  pouces. 

(2)  Ces  orgues  ont  été  plusieurs  fois  renouvelées,  et  l'on  trouve  à  ce  sujet  d'amples  détails  dans  les 
Essais  de  Grandidier.  Celles  qui  subsistent  aujourd'hui  ont  été  faites,  entre  les  années  1710  et  1716, 
par  André  Silbermann,  père  de  Jean-André,  qui  a  joint  au  talent  de  son  père  le  mérite  de  nous  avoir 
conservé  plusieurs  notices  utiles  sur  l'état  ancien  de  celte  cathédrale  et  de  beaucoup  d'autres  monumens 
de  ces  contrées. 

(3)  Ces  figures  commencent  du  côté  du  nord,  près  du  chœur,  par  S.  Jean-Baptiste  et  Jésus-Christ  : 
on  voit  ensuite  S.  Joseph  et  les  cinq  premières  générations  dans  leur  ordre  légitime;  mais  plus  loin  il 
y  a  plusieurs  erreurs  dans  les  noms  et  une  grande  confusion  dans  l'ordre  des  personnes.  Pour  remplir 
les  quatre-vingt-huit  fenêtres  on  avait  sans  doute  ajouté  ù  cette  généalogie  d'autres  personnages 


(  38  ) 

Au-dessus  de  cette  galerie,  les  grandes  fenêtres  de  la  nef  occupent 
tout  l'intervalle  que  le  prolongement  des  piliers,  les  arcs-doubleaux  et 
les  nervures  de  la  voûte  supérieure  ont  laissé  disponible  :  leurs  meneaux, 
surmontés  de  rosaces,  les  divisent  chacune  en  quatre  panneaux,  et  leurs 
vitraux,  non  moins  ingénieusement  décorés  que  ceux  de  la  galerie,  repré- 
sentent, sur  plusieurs  bandes  horizontales,  un  grand  nombre  de  saints  et 
de  saintes,  quelques  figures  allégoriques  et  des  traits  de  l'histoire  sacrée. 
Ces  vitraux  subsistent  encore  dans  toute  leur  beauté,  et  la  plupart  des 
figures  sont  accompagnées  de  légendes,  dont  quelques-unes  sont  conçues 
en  vers  allemands  (i). 

La  partie  inférieure  du  cinquième  pilier  de  la  nef  sert  d'appui  à  la 
chaire.  Celle  qui  subsiste  aujourd'hui  fut  érigée,  en  i486,  pour  le  célèbre 
prédicateur  Geyler  de  Kaisersberg  :  c'est  un  chef-d'œuvre  de  sculpture 
en  pierre,  exécuté  sur  les  dessins  de  Jean  Hammerer,  architecte  de  la 
cathédrale  à  cette  époque  (2).  C'est  en  1732  que  la  dernière  travée  de 


sacrés.  L'on  voit  encore  d'autres  tableaux ,  tirés  de  l'histoire  sainte ,  dans  de  petites  fenêtres  rondes 
placées  entre  les  ogives  des  fenêtres  à  lancettes  ;  mais  je  n'ai  point  pu  reconnaître  s'ils  forment  une 
suite  régulière.  Les  huit  fenêtres  de  la  travée  qui  suit  celle  des  orgues,  sont  en  partie  cachées  par  une 
tribune  destinée  autrefois  aux  musiciens. 

(1)  On  rapporte  que  beaucoup  de  ces  vitraux  furent  donnés  à  cette  cathédrale  par  des  personnes 
pieuses,  qui,  pour  ajouter  au  mérite  de  cette  générosité,  les  ont  apportés  sur  leurs  épaules.  Selon 
Grandidier  ils  furent  peints,  pour  la  plupart,  aux  i4.e  et  i5.e  siècles;  et  cet  auteur  cite  une  charte  de 
l'an  i348,  où  un  maître,  Jean  de  Kirchheim,  est  appelé  pictor  vitrorum  in  ecclesia  Argentinensi.  La 
moitié  des  fenêtres  des  deux  travées  qui  touchent  au  vestibule  occidental  a  été  remplacée  par  un  mur 
plein,  derrière  lequel  s'élèvent  les  contre-forts  des  tours.  Les  vitraux  de  la  demi-fenêtre  du  côté  méri- 
dional se  distinguent  des  autres  en  ce  qu'ils  représentent,  en  quatorze  compartimens ,  des  vertus  com- 
battant des  vices. 

(2)  Le  beau  dessin  de  cette  chaire,  fourni  par  la  planche  9.%  dispense  d'en  faire  une  description 
détaillée.  Le  couvercle  ou  abat-voix  représenté  sur  celte  planche  est  sculpté  en  bois  et  a  été  placé  il  y 
a  peu  d'années  :  celui  qu'on  vojait  avant  la  révolution  avait  été  fait  en  1618,  et  s'accordait  beaucoup 
moins  avec  le  style  de  la  chaire.  Il  existait  autrefois  vis-à-vis  de  celle-ci,  au-dessous  des  chapiteaux  de 
deux  piliers,  des  figures  grotesques,  auxquelles  l'ignorance  des  usages  anciens,  des  vers  satiriques  et  des 
gravures  vendues  avec  affectation  pendant  l'octave  de  la  Fête-Dieu,  ont  donné  une  fâcheuse  célébrité  : 
elles  représentaient  plusieurs  animaux  exerçant  des  fonctions  sacerdotales.  Quelques  personnes  ont 
prétendu  qu'elles  avaient  été  sculptées  pendant  que  ce  temple  servait  au  culte  prolestant  :  elles  ne 
pouvaient,  au  contraire,  avoir  été  exécutées  que  par  le  caprice  des  architectes  mêmes  par  lesquels  ces 
piliers  avaient  été  élevés  ou  renouvelés,  et  sous  ce  rapport  la  date  de  1298,  que  leur  attribue  Schad, 
n'est  pas  sans  importance  pour  l'histoire  de  cet  édifice;  car  elle  parait  indiquer  que  les  réparations  aux- 
quelles a  donné  lieu  l'incendie  de  celte  année  se  sont  étendues  beaucoup  plus  loin  qu'on  ne  le  pense 


(  39  ) 

la  nef  a  été  rehaussée  pour  être  jointe  à  l'avant-chœur  :  le  milieu  de  la 
croisée  y  avait  été  compris  bien  plus  anciennement. 

La  décoration  régnant  le  long  des  murs  des  latéraux,  que  nous  avons 
dit  avoir  été  continuée  avec  quelques  modifications  sous  les  tours,  mérite 
une  attention  particulière.  Ses  arcs  sont  soutenus  par  des  colonnes  sim- 
ples, dont  les  chapiteaux  sont  ornés  de  feuillages  plus  variés  encore  que 
ceux  des  chapiteaux  de  la  nef  (1)  :  ils  sont  aussi  disposés  pour  la  plupart 
d'après  un  style  plus  ancien,  et  qui  forme  une  sorte  de  transition  de 
l'architecture  byzantine  à  celle  à  laquelle  on  a  donné  le  nom  impropre 
de  gothique.  Il  en  est  de  même  des  tores  arrondis  qui  terminent  et 
les  découpures  en  trèfle  et  les  arcs  en  ogive  par  lesquels  celles-ci  sont 
surmontées.  Entre  ces  arcs  l'on  voit,  tant  dans  des  médaillons  circulaires 
et  très-profondément  entaillées,  que  dans  le  reste  de  l'espace  laissé  dispo- 
nible entre  ces  arcs  et  la  corniche  qui  les  domine,  des  sculptures  d'une 
grande  délicatesse.  Plusieurs  de  celles  des  médaillons  représentent  des 
scènes  capricieuses ,  parmi  lesquelles  on  distingue  un  diable  portant  une 
femme  sur  ses  épaules,  un  aigle  s'abattant  sur  un  cadavre,  une  cigogne 
tirant  un  os  de  la  gueule  d'un  loup  et  d'autres  figures  encore  plus  singu- 
lières (2).  Ces  sculptures  continuent  des  deux  côtés  le  long  des  quatre 
premières  travées,  à  partir  du  vestibule.  Les  arcades  de  la  cinquième  en 
sont  dépourvues,  et  sont  elles-mêmes  d'un  travail  plus  grossier.  Dans  la 
sixième  et  la  septième,  le  mur  latéral  a  été  remplacé  par  de  grandes  arcades, 
s'ouvrant  d'un  côté  dans  la  chapelle  de  Saint-Laurent  et  de  l'autre  dans 
celle  de  Sainte-Catherine.  Dans  les  cinq  autres  la  corniche  qui  domine 
les  petites  arcades  est  surmontée  de  fenêtres  égales  en  largeur  à  celles 
du  haut  de  la  nef,  et  d'une  disposition  analogue.  Leurs  vitraux  se  dis- 
tinguent non  moins  par  une  grande  beauté  de  couleurs  que  par  l'intérêt 


ordinairement.  L'on  voit  encore  clans  plusieurs  églises  anciennes  des  bizarreries  semblables  ou  même 
plus  singulières  :  celles-ci  ont  été  détruites  et  grattées  en  1 G85. 

(1)  On  a  représenté  deux  de  ces  cbapiteaux  à  la  plancbe  i4-%  figures  1 1/  et  ia." 

(2)  La  petitesse  des  dimensions  de  ces  figures,  et  le  peu  de  jour  qu'elles  reçoivent,  les  rend  difficiles 
à  reconnaître.  Celles  que  je  viens  d'indiquer  se  trouvent  dans  les  premières  travées  du  latéral  septen- 
trional. On  remarque  dans  la  même  série,  et  en  dehors  des  médaillons,  la  représentation  d'un  édifice 
que  la  tradition  appelle  la  petite  cathédrale ,  et  qui  pourrait  bien  nous  montrer  celte  église  telle  qu'elle 
était  à  une  époque  au  sujet  de  laquelle  nous  n'avons  d'ailleurs  aucune  donnée  historique  :  on  y  voit 
trois  tours  surmontant  la  façade  occidentale,  et  d'autres  tours  au-dessus  de  la  croisée  et  du  chœur. 


(  4o  ) 

des  sujets  qu'ils  représentent  :  on  voit  dans  ceux  du  côté  du  nord  une 
suite  d'empereurs  et  de  rois,  bienfaiteurs  de  cette  cathédrale,  à  la  tête 
desquels  (  dans  la  fenêtre  contigué  à  la  chapelle  de  Saint-Laurent  )  les 
trois  rois  mages  présentent  leurs  offrandes  à  l'enfant  Jésus.  Le  côté  méri- 
dional est  décoré  des  scènes  miraculeuses  de  l'histoire  du  Christ,  depuis 
sa  naissance  jusqu'à  son  ascension;  et  dans  la  dernière  fenêtre,  du  côté 
du  vestibule ,  le  jugement  dernier  précède  la  Jérusalem  céleste ,  dont 
nous  avons  parlé  plus  haut.  On  voyait  autrefois  dans  ce  collatéral  un 
puits  qu'on  disait  avoir  existé  dès  le  temps  où  l'emplacement  de  cette 
église  servait  encore  au  culte  du  paganisme,  et  avoir  été  béni  du  temps 
de  Clovis  par  S.  Rémi.  Son  eau  était  employée  aux  baptêmes  de  la  ville 
et  des  environs  jusqu'au  i6.e  siècle  :  il  fut  fermé  en  1766,  et  la  source 
qui  le  fournissait  sert  aujourd'hui  à  la  pompe  de  l'atelier  des  tailleurs  de 
pierres,  dans  la  cour  duquel  conduit  une  porte  pratiquée  dans  la  cin- 
quième travée.  Les  deux  dernières  travées  de  ce  collatéral,  qui  s'ouvrent 
dans  la  chapelle  de  Sainte-Catherine,  sont  subdivisées  chacune  en  trois 
arcades  par  des  piliers  intermédiaires,  ornés  de  statues  de  grandeur  natu- 
relle, mais  d'un  travail  médiocre  (1  ).  Les  vitraux  de  cette  chapelle  sont  en 
couleur,  et  leurs  compartimens  inférieurs  (cachés  en  partie  par  les  enca- 
dremens  de  deux  autels)  représentent  les  douze  apôtres.  Les  deux  travées 
opposées,  s'ouvrant  dans  la  chapelle  de  Saint-Laurent,  ne  sont  subdivisées 
chacune  qu'en  deux  arcades  :  on  voit  encore  aux  piliers  qui  les  suppor- 
tent des  piédestaux  et  des  dais  très-artistement  sculptés;  mais  les  statues 
auxquelles  ils  étaient  destinés  ont  été  enlevées.  Les  fenêtres  de  cette 
chapelle  ne  sont  garnies  que  de  verres  blancs. 

Les  arches  du  milieu  de  la  croisée  portent,  du  côté  de  la  nef,  sur  deux 
piliers  très-massifs  et  d'une  disposition  remarquable.  Au-dessus  d'un  socle 
d'environ  douze  pieds  de  hauteur  et  de  dix-sept  pieds  de  diamètre,  ils 
forment  une  sorte  de  croix  grecque,  garnie  à  l'extrémité  de  chaque  bran- 
che et  dans  les  angles  rentrans  de  colonnes  engagées  (2).  En  face  des  piliers 


(1)  Elles  représentent  S." Catherine,  S.lc  Elisabeth ,  S. Florent,  S.  Paul  et  S.  Jean  :  une  sixième  statue 
a  été  enlevée,  et  n'est  point  encore  remplacée. 

(2)  Une  partie  de  ces  dispositions  est  masquée  par  des  escaliers  en  pierre  adossés  à  ces  piliers,  et 
construits,  en  1743,  pour  conduire  à  des  tribunes  destinées  à  la  musique,  qui  furent  établies  à  la  morne 


(  4>  ) 

de  la  nef  et  de  l'extrémité  des  latéraux,  ces  colonnes,  n'ayant  que  l'élé- 
vation nécessaire  pour  porter  les  retombées  des  premiers  arceaux  de  ces 
parties  de  l'édifice ,  sont  d'une  proportion  très-lourde  :  des  deux  autres 
côtés  elles  se  prolongent  à  la  hauteur  de  trente-sept  pieds.  Aux  angles  de 
l'arrière-chœur,  des  pilastres,  ou  demi-piliers,  sont  pourvus  de  colonnes 
engagées,  correspondant  à  celles-ci,  et  ne  commençant  également  qu'au 
haut  d'un  socle  brut,  qui  s'élève  à  près  de  douze  pieds  au-dessus  du  pavé 
des  ailes.  Au  haut  de  ces  colonnes,  un  second  étage  de  soutiens,  consis- 
tant en  pilastres  de  douze  pieds  d'élévation,  porte  les  arches  latérales  :  ces 
arches  sont  subdivisées  de  chaque  côté  en  deux  arcs  pointus,  soutenus  à 
l'endroit  de  leur  jonction  par  des  colonnes  simples,  dont  le  socle  est  moins 
élevé  que  celui  des  colonnes  engagées,  et  qui  se  prolongent  jusqu'au 
niveau  de  l'entablement  des  pilastres  superposés  à  celles-ci.  Ces  piliers 
monostyles,  de  cinquante-cinq  pieds  de  hauteur  sur  six  pieds  et  demi 
de  diamètre,  sont  d'un  très-bel  effet,  et  il  serait  encore  plus  imposant 
si  derrière  leur  partie  inférieure  le  milieu  de  la  croisée,  servant  d'avant- 
chceur,  n'était  pas  fermé  des  deux  côtés  par  un  mur  haut  de  vingt-un 
pieds  et  demi  (1).  Mais,  outre  l'usage  ordinaire,  et  dont  l'on  ne  s'est  écarté 
que  rarement,  de  faire  communiquer  ce  milieu  avec  chacune  des  ailes 
par  une  grande  arche  unique,  les  dispositions  mêmes  dont  il  vient  d'être 
parlé,  et  par  suite  desquelles  ces  colonnes  intermédiaires  sont  plus  hautes 
que  celles  des  piliers  des  angles,  prouvent  que,  loin  de  faire  partie  du 
plan  primitif,  elles  n'ont  été  insérées  entre  ces  appuis  principaux  qu'après 
plusieurs  autres  changemens.  En  général,  le  renouvellement  de  cette  par- 
tie centrale  de  la  croisée,  que  nous  croyons  avoir  été  exécuté  à  plusieurs 
reprises,  à  l'occasion  des  quatre  incendies  du  i2.e  siècle,  est  prouvé  non- 
seulement  par  la  forme  ogive  des  voûtes  et  des  arcs  de  la  coupole  et  des 
côtés  de  cette  portion  de  l'édifice,  mais  encore  par  tous  les  autres  détails 


époque  entre  ces  soutiens  et  les  premiers  piliers  de  la  nef.  On  vojait  autrefois  à  l'entrée  du  chœur 
(terminé  alors  par  les  deux  piliers  de  la  croisée)  un  ambon  en  pierre  d'un  travail  distingué  :  il  fut 
abattu  en  1682 ,  et  remplacé,  quatre-vingts  ans  plus  tard,  par  une  grille  en  fer,  chef-d'œuvre  de  serru- 
rerie. Celte  grille  a  été  enlevée  pendant  la  révolution  :  aujourd'hui  le  chœur  n'est  fermé  que  par  une 
balustrade  à  hauteur  d'appui. 

(1)  La  planche  1 2. e représente  la  plus  grande  partie  des  dispositions  dont  il  vient  d'être  parlé  :  on  en 
reconnaîtra  aussi  les  principales  sur  le  plan  fourni  par  la  planche  10/ 


(  4»  ) 

de  son  architecture  (1).  C'est  au  même  siècle  que  paraissent  appartenir 
les  colonnes  engagées  dans  les  piliers  et  leurs  chapiteaux,  qui  sont  ornés 
de  larges  feuilles,  accompagnées  de  rinceaux  et  de  guirlandes  garnies  de 
points  relevés  en  diamans  (2).  Les  ornemens  moins  compliqués,  mais 
analogues  à  ceux-ci,  qu'on  voit  au  haut  des  colonnes  intermédiaires, 
paraissent  avoir  été  disposés  à  leur  imitation  (3).  En  même  temps  la 
hauteur  singulière  à  laquelle  prennent  naissance  les  colonnes  engagées, 
semble  indiquer  qu'elles  ont  été  en  quelque  sorte  greffées  sur  des  bases 
plus  anciennes,  et  les  socles  carrés,  d'une  hauteur  disproportionnée,  qu'on 
voit  adossés  aux  angles  de  l'arrière- chœur,  sont  vraisemblablement  un 
reste  des  piliers  primitifs.  L'élévation  de  ces  socles,  ou  piédestaux,  dé- 
passe de  beaucoup  celle  de  l'exhaussement  du  pavé,  par  lequel  le  milieu 
de  la  croisée  a  été  porté  au  niveau  de  l'arrière-chœur,  et  qui  n'est  que  de 
quatre  pieds  neuf  pouces  ;  mais  la  naissance  des  colonnes  intermédiaires 
correspond  exactement  à  cette  hauteur.  Il  paraît  en  conséquence  que 
l'on  modifia  d'abord  les  piliers  angulaires,  sans  penser  encore  à  diviser 
les  grandes  arches  et  à  rehausser  ce  pavé.  Probablement  ces  dispositions 
ultérieures  ne  furent  prises  qu'après  un  nouvel  accident,  à  la  suite  duquel 
les  progrès  du  siècle  et  de  la  prospérité  du  diocèse  et  de  la  ville  firent 
concevoir  le  projet  d'un  agrandissement  du  chœur,  destiné  à  préparer 
celui  du  reste  de  l'église.  Ajoutons  que  cet  exhaussement  ne  saurait  être 
contemporain  de  la  première  construction ,  tandis  que  d'un  autre  côté  il 
remonte  évidemment  à  une  époque  reculée,  et  fut  accompagné  de  chan- 
gemens  notables;  car  il  a  été  exécuté  au  moyen  d'un  prolongement  de 
la  chapelle  souterraine,  et  les  voûtes  de  la  partie  ajoutée  à  celle-ci  sont 
d'un  caractère  moins  antique  que  celles  du  fond,  mais  pourtant  encore  à 
plein  cintre  et  appuyées  sur  des  colonnes  simples  à  chapiteaux  cubiques  : 


(1)  Voyez  ce  que  nous  avons  dit  sur  ces  incendies  à  la  page  7  de  cette  notice.  Il  est  fâcheux  que  nous 
n'ayons  sur  les  renouvellemens,  qui  nécessairement  ont  dû  en  être  la  suite,  aucune  donnée  historique 
de  quelque  précision  :  on  se  borne  à  vanter  les  soins  et  les  dépenses  que  l'évèque  Burchard  em^oya  aux 
réparations  de  l'édifice  après  l'incendie  de  l'an  n5o. 

(2)  Voyez  figure  4-e  de  la  planche  i4-e  Plusieurs  autres  églises  de  nos  contrées,  qui  bien  certainement 
ne  sont  point  antérieures  au  12/  siècle,  présentent  des  chapiteaux  analogues  à  ceux-ci. 

(3)  Voyez  la  figure  8.'  de  la  même  planche,  qui  représente  la  moitié  de  l'un  de  ces  chapiteaux  :  ils 
sont  couronnés  par  un  entablement  octogone. 


(  43  ) 

d'ailleurs,  clans  les  églises  de  cette  forme,  restées  intactes,  le  milieu  de  la 
croisée  est  ordinairement  au  même  niveau  que  les  ailes. 

Il  n'est  pas  moins  intéressant  pour  l'histoire  de  cet  édifice  de  faire 
observer  qu'à  l'époque  de  ces  changemens  l'on  ne  pensait  point  encore 
à  donner  à  la  nef  la  hauteur  à  laquelle  elle  a  été  portée  depuis,  sous  la 
direction  d'Erwin.  Non-seulement  l'arc  qui  termine  le  milieu  de  la  croisée 
du  côté  de  la  nef  principale,  se  ferme  à  vingt-deux  pieds  au-dessous  de 
la  voûte  supérieure  de  celle-ci  ;  mais  on  voit  paraître ,  au  haut  du  mur 
plein  qui  remplit  cet  espace,  trois  modillons  appartenant  aux  décorations 
extérieures  de  la  tour  octogone. 

Le  grand  autel  actuel ,  placé  un  peu  en  arrière  du  centre  de  l'avant- 
chœur,  est  en  marbre  de  diverses  couleurs  ;  mais  du  reste  d'une  noble 
simplicité.  Celui  qu'il  remplaça  après  l'incendie  de  1759  était  surmonté 
d'un  baldaquin ,  dont  les  colonnes  de  marbre  étaient  ornées  de  bases 
et  de  chapiteaux  de  bronze  doré  :  il  avait  été  élevé  en  i685  par  l'évêque 
Guillaume  Égon  de  Furstemberg(i).  L'arrière-chœur  se  termine  à  l'in- 
térieur en  demi-cercle,  et  il  est  fermé  au  haut  par  une  voûte  en  plein 
cintre.  Anciennement  cette  voûte  était  peinte  et  l'on  y  avait  représenté 
le  jugement  dernier  (2).  Il  est  reconnu  depuis  long-temps  que  les  déco- 
rations en  boiserie,  dont  la  partie  inférieure  de  tout  ce  chœur  a  été 
garnie  en  1692,  sont  peu  conformes  au  style  de  l'édifice,  et  déjà  plu- 
sieurs fois  il  a  été  question  de  les  changer.  Mais  il  est  d'autant  plus 
difficile  de  satisfaire  à  ce  sujet  toutes  les  convenances,  que  l'architecture 
du  chœur  diffère  elle-même  de  celle  de  la  nef,  et  qu'il  faudrait  un  style 
de  transition  bien  habilement  choisi  pour  se  rapprocher  à  la  fois  de 
l'une  et  de  l'autre. 

On  descend  aujourd'hui  à  la  chapelle  souterraine  dont  il  vient  d'être 
parlé  par  deux  grands  escaliers,  établis  l'un  vis-à-vis  de  l'autre,  derrière 
les  deux  premiers  piliers  de  la  croisée (3).  Le  passage  qui  résulte  de  cet 


(1)  Un  autel  plus  ancien  était  décoré  de  célèbres  sculptures  en  bois,  exécutées,  en  i5oi,  par  Kicolas 
de  Haguenau. 

(2)  Cette  peinture  avait  été  exécutée  en  i486,  à  l'occasion  d'une  réparation,  dont  il  ne  s'est  conservé 
que  des  notices  incomplètes  :  il  en  est  de  même  d'autres  réparations  faites  au  chœur  entre  les  années 
1 455  à i46o. 

(3)  Avant  le  dernier  agrandissement  du  cliceur  on  y  descendait  du  côté  de  la  nef. 


(  44  ) 

arrangement  sert  de  communication  habituelle  entre  les  deux  ailes  :  des 
grilles  en  séparent  d'un  côté  la  chapelle  elle-même  et  de  l'autre  un 
espace  carré  où  l'on  a  disposé  en  i683  un  groupe  de  statues  représen- 
tant Jésus-Christ  et  ses  disciples  sur  la  montagne  des  oliviers.  Ce  groupe, 
placé  auparavant  dans  la  chapelle  de  Sainte -Catherine,  dans  laquelle 
était  autrefois  le  saint  sépulcre ,  provient  originairement  d  une  chapelle 
construite  en  1378  et  appartenant  à  un  ancien  couvent  de  religieux 
augustins.  Du  côté  méridional  de  l'enclos  où.  il  est  placé  aujourd'hui, 
on  peut  descendre  par  un  petit  escalier  dans  une  excavation  faite  en 
1666  pour  examiner  les  fondations  de  cette  partie  de  l'édifice.  On 
creusa  alors  à  côté  du  grand  pilier  de  la  croisée,  et  l'on  poussa  sous  ce 
pilier  même  une  galerie  étroite,  qui  est  restée  ouverte  jusqu'à  ce  jour. 
On  trouva  la  base  des  fondations  en  pierres  de  taille  à  seize  pieds  huit 
pouces  et  demi  (ancienne  mesure  de  Strasbourg)  au-dessous  du  niveau 
du  sol,  et  on  les  vit  reposer  sur  de  la  terre  glaise,  qui  jusqu'à  la  pro- 
fondeur d'environ  deux  pieds  était  fortement  battue  :  plus  bas  on  ren- 
contra l'argile  naturelle  de  quatre  pieds  et  demi  d'épaisseur,  et  au-dessous 
de  celle-ci  du  gravier,  dans  lequel  on  vit  paraître,  à  quatre  pieds  sept 
pouces  et  demi  plus  bas  ,  de  l'eau  provenant  vraisemblablement  de 
sources  souterraines.  Celles-ci  sont  très-abondantes  à  cette  profondeur 
de  notre  sol ,  et  elles  communiquent  ordinairement  tant  entre  elles 
qu'avec  la  rivière.  Une  tradition ,  consignée  dans  l'ouvrage  de  Schad , 
portait  que  les  fondations  jetées  sous  la  direction  de  l'évêque  Wernher 
posaient  sur  un  pilotis  de  bois  d'aune,  enfoncé  dans  l'eau  :  mais,  au  lieu 
de  ce  pilotis,  on  ne  trouva  que  des  pieux  de  quatre  à  cinq  pieds  de  lon- 
gueur et  de  cinq  pouces  sur  trois  d'épaisseur,  n'allant  point  jusqu'à  l'eau, 
mais  simplement  destinés  à  raffermir  la  terre  glaise  ;  encore  n'y  avait-il 
plus  que  les  trous  qu'ils  avaient  laissés,  le  bois  étant  pourri  et  réduit  en 
poussière.  L'année  précédente  on  avait  sondé,  de  la  même  manière,  les 
fondations  des  tours,  et  l'on  en  avait  rencontré  la  base  à  vingt-un  pieds 
trois  pouces  sous  terre,  posant  sur  une  couche  de  deux  pieds  de  terre 
glaise,  battue  et  mêlée  de  charbons,  mais  sans  être  traversée  par  des 
pieux  :  sous  cette  couche  l'argile  naturelle  n'avait  plus  qu'un  pied  d'épais- 
seur et  reposait  également  sur  du  gravier,  dans  lequel  on  vit  aussi  pa- 
raître de  l'eau.  En  trouvant  sous  le  pilier  de  la  croisée  les  pieux  dans 


(  45  ) 

l'état  que  nous  venons  de  décrire,  on  reconnut  la  supériorité  qu'avaient 
sur  ce  procédé  ancien  les  précautions  prises  par  Erwin ,  qui,  sans  em- 
ployer ce  moyen,  avait  creusé  des  fondations  plus  profondes  et  avait 
évidé  davantage  l'argile  naturelle  (  1  ).  L'excavation  faite  sous  l'une  des 
tours  ne  resta  ouverte  que  pendant  peu  de  temps  :  dans  celle  opérée 
sous  la  croisée,  on  voit,  outre  la  galerie  dont  nous  avons  parlé,  un 
petit  bassin  carré,  assez  profond  pour  que  l'eau  s'y  maintienne  presque 
toujours  (2).  Ce  bassin,  où  le  vulgaire  raconte  qu'on  peut  aller  en  bateau 
et  naviguer  sous  une  partie  de  la  ville,  n'a  que  quatre  pieds  de  longueur 
sur  deux  et  demi  de  largeur. 

La  chapelle  basse  est  divisée  en  une  nef  centrale  et  en  deux  latéraux, 
par  deux  rangées  de  colonnes  et  de  piliers.  Sous  le  centre  de  la  croisée 
trois  colonnes  simples,  à  chapiteaux  cubiques,  dépourvus  dornemens, 
placées  de  chaque  côté,  portent  des  voûtes  d'arête  sans  nervures  :  sous 
l'arrière-chœur  deux  colonnes  simples,  plus  petites,  alternent  de  chaque 
côté  avec  deux  piliers,  et  ces  appuis  soutiennent  des  arcs  surmontés 
de  voûtes  en  berceau.  Les  chapiteaux  des  colonnes  ont  la  forme  d'une 
pyramide  tronquée  et  renversée  :  ils  sont  ornés,  sur  les  côtés,  de  rin- 
ceaux singulièrement  entrelacés ,  et  aux  angles ,  de  figures  bizarres ,  pa- 
raissant représenter  des  diables (3).  Vers  le  fond  on  remarque,  le  long 


(1)  Ces  détails  sont  tirés  d'un  manuscrit  laissé  par  l'architecte  Heckler,  qui  avait  assisté  aux  deux 
opérations  :  et  la  relation  de  cette  fouille  fournit  une  preuve  de  plus  de  ce  qu'à  l'époque  où  elle  fut 
entreprise,  la  tradition  fabuleuse,  d'après  laquelle  tout  le  cliocur  actuel  aurait  était  construit  par  Char- 
lemagne,  n'avait  point  encore  prévalu;  car  ce  ne  furent  point  les  fondations  jetées  par  ordre  de  ce 
monarque,  mais  celles  posées  par  l'évèque  Wernher,  qu'on  chercha  et  qu'on  trouva  sous  l'un  des  piliers 
principaux  de  cette  partie  de  l'édifice. 

(2)  Quelquefois  elle  déborde  et  monte  jusqu'aux  degrés  de  l'escalier;  mais  elle  ne  tarit  que  dans  les 
grandes  sécheresses.  D'après  des  mesures  exactes  qui  viennent  d'être  prises,  la  base  des  fondations  du 
pilier  est  à  quinze  pieds  de  France  quatre  pouces  et  deux  lignes  au-dessous  du  pavé  de  la  nef  et  des 
ailes;  la  galerie  ouverte  sous  ces  fondations  a  cinq  pieds  et  un  pouce  de  hauteur,  et  le  fond  du  bassin 
est  à  vingt-cinq  pieds  deux  pouces  au-dessous  du  pavé. 

(3)  L'un  de  ces  chapiteaux  a  été  représenté  à  la  figure  i.re  de  la  planche  i<J.e  La  figure  2.e  fait  voir 
la  forme  plus  simple  des  chapiteaux  de  la  partie  antérieure.  Cette  chapelle  a  sous  l'arrière-chœur 
vingt-neuf  pieds  de  longueur  (sans  compter  l'enfoncement  aboutissant  à  la  fenêtre  dans  lequel  se  trouve 
l'autel)  et  trente-six  pieds  de  largeur;  sous  le  centre  de  la  croisée,  quarante  pieds  de  largeur  et  trente- 
quatre  de  longueur  :  la  hauteur  des  voûtes  est  d'environ  quinze  pieds.  Deux  piliers,  d'une  forme  gros- 
sièrement arrondie,  qu'on  remarque  vers  le  devant,  derrière  les  colonnes,  n'appartiennent  point  à  la 


(  46  ) 

du  mur,  des  restes  d'une  corniche  ou  plate-bande  élégamment  décorée 
de  rinceaux  recourbés  sur  eux-mêmes  en  une  suite  de  spirales.  Depuis 
l'an  1682  cette  chapelle  est  employée  pour  le  saint  sépulcre,  et  les 
jeudi  et  vendredi  saints  on  la  voit  richement  décorée  et  éclairée  d'un 
grand  nombre  de  cierges.  Il  parait  qu'auparavant  on  avait  oublié  sa 
destination  religieuse  et  qu'on  ne  la  regardait  que  comme  un  caveau  ; 
aussi  ne  trouve-t-on  nulle  part  la  moindre  indication  historique  sur  son 
origine.  Le  caractère  antique  des  voûtes  du  fond  et  des  chapiteaux  des 
colonnes  qui  les  soutiennent  a  fait  penser  à  plusieurs  connaisseurs  que 
cette  partie  pourrait  être  un  reste  d'une  construction  antérieure  à  celle 
de  Wernher,  ou  du  moins  que  ces  colonnes  ont  été  transportées  d'une 
chapelle  plus  ancienne  dans  celle-ci  :  il  serait  difficile  de  porter  à  ce 
sujet  un  jugement  décisif. 

Déjà  nous  avons  parlé  de  la  porte  antique  de  l'aile  septentrionale  , 
autrefois  extérieure,  mais  masquée  aujourd'hui  par  le  portail  de  Saint- 
Laurent.  A  l'intérieur  de  cette  porte,  un  arc  en  ogive,  adossé  au  mur, 
est  appuyé  sur  des  pilastres  dont  les  chapiteaux  représentent  des  figures 
humaines  bizarrement  accroupies.  Plus  loin,  de  petites  colonnes  sim- 
ples portent  une  petite  arcade  analogue  à  celles  des  bas-côtés,  mais  à 
plein  cintre  :  les  chapiteaux  de  ces  colonnes  sont  très-variés  et  ornés 
soit  de  simples  feuillages ,  soit  de  feuillages  combinés  avec  des  têtes 
humaines  (1).  Dans  l'angle  nord-est  de  cette  aile,  et  à  côté  de  la  porte 
d'une  sacristie  octogone  fort  élégante,  construite,  en  1 744 >  pour  l'usage 
du  grand- chapitre ,  on  remarque  une  décoration  d'architecture  d'un 
caractère  tout- à -fait  singulier  :  elle  ressemble  à  un  portail  du  style 
byzantin,  richement  orné;  le  haut  est  surmonté  d'un  fronton  sur  lequel 
serpente  une  ligne  ondulée  en  forme  de  grecque.  Au-dessous  de  ce 
fronton ,  une  suite  rentrante  de  tores  arrondis  et  recourbés  en  plein 
cintre  est  portée  par  autant  de  colonnes  engagées,  dont  les  chapiteaux, 
liés  entre  eux,  sont  décorés  de  sculptures  aussi  délicates  qu'ingénieuses  : 
elles  représentent  d'un  côté  une  série  d'oiseaux  entrelacés  par  leurs  cols 


construction  primitive,  mais  n'ont  été  posés  qu'en  1681 ,  pour  supporter  l'autel,  surmonté  d'un  baldaquin 
en  marbre,  qu'on  s'occupait  dcs-lors  à  placer  dans  l'avant-cbœur. 

(1)  La  figure  5.'  de  la  planche  i/(.e  représente  l'un  de  ces  chapiteaux. 


(  47  ) 


et  leurs  queues,  à  la  tête  desquels  une  sirène  allaite  son  petit  (1);  de 
l'autre  côté  c'est  une  suite  de  nœuds  formés  par  des  rubans  garnis  de 
perles  ou  de  diamans ,  et  enveloppant  des  fleurs  de  lis;  aux  deux  ex- 
trémités, des  figures  penchées  à  terre  tiennent  les  bouts  des  rubans  et 
semblent  avoir  tressé  ces  nœuds.  Il  paraît  que  cette  niche  somptueuse 
recouvrait  autrefois  l'autel  de  Saint-Laurent,  et  formait  une  sorte  de 
chœur  de  la  chapelle  de  ce  nom,  établie  dans  cette  aile  jusqu'en  1698. 
Quelque  divergence  dans  les  traditions  jette  cependant  un  peu  d'incer- 
titude sur  cette  conjecture  (2).  Aujourd'hui  ce  beau  portail  ne  sert  que 
d'entrée  à  une  sacristie  accessoire  et  à  la  petite  cour  ou  se  trouvent  les 
épitaphes  de  la  famille  d'Erwin  (3). 

Entre  cette  décoration  et  l'angle  de  l'arrière-chœur,  une  porte  en  ogive 
et  quelques  degrés  conduisent  à  une  chapelle  basse,  anciennement  dé- 
diée à  S.  Jean-Baptiste,  et  particulièrement  consacrée  à  la  sépulture  des 
évêques  et  des  chanoines  ;  elle  a  servi  depuis  de  sacristie  au  grand- 
chœur  (4),  et  encore  aujourd'hui  elle  porte  ce  nom.  On  y  voit  plusieurs 
monumens  funèbres,  parmi  lesquels  se  distingue  celui  de  l'évêque  Con- 
rad III  de  Lichtenberg,  mort  en  129g,  et  sous  lequel  avait  été  com- 
mencée la  construction  de  la  façade  occidentale.  L'architecture  de  cette 
chapelle  est  en  général  du  style  gothique  ;  cependant  plusieurs  des  co- 
lonnes, servant  d'appui  aux  nervures  des  voûtes,  sont  monostyles,  et  les 


(1)  Voyez  la  figure  6.e  de  la  planche  i4-e 

(2)  Grandidier  dit  que  l'autel  de  Saint-Laurent  fut  remplacé  par  un  autel  du  Christ.  On  prétend 
aujourd'hui  que  cette  niche  renfermait  un  autel  du  Saint-Esprit  :  cependant  les  indications  données 
par  cet  auteur  conviennent  parfaitement  à  cet  endroit  ;  mais  on  est  surpris  de  ce  que  ni  lui  ni  aucun 
autre  écrivain  plus  ancien  n'ait  parlé  de  cet  encadrement  si  remarquable.  L'ancienne  chapelle  de  Saint- 
Laurent  a  été  abandonnée  à  cause  de  l'incommodité  de  sa  position,  auprès  d'un  lieu  servant  de  passage. 

(3)  Elles  sont  sculptées  l'une  à  la  suite  de  l'autre,  au  bas  de  l'un  des  contre-forts  extérieurs  de  la  chapelle 
dont  il  va  être  parlé.  Le  dernier  mot  de  celle  du  fils,  par  laquelle  elles  se  terminent,  est  aujourd'hui  à 
demi  effacé,  et  l'avant-dernier  est  rendu  difficile  à  reconnaître  par  l'omission  d'une  lettre  essentielle  :  ces 
deux  mots  ne  sont  d'ailleurs  écrits  qu'en  abréviations.  Cette  fin  a  été  lue  par  plusieurs  auteurs  filius 
Erwini  Magistri ,  operis  sui  œmulus;  et  je  me  suis  moi-même  laissé  tromper  par  cette  fausse  leçon  ,  que 
j'ai  traduite  (à  la  page  12)  par  émule  de  l'ouvrage  de  son  père.  Le  pronom  sui  mis  pour  ejus  n'aurait  rien 
d'extraordinaire,  cette  faute  étant  très-fréquente  dans  la  latinité  du  moyeu  âge;  mais  un  examen  plus 
attentif,  secondé  par  le  manuscrit  de  Heckler  le  fils,  dont  je  n'ai  eu  connaissance  que  depuis  le  com- 
mencement de  l'impression  de  cette  description,  m'a  convaincu  qu'il  faut  lire  operis  hujus  ecclesiœ. 

(4)  On  appelait  grand-chœur,  les  prébendicrs,  ou  chanoines  non  nobles,  qui  faisaient  habituellement 
le  service  du  chœur. 


(  48  ) 

chapiteaux  des  demi-colonnes  engagées  dans  le  mur  de  lanière-chœur 
appartiennent  au  style  byzantin  :  ils  ont  beaucoup  de  ressemblance  avec 
ceux  des  colonnes  engagées  dans  les  piliers  angulaires  de  la  croisée  (1). 

Entre  le  même  angle  de  cette  aile  et  l'un  des  escaliers  par  lesquels 
on  monte  à  l'avant- chœur,  on  remarque  le  baptistère,  chef-d'œuvre 
de  sculpture  en  pierre,  exécuté,  en  1 4^3 ,  sur  les  dessins  de  l'architecte 
Jodoque  Dotzinger.  Il  est  à  regretter  que  sa  partie  inférieure  soit  entière- 
ment cachée  par  l'espèce  d'estrade  en  pierres  dans  laquelle  il  est  enfoncé. 

Le  pilier  placé  au  centre  de  cette  aile,  pour  soutenir  les  nervures  des 
voûtes  supérieures,  est  monostyle  et  dépourvu  d'ornemens  ;  mais  ses 
proportions  svêltes  et  sa  grande  élévation  lui  attirent  une  juste  admi- 
ration. Dans  l'aperçu  de  l'histoire  de  celte  cathédrale  nous  avons  fait  la 
remarque  que  ces  piliers,  placés  au  milieu  des  deux  ailes,  se  joignent 
à  d'autres  raisons  pour  faire  penser  que  ces  ailes  n'avaient  d'abord  que  la 
moitié  de  leur  longueur  actuelle  :  on  peut  ajouter  qu'ils  correspondent 
aux  piliers  intermédiaires  des  grandes  arches  du  centre  de  la  croisée  ; 
et  comme  on  vient  de  le  faire  voir,  ces  piliers  n'appartiennent  pas  non 
plus  à  la  construction  primitive.  D'ailleurs,  quoique  cette  aile  septen- 
trionale porte  un  caractère  plus  ancien  que  celle  du  midi,  le  renouvel- 
lement de  sa  façade  est  prouvé  par  les  arcs  pointus  des  fenêtres  de  son 
second  étage,  et  le  style  des  ornemens  intérieurs  du  premier  ne  semble 
pas  non  plus  appartenir  à  une  époque  antérieure  au  1 2.e  siècle. 

Le  pilier  central  de  l'aile  méridionale  est  garni  de  quatre  grandes 
colonnes  engagées ,  entre  lesquelles  quatre  autres  plus  petites  sont  inter- 
rompues par  trois  étages  de  statues  de  grandeur  naturelle.  Celles  du 
bas  représentent  les  quatre  évangélistes,  caractérisés  par  leurs  attributs 
symboliques,  sculptés  sur  les  piédestaux;  plus  haut  l'on  voit  quatre  anges 
embouchant  des  trompettes,  et  au-dessus  de  ceux-ci  un  Christ,  et  trois 
autres  anges  portant  les  instrumens  de  la  passion  (5)  Ces  figures  sont 


(1)  La  partie  de  celte  chapelle  qui  renferme  le  monument  de  Conrad  fait  l'objet  de  la  planche  i3.%  et 
les  détails  de  l'un  des  chapiteaux  des  colonnes  engagées  sont  représentés  par  la  figure3.ede  la  planche  i4-e 
La  ressemblance  de  ces  chapiteaux  avec  ceux  des  piliers  de  la  croisée  fournit  peut-cire  un  appui  de  plus 
à  la  conjecture  que  les  premiers  renouvellemens  du  12.'' siècle  pourraient  s'être  étendus  jusqu'il  l  arrière- 
chœur. 

(2)  Ce  pilier  forme  le  sujet  principal  de  la  planche  i2.c 


(  49  ) 

un  peu  maigres;  mais  elles  sont  sculptées  avec  soin,  et  les  têtes  sont 
d'une  expression  très-noble  :  elles  ont,  sous  le  rapport  du  style,  beau- 
coup de  ressemblance  avec  d'autres  statues  de  l'époque  d'Erwin,  et 
notamment  avec  celles  que  l'on  voit  à  l'extérieur  du  portail  de  cette 
aile,  et  dont  quelques-unes  étaient  l'ouvrage  de  sa  fille.  En  même  temps 
les  fenêtres  du  côté  oriental  de  cette  partie  de  l'édifice  (1),  et  surtout  les 
moulures  de  la  corniche  extérieure  de  ce  côté,  présentent  des  disposi- 
tions tout-à-fait  semblables  à  celles  que  l'on  remarque  dans  les  parties 
qui  bien  certainement  ont  été  construites  par  ce  grand  architecte.  Enfin, 
l'on  a  reconnu  depuis  peu  de  temps,  dans  une  figure  fixant  ses  regards 
sur  le  pilier  central,  et  qui  est  placée  auprès  de  l'angle  de  l'arrière-chœur, 
derrière  la  balustrade  d'une  galerie  qui  règne  au-dessous  de  deux  de  ces 
fenêtres,  un  portrait  de  ce  maître  ressemblant  à  celui  qu'on  voit  au  bas 
de  la  tour  supérieure,  mais  sculpté  avec  plus  de  finesse  et  d'une  expres- 
sion pleine  de  profondeur  et  de  génie  (2).  Toutes  ces  circonstances  se 
réunissent  pour  prouver  que  cet  habile  homme  s'est  occupé  soit  de 
l'achèvement,  soit  du  renouvellement  de  cette  aile  :  c'était  peut-être 
par  là  qu'il  avait  commencé  ses  illustres  travaux  dans  cette  cathédrale. 
Il  paraît  cependant  que  dans  cette  partie  il  s'est  borné  à  décorer  de 
statues  le  portail  et  le  pilier  central ,  et  à  renouveler  le  haut  du  côté 
oriental;  car  il  est  à  croire  que  le  pilier  lui-même  et  la  façade  méridio- 
nale existaient  avant  lui ,  et  le  renouvellement  d'une  partie  de  cette 
façade,  ainsi  que  du  mur  occidental  de  cette  aile,  indiqué  par  l'inter- 
ruption de  plusieurs  colonnes  engagées  dans  le  mur,  paraît  également 
avoir  été  antérieur  à  son  époque.  Les  décorations  en  arcades,  portées  par 
de  petites  colonnes  simples,  qui  accompagnent  l'intérieur  de  la  porte  et 
correspondent  à  celles  de  l'autre  aile,  appartiennent  aussi  au  style  ancien. 


(1)  Malgré  quelques  dégradations,  les  vitraux  de  ces  fenêtres  sont  encore  fort  beaux;  mais  Ton  ne 
voit  plus  que  les  pieds  d'un  grand  S.  Christophe  vanté  dans  toutes  les  descriptions  de  celte  cathédrale. 
Les  vitraux  de  l'aile  septentrionale  ont  souffert  des  altérations  plus  considérables  :  on  reconnaît  cepen- 
dant encore  dans  ceux  du  côté  de  l'orient,  au  milieu  de  verres  coloriés  modernes,  les  figures  anciennes 
du  Christ  et  de  S.  Laurent,  de  la  S.le  Vierge  et  de  S.  Jean. 

(2)  On  débitait  autrefois  sur  celte  figure  plusieurs  fables  puériles,  et  il  ne  s'j  rattachait  aucune  tradi- 
tion historique  :  mais  déjà  Silbermann  avait  reconnu  qu'elle  portait  le  costume  dans  lequel  les  architectes 
de  l1  œuyre  avaient  coutume  de  se  présenter  devant  le  magistral  de  la  ville. 


(  5o  ) 

II  en  est  de  même  de  deux  arcs  à  plein  cintre,  soutenus  également  par  de 
petites  colonnes  simples,  qu'on  voit  au-dessous  de  la  galerie  où  est  placée 
la  statue  d'Erwin  (1)  :  ils  paraissent  avoir  ouvert  autrefois  une  libre  com- 
munication avec  l'ancienne  chapelle  de  Saint -André  qui  correspond  à 
celle  de  Saint-Jean-Baptiste  :  ils  sont  murés  aujourd'hui,  et  l'on  entre 
dans  cette  chapelle,  devenue  dans  la  suite  la  sacristie  du  séminaire,  par 
une  porte  en  ogive  percée  un  peu  plus  à  droite.  Cette  chapelle  est 
d'un  style  bien  plus  antique  que  celle  avec  laquelle  elle  forme  symétrie  : 
toutes  ses  voûtes  sont  à  plein  cintre,  et  les  chapiteaux  des  pilastres  et 
des  colonnes  qui  les  supportent  ressemblent  tous  plus  ou  moins  à  ceux 
qu'on  ne  voit  dans  l'autre  qu'aux  demi-colonnes  engagées  dans  le  mur 
de  l'arrière-chceur  (2).  C'est  aussi  la  porte  orientale  de  cette  chapelle 
basse  au  sujet  de  laquelle  nous  avons  remarqué,  dans  la  description 
de  l'extérieur,  qu'elle  est  d'un  style  très-ancien  :  elle  ne  consiste  qu'en 
tores  recourbés  en  plein  cintre  et  garnis,  sur  la  ligne  de  terre,  d'éperons 
ou  de  pattes  d'une  grandeur  peu  commune  et  d'une  forme  bizarre  (3). 
A  côté  de  la  porte  qui  s'ouvre  dans  l'aile,  une  colonne  engagée,  qui 
porte  les  nervures  de  la  voûte  supérieure  de  celle-ci,  pose  sur  un  cul- 
de-lampe  d'un  dessin  fort  ingénieux  :  cette  colonne  a  l'air  d'être  soutenue 
par  un  jeune  homme  penché,  dans  une  attitude  aussi  hardie  que  gra- 
cieuse, entre  des  pampres  et  des  grappes  de  raisin. 

Enfin,  l'autre  moitié  du  même  côté  de  cette  aile  est  occupée  par 
une  horloge  astronomique,  qui  a  été  comptée  parmi  les  sept  merveilles 
de  l'Allemagne  :  dans  leur  énumération  l'on  mettait  la  tour  de  cette 
cathédrale  au  premier  rang,  le  chœur  de  celle  de  Cologne  au  second, 
et  cette  horloge  au  troisième.  Une  première  horloge  du  même  genre 
avait  été  construite  dès  l'an  i352  dans  l'angle  opposé  :  celle  qui  n'a 
cessé  de  marcher  que  de  nos  jours,  et  dont  les  principales  décorations 
et  la  plupart  des  rouages  existent  encore,  a  été  exécutée,  entre  les  années 
1571  et  1574?  par  les  habiles  horlogers  Isaac  et  Josias  Habrecht  et  par 


(1)  Le  chapiteau  d'une  de  ces  colonnes  est  représente  à  la  planche  i4-%  figure  j.e 

La  figure  5.c  de  la  planche  i4.e  a  paru  suffisante  pour  donner  une  idée  des  uns  et  des  autres. 
(5)  Celte  chapelle  renferme,  ainsi  que  ceHc  de  Saint- Jean-Baptiste,  quelques  anciennes  sépultures  : 
la  première  en  date  est  de  l'an  1190. 


I 


(  5i  ) 

l'estimable  peintre  Tobie  Stimmer,  sous  la  direction  du  savant  professeur 
de  mathématiques  Conrad  Dasypodius.  Elle  représentait  les  révolu- 
tions du  ciel  et  les  mouvemens  des  planètes  d'après  le  système  de  Pto- 
lémée.  On  y  voyait  les  phases  de  la  lune,  la  marche  du  soleil  et  un 
calendrier  perpétuel  de  l'année  julienne ,  disposé  de  manière  à  indiquer 
non-seulement  les  jours  du  mois  avec  leurs  saints,  mais  encore  pendant 
cent  ans  les  dates  des  années,  les  fêtes  mobiles  et  tout  le  comput  ecclé- 
siastique. Les  jours  de  la  semaine  venaient  se  montrer  sous  la  forme 
des  divinités  planétaires  qui  président  à  cette  révolution  ;  les  heures 
étaient  sonnées  par  un  Christ  repoussant  la  mort,  et  les  quarts  d'heure 
par  des  automates  figurant  les  quatre  âges  de  l'homme.  Le  tout  était 
surmonté  d'un  carillon,  après  la  sonnerie  duquel  un  coq  chantait  en 
battant  des  ailes.  Ce  coq  était  un  reste  de  l'horloge  du  i4-e  siècle; 
mais  sa  mécanique  fut  dérangée  dès  les  années  iÔ25  et  1640,  où  il  fut 
frappé  par  la  foudre.  Il  était  placé  sur  la  tourelle  particulière  qu'on 
voit  à  la  gauche  de  l'horloge  et  dans  laquelle  se  trouvaient  aussi  les 
poids  de  celle-ci.  On  monte  aux  divers  étages  de  cette  machine  com- 
pliquée par  un  escalier  taillé  en  pierres,  placé  dans  l'angle  sud -est  de 
cette  aile(i)  et  remarquable  par  la  transparence  de  ses  tournans  et  de 
sa  cage,  qui  ne  consiste  qu'en  colonnes  fort  élancées. 

Vis-à-vis  de  cette  horloge  on  a  marqué  sur  le  mur  la  circonférence 
d'une  cloche  d'une  grandeur  extraordinaire,  fondue  en  1 5 1 7  et  montée 
au  clocher  de  cette  cathédrale  en  i52i  ;  mais  qui  au  bout  de  quelques 
mois  s'est  fendue  pour  avoir  été  sonnée,  le  jour  de  Noël,  pendant  un 
froid  d'une  rigueur  excessive  :  elle  avait  onze  pieds  de  diamètre  et 
pesait  quatre  cent  vingt  quintaux. 

Nous  avons  parlé,  dans  l'introduction  historique,  des  riches  dotations 
dont  jouit  cette  église  et  de  la  sagesse  avec  laquelle  on  emploie  à  son 
entretien  ces  fonds  considérables,  qu'un  décret  spécial  a  empêchés  d'être 


(1)  C'est  de  cet  angle  qu'a  été  pris  le  dessin  de  la  planche  12. e,  et  l'on  voit  au  premier  plan  quelques- 
unes  des  décorations  de  cette  horloge.  M.  Schwilgué,  habile  mécanicien  de  Schlestadt,  vient  de  proposer 
à  l'Administration  de  rétablir  ce  célèbre  ouvrage,  soit  en  se  bornant  à  réparer  le  mécanisme  et  les  figures 
d'autrefois,  soit  en  y  ajoutant  les  améliorations  les  plus  essentielles  exigées  par  les  progrès  des  connais- 
sances astronomiques,  soit  enfin  en  reconstruisant  le  tout  à  neuf  d'après  l'état  actuel  de  ces  connaissances 
et  la  perfection  où  ont  été  portés  les  arts  mécaniques. 


(   52  ) 

aliénés  pendant  la  révolution.  Une  maison  appartenant  a  l'œuvre ,  et 
située  vis-à-vis  de  la  tour  méridionale,  est  destinée  à  la  recette.  Cons- 
truite pour  la  première  fois  en  1247,  elle  a  été  renouvelée  au  i4-e  et 
au  i5.e  siècle,  et  en  dernier  lieu  en  1 58 1 .  Son  architecture  est  remar- 
quable sous  plus  d'un  rapport,  et  l'on  y  admire  surtout  un  escalier 
tournant  dont  les  rampes  et  les  décorations  sont  taillées  avec  beaucoup 
de  soin ,  et  dont  le  noyau  transparent  est  soutenu  par  des  colonnes  très- 
délicates  et  ornées  dans  un  goût  parfait  (1). 

Rappelons  encore  les  principaux  souvenirs  historiques  qui  se  rat- 
tachent à  cette  église.  On  a  vu  qu'ils  remontent  aux  siècles  les  plus 
reculés,  et  avec  plus  d'éclat  aux  premiers  temps  de  la  monarchie  fran- 
çaise. La  cathédrale  construite  par  Clovis  fut  vraisemblablement  agran- 
die par  la  munificence  des  rois  d'Austrasie ,  ses  descendans.  Si  nous 
avons  été  forcés  de  reconnaître  pour  fabuleux  le  renouvellement  de  son 
chœur  par  Charlemagne,  il  n'en  est  pas  de  même  des  présens  magnifiques 
dont  elle  fut  honorée  par  ce  souverain  :  on  cite  parmi  ces  dons  un  riche 
reliquaire,  une  croix  toute  d'or  et  un  pseautier  sur  lequel  son  nom  était 
écrit  de  sa  propre  main.  Entre  les  empereurs  germaniques,  Henri  JI  lui 
voua  une  attention  particulière  :  on  rapporte  que,  l'ayant  visitée  pen- 
dant que  l'évèque  Wernher  était  occupé  à  la  reconstruire ,  il  conçut  le 
dessein  de  se  faire  recevoir  au  nombre  de  ses  chanoines.  On  dit  que  ce 
ne  fut  qu'après  l'avoir  reçu  sous  son  obédience,  que  l'évèque,  joignant 
à  ses  exhortations  l'autorité  qu'il  venait  d'acquérir  sur  le  monarque,  par- 
vint à  lui  faire  reprendre  la  couronne  et  les  soins  de  l'Empire.  On  ajoute 
que  ce  fut  en  mémoire  de  cet  événement  que  le  saint  empereur  fonda  un 
canonicat,  doté  d'une  riche  prébende,  dont  le  titulaire  a  porté  jusqu'à 
nos  jours  le  nom  de  roi  du  chœur.  On  a  conservé  le  souvenir  des 
riches  présens  que  fit  à  cette  cathédrale  l'empereur  Frédéric  Barberousse. 
Il  est  à  croire  que  ce  souverain  et  les  princes  de  sa  famille,  qui  réunis- 
saient à  la  dignité  impériale  la  qualité  de  ducs  de  la  Souabe  et  de 
l'Alsace ,  et  auxquels  cette  province  a  d'ailleurs  de  si  grandes  obliga- 
tions, secondèrent  puissamment  les  travaux  exécutés  dans  cette  église 
vers  la  fin  du  1 2.°  et  au  commencement  du  1 3.°  siècle.  La  construction 


f  i)  La  planche  1 5.c  représente  une  partie  de  cet  escalier  et  deux  des  portes  qui  s'ouvrent  sur  ses  paliers. 


(  53  ) 

de  la  façade  occidentale  se  rattache  à  la  grande  époque  de  Rodolphe  de 
Habsbourg,  dont  la  statue  y  fut  placée  en  mémoire  de  ses  bienfaits.  Les 
successeurs  de  cet  empereur  visitèrent  souvent  cette  basilique,  et  c'est 
sur  les  degrés  de  la  porte  de  son  aile  méridionale  qu'ils  avaient  coutume 
de  recevoir  les  hommages  des  habitans  de  la  ville  et  de  la  province.  Dans 
ces  temps  l'intérieur  du  chœur  était  décoré  des  drapeaux  et  des  autres 
trophées  conquis  par  les  citoyens  de  Strasbourg  dans  les  combats  où 
avait  brillé  leur  bannière  victorieuse.  Cest  devant  le  portail  occidental 
que  les  magistrats  et  les  tribus  de  la  bourgeoisie  prêtaient,  au  renouvel- 
lement de  chaque  année ,  un  serment  solennel.  Ce  temple  ayant  servi 
tour  à  tour  à  deux  cultes  divers ,  ses  voûtes  ont  retenti  des  voix  élo- 
quentes des  prédicateurs  de  l'un  et  de  l'autre.  Son  grand-chapitre  était 
l'un  des  plus  illustres  de  toute  l'Allemagne ,  et  ses  évêques  étaient  des 
princes  puissans  ,  ayant  voix  et  séance  aux  diètes  de  l'Empire.  Cette 
prérogative  leur  fut  conservée  depuis  la  réunion  de  l'Alsace  à  la  France, 
en  considération  de  la  partie  de  leur  évêché  située  sur  la  rive  droite  du 
Rhin  (1),  et  ils  jouirent  en  même  temps  d'un  rang  non  moins  distingué 
parmi  les  prélats  de  France. 

Louis  XIV,  accompagné  de  toute  sa  cour,  visita  cette  église  dès  le 
lendemain  du  jour  où  il  vint  prendre  possession  de  Strasbourg,  et  l'on 
estime  à  plusieurs  millions  la  valeur  des  ornemens  dont  il  fit  présent  à 
ses  chanoines.  C'est  dans  cette  cathédrale  que  fut  célébré,  en  1723,  le 
mariage  de  Louis  XV  (représenté  par  Louis,  duc  d'Orléans,  premier 
prince  du  sang)  avec  la  fille  du  roi  de  Pologne.  Louis  XV  lui-même 
vint  y  faire  ses  dévotions  en  1 744-  L'infortunée  reine  Marie- Antoinette 
la  visita  à  son  entrée  en  France  en  1770,  et  cinq  ans  plus  tard  Louis  XVI 
accorda  à  son  grand-chapitre  une  décoration  particulière,  en  reconnais- 
sant formellement  que  ce  chapitre  tenait  le  premier  rang  parmi  tous  les 
corps  ecclésiastiques  affectés  à  la  haute  noblesse. 

A  côté  de  ces  hommages  où  l'éclat  du  rang  se  confond  avec  la  majesté 


(1)  Elle  leur  avait  été  ôtée  en  1674;  mais  elle  leur  fut  rendue  par  la  paix  de  Rjswick  :  ils  ne  recom- 
mencèrent cependant  à  en  faire  usage  que  depuis  l'an  1723.  A  la  suite  d'une  négociation  conduite  par 
le  célèbre  Scliœpflin,  le  cardinal  de  Rohan  reçut  alors  de  l'empereur  Charles  VI  l'investiture  formelle 
de  la  principauté  au-delà  du  Rhin.  (  Vojcz  les  Essais  de  Grandidier,  page  i63.) 


(  54  ) 

de  la  religion ,  les  beautés  de  l'édifice  lui-même  et  le  génie  d'Erwin,  son 
principal  architecte ,  furent  appréciés  par  des  suffrages  de  plus  en  plus 
éclairés.  Le  célèbre  Gcethe  lui  consacra  quelques-unes  de  ses  pages  élo- 
quentes; d'autres  écrivains  distingués  rivalisèrent  d'efforts  pour  en  faire 
connaître  et  sentir  le  mérite  :  un  goût  moins  rétréci  cessa  de  dédaigner 
le  style  de  l'architecture  qu'on  y  voit  briller,  et  l'on  rendit  autant  de 
justice  à  ses  ingénieux  détails  qu'à  l'effet  imposant  de  son  étonnante 
élévation.  Dans  les  temps  même  où  les  ravages  de  la  guerre  désunissaient 
les  peuples,  où  la  flèche  de  cette  cathédrale  célébrait  par  les  mille  flam- 
beaux de  ses  brillantes  illuminations  des  événemens  qui  pesaient  dou- 
loureusement sur  une  partie  de  l'Europe,  ce  monument,  auquel  deux 
nations  rivales  se  plaisent  à  rattacher  une  grande  part  de  leur  antique 
illustration  dans  les  arts,  ne  cessa  de  réunir  tous  les  sentimens  dans  une 
commune  admiration.  Puisse-t-il,  préservé  à  jamais  de  tout  accident 
funeste,  être  toujours  environné  de  paix,  d'union  et  de  prospérité. 


FIN. 


INDICATION  DES  COLONNES 

Auxquelles  appartiennent  les  chapiteaux  représentés  à  la  planche  14  e, 
et  qu'on  a  disposés  autant  que  possible  selon  l ordre  chronologique. 

vwvwwvwvvwvwvwwvvwvwvwwwiv 

Fig.  i.re  L'une  des  colonnes  du  fond  de  la  chapelle  souterraine  du  Saint- Sépulcre. 
(Voyez  p.  45.) 

Fig.  2.e  Les  colonnes  de  la  partie  antérieure  de  la  même  chapelle.  (Voyez  p.  42  et  45.) 
Fig.  3.e  Les  colonnes  de  la  chapelle  de  Saint-André,  ou  sacristie  du  Séminaire,  et  les 

demi-colonnes  de  la  chapelle  de  Saint-Jean-Baptiste,  ou  sacristie  du  grand-chœur, 

engagées  dans  le  mur  de  l'arrière-chœur.  (Voyez  p.  48  et  5o.) 
Fig.  4-e  Les  colonnes  engagées  dans  les  grands  piliers  de  la  croisée,  formant  l'avant- 

chœur.  (  Voyez  p.  42.) 
Fig.  5.e  Une  colonne  de  l'aile  septentrionale,  faisant  partie  de  la  petite  colonnade  qui 

règne  entre  la  porte  et  l'angle  nord-ouest  de  cette  aile.  (  Voyez  p.  46.  ) 
Fig.  6.e  Les  premières  colonnes  de  la  décoration  en  forme  de  portail  qu'on  voit  auprès 

de  l'angle  nord-est  de  la  même  aile.  (Voyez  p.  47.) 
Fig.  7."  Une  colonne  de  l'aile  méridionale,  soutenant  l'un  des  arcs  qui  s'ouvraient 

autrefois  dans  la  chapelle  de  Saint-André.  (Voyez  p.  5o.) 
Fig.  8.e  Les  grandes  colonnes  qui  séparent  en  deux  les  arches  des  deux  côtés  de  la 

croisée  ou  de  l'avant-chœur.  (Voyez  p.  42-) 
Fig.  g.e  L'une  des  colonnes  engagées  du  premier  pilier  septentrional  de  la  nef,  du  côté 

de  la  croisée.  (Voyez  p.  36.) 
Fig.  io.e  L'une  des  colonnes  engagées  dans  le  troisième  pilier  de  la  nef,  à  partir  de 

l'entrée.  (Voyez  p.  36.) 
Fig.  1  i.e  et  i2.e  Deux  colonnes  des  petites  arcades  qui  décorent  la  partie  inférieure  des 

bas-côtés.  (Voyez  p.  5g.) 


Strasbourg,  imprimerie  de  F.  G.  LeyrAOTT. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE  DE  SENS, 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT  ; 

DESSINÉS 

PAR  CHAPUY, 

EX  OFFICIER   DU   GÉNIE   MARITIME,    ANCIEN   ÉLÈVE   DE   L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE-, 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F.  T.  DE  JOLIMONT, 

ff-iKCtMICR  ,    ABTlll   DE  PLUSIEURS  OUVRAGES  SDR  LES  ANTIQUITÉS  ET  LES  IdOll  DU  MOYEN   ACE  ,    M  EVE  HE  DE  l'aCADÉUIE  DES  SCIENCES  ,  BELLES  LEITEES  ET  ART*  1)8  CAR*  , 
DI  LA  lOClÉTÉ  DES  ANTIQ0AIRE8  DE  NORMANDIB  ,    DB  CIJLLB  D'ÉMULATION    DB  ROUEN  ET  ADIRES  ÏQCIÉTÉ»  SAVANTES. 


PARIS  9 

CHEZ  ENGELMANN  ET  Ge,  LITHOGRAPHES,  ÉDITEURS ,  RUE  DU  FAUB.  MONTMARTRE,  N» 

 i» — n  899  iTi — ■ 

IMPRIMERIE  DE   GOETSCHY  ,   RUE   LOUIS-LE-GRAND ,    N°.  27. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

DE  SENS. 


Un  assez  grand  nombre  d'historiens  se  sont  occupés  de  l'histoire  de 
l'église  de  Sens,  mais  la  plupart  de  leurs  ouvrages  sont  restés  manus- 
crits ,  et  par  conséquent,  ou  sont  égarés,  ou  ne  sont  possédés  et  connus 
que  d'un  petit  nombre  de  personnes.  Nous  n'avons  point  trouvé  de 
description  ni  d'histoire  imprimées  de  cette  cathédrale ,  qui  cependant 
n'est  pas  sans  quelque  célébrité,  et  probablement  nous  eussions  été 
fort  dépourvus  de  documens  certains  pour  rédiger  cette  notice,  si  nous 
n'avions  trouvé  dans  la  riche  bibliothèque  de  M.  Tarbé ,  imprimeur  du 
Roi  à  Sens ,  littérateur  aussi  estimable  que  bibliophile  érudit ,  une 
collection  nombreuse  de  chroniques ,  de  chartes ,  de  cartulaires  et  de 
pièces  authentiques ,  qu'il  a  recueillies  avec  un  soin  et  un  zèle  infati- 
gable ;  non-seulement  sur  ce  qui  concerne  l'église  de  Sens,  mais  même 
sur  ce  qui  concerne  la  ville  et  le  département  qu'il  habite.  Précieux 
dépôt  qu'il  a  bien  voulu  mettre  à  notre  disposition,  ainsi  que  quelques 
notices  publiées  par  lui-même,  fort  rares  aujourd'hui,  qu'il  nous  a 
communiqué  avec  une  amabilité  et  une  confiance  qui  exigent  de  nous 
ici  un  juste  témoignage  de  notre  gratitude. 

Il  y  a  peu  d'églises  en  France,  et  probablement  dans  la  plus  grande 
partie  de  la  chrétienté,  qui  ne  se  glorifient  d'une  origine  très-ancienne. 
Toutes,  si  l'on  en  croit  le  pieux  enthousiasme  de  leurs  historiens,  pré- 
tendent faire  remonter  leur  fondation  jusqu'à  l'établissement  même 
du  christianisme  dans  les  Gaules,  et  malgré  l'incertitude  et  l'obscu- 
rité qui  régnent  dans  l'histoire  de  cette  époque,  chacun  d'eux  étaie 
son  système  sur  des  preuves  plus  ou  moins  vraisemblables  :  c'est  ainsi 
que  ceux  qui  ont  écrit  sur  l'origine  de  l'église  de  Sens,  ont  rivalisé 
d'efforts  pour  attester  sa  glorieuse  antiquité.  Nous  ne  les  suivrons  point 


(  4  ) 

dans  leurs  laborieuses  recherches ,  et  dans  leurs  volumineuses  disser- 
tations, dont  il  nous  suffit  d'indiquer  le  résultat  :  peu  d'accord  en 
général  sur  les  dates  précises ,  la  plupart  cependant  regardent  saint 
Savinien  et  saint  Potentien  comme  les  apôtres  de  Sens.  Ces  courageux 
personnages,  et  saint  Altin,  leur  digne  émule,  après  avoir  prêché  la 
foi  dans  Orléans ,  Chartres ,  Troyes ,  Paris ,  reçurent  à  Sens  la  palme 
du  martyre  vers  la  fin  du  deuxième  siècle  ou  le  commencement  du 
troisième,  et  leurs  cendres  y  reposaient  dans  des  cryptes  dont  on  voyait 
encore  naguère  quelques  restes  non  loin  de  la  ville  (1). 

La  longue  suite  de  siècles  qui  s'écoula  depuis  l'époque  où  Savinien 
et  ses  compagnons  consacraient ,  au  milieu  des  persécutions ,  un  mo- 
deste oratoire  au  culte  du  vrai  Dieu,  jusqu'à  celle  où  fut  bâtie  l'église 
actuelle ,  offre  une  série  d'événemens  successifs  dont  le  récit  peut  avoir 
quelqu'intérêt  local,  mais  qui  dans  cet  ouvrage,  consacré  à  l'ensemble 
des  cathédrales  de  France,  deviendrait  fastidieux  par  la  trop  fréquente 
répétition  de  faits  semblables,  presque  toujours  dus  aux  mêmes  causes, 
tels  que  des  ruines,  des  incendies,  des  reconstructions,  dont  les  exem- 
ples communs  à  toutes  nos  anciennes  basiliques,  attestent,  tantôt  la 
fragilité  (2)  des  édifices  que  l'on  construisait ,  tantôt  les  irruptions  et 
les  ravages  des  barbares  ,  ou  enfin  les  malheurs  du  temps,  qui  en  fai- 
sait souvent  négliger  lentretien. 

Au  nombre  des  événemens  les  plus  funestes  que  signale  l'histoire  de 
l'église  de  Sens,  il  faut  citer  l'incendie  arrivé  vers  l'an  970,  sous  l'épis- 
copat  d'Archambaut,  qui  détruisit  l'édifice  jusqu'aux  fondemens.  Le 
cloître ,  les  archives  ,  la  bibliothèque  ,  tout  fut  réduit  en  cendres  ; 
ornemens ,  vases  sacrés ,  reliques ,  tout  fut  enseveli  sous  les  ruines  de 
l'édifice,  qui  s'écroula  au  milieu  de  l'embrasement. 

Il  n'est  point  probable  qu'Archambaut  ;  que  les  chroniques  nous 
dépeignent  comme  indigne  de  son  ministère,  par  ses  débauches,  son 
impiété,  et  le  mauvais  emploi  qu'il  faisait  des  biens  de  l'église,  ait  fait 


(1)  Voyez  la  notice  sur  la  cathédrale  de  Sens,  publiée  par  M.  Tarbé,  dans  l'Almanach  du  dépar- 
tement de  l'Yonne,  en  l'an  12  (ère  républicaine). 

(2)  Pendant  long-temps,  selon  Grégoire  de  Tours,  et  quelques  autres  historiens,  les  premier*; 
temples  chrétiens  n'étaient  bâtis  qu'en  bois  ,  ou  de  toute  autre  matière  aussi  peu  solide. 


(  6  ) 

réparer  ce  désastre.  Il  paraît  plus  certain  que  saint  Anastase,  son  suc- 
cesseur, surnommé  Yllommc-Dieu,  riche  de  ses  économies,  de  ses  absti- 
nences et  du  crédit  que  ses  hautes  vertus  lui  donnaient  auprès  des 
princes  et  des  rois,  jeta  les  fondemens  de  l'église  actuelle,  et  mourut 
lorsque  les  piliers  du  chœur  étaient  à  peine  élevés.  Sevin ,  digne  en  tout 
point  de  son  prédécesseur,  d'un  génie  vaste  et  entreprenant,  acheta 
l'édifice,  et  en  fit  la  dédicace  le  17  octobre  999.  Mais  cette  église, 
moins  vaste  et  moins  magnifique  qu'elle  ne  l'est  aujourd'hui,  fut  con- 
sidérablement augmentée  et  presqu'entièrement  rebâtie,  dans  un  style 
différent,  de  1 1 4^  à  1168,  par  les  évêques  Henri  Sanglier  et  Hugues 
de  Toncy,  qui  la  firent  telle  que  nous  la  voyons  encore,  h  l'exception 
des  deux  tours  et  du  transept  qui  sont  postérieurs. 

La  tour  septentrionale  fut  élevée  en  1184,  par  Philippe-Auguste, 
et  depuis  on  l'appela  tour  de  plomb,  parce  que  les  guerres  du  temps 
ayant  empêché  de  l'achever ,  elle  fut  provisoirement  terminée  par  une 
charpente  revêtue  de  ce  métal ,  et  ce  provisoire  dure  encore.  La  tour 
méridionale,  qui  avait  été  d'abord  conservée  intacte  de  l'édifice,  bâti 
dans  le  dixième  siècle ,  par  l'évêque  Sevin  ,  s'écroula  tout  à  coup  la 
surveille  de  Pâques,  en  1267,  avec  un  fracas  épouvantable,  tua  ceux 
qui  se  trouvaient  sur  la  place,  ruina  les  édifices  voisins,  et  produisit 
d'autres  grands  malheurs  (1).  Pierre  de  Charny,  alors  évêque,  fit  re- 
lever cette  tour,  qui  fut  appelée  tour  neuve,  et  fut  long -temps  comme 
la  tour  septentrionale,  terminée  en  charpente,  revêtue  de  plomb; 
mais  depuis ,  l'évêque  Sallasard  la  fit  exhausser,  et  le  cardinal  Duprat , 
en  i532,  y  ajouta  la  jolie  campanille,  ou  lanterne,  qui  surmonte  un 
des  deux  angles. 

La  transept,  ou  la  croisée,  ne  fut  commencée  qu'en  1491  3  par  Guil- 
laume Gennart,  doyen  de  Sens,  qui  posa  la  première  pierre  du  portail 
septentrional,  ou  portail  d'Abraham 3  et  n'a  été  terminé  qu'au  com- 
mencement du  seizième  siècle,  par  l'évêque  Sallasard,  qui  fit  faire  le 
portail  méridional,  ou  de  Saint-Etienne,  du  côté  de  l'évêché. 

On  peut  dire  enfin  que  ce  ne  fut  guère  que  sous  l'épiscopat  de 


(1)  Chronique  de  Sainl-Pierrc-le-Vif. 


(  6  ) 

Sallasard  que  la  cathédrale  de  Sens ,  souvent  endommagé  depuis  sa 
reconstruction ,  et  demeurée  imparfaite  en  beaucoup  de  parties ,  est 
parvenue  à  l'état  à  peu  près  complet  où  nous  la  voyons.  Ce  prélat  donna 
en  différentes  fois  des  sommes  considérables  pour  les  réparations  et  les 
embellissemens  de  son  église,  et  peu  l'ont  autant  que  lui  comblée  de 
tant  de  libéralités. 


(  7  ) 
EXTÉRIEUR. 

L'église  de  Sens ,  peu  considérable,  quant  à  l'édifice  ,  si  on  la  compare 
à  beaucoup  d'autres,  telles  par  exemple,  que  celles  que  nous  avons  déjà 
décrites  (1),  offre  en  général,  à  l'extérieur,  toute  la  rudesse  de  style, 
toute  la  pénurie  d'ornemens  et  la  timidité  de  construction  du  siècle  où 
la  masse  principale  fut  construite.  Point  ou  fort  peu  de  ces  pyramides 
aiguës ,  de  ces  clochetons  élégament  profilés ,  de  ces  frontons  triangu- 
laires évidés  à  jour  et  ornés  de  fleurons,  de  ces  arcs-boutans  hardiment 
projetés,  de  ces  galeries  délicatement  travaillées,  ornant  si  gracieuse- 
ment le  pourtour  des  murs.  Ici ,  de  lourds  contreforts ,  des  fenêtres 
étroites  et  peu  divisées,  des  massifs  de  murs  étayés  d' arcs-boutans  sim- 
ples et  rares,  n'offrent  à  l'imagination  què  l'idée  de  la  solidité  à  laquelle 
on  ne  savait  point  encore  unir  l'élégance  et  à  la  légèreté,  qui,  plus  tard, 
ont  émerveillé  les  regards.  Les  parties,  mêmes  les  plus  récemment 
construites ,  telles  que  les  deux  portails  latéraux,  et  la  tour  neuve,  sont 
encore  loin  d'offrir  cette  richesse  de  style  dont  nous  parlons,  et  que  l'on 
remarque  en  tant  d'autres  cathédrales.  Cependant  l'aspect  de  cet  édi- 
fice n'est  point  par  cela  même  peut-être  sans  intérêt  pour  ceux  qui 
aiment  à  observer  les  diverses  nuances  et  les  nombreuses  variétés  de 
l'architecture  du  moyen  âge. 

Le  grand  portail,  composé  du  pignon  ou  extrémité  occidentale  de  la 
nef,  flanqué  de  deux  tours  irrégulières,  est  assez  majestueux  et  présente 
quelques  détails  et  une  distribution  assez  remarquables,  dont  le  dessin 
ci-joint  donne  une  idée  plus  complète  que  toutes  les  descriptions  que 
nous  en  pourrions  faire.  Des  statues  des  douze  apôtres,  de  prophètes, 
de  rois  et  de  saints  personnages ,  détruites  en  1 790 ,  ornaient  primiti- 
vement les  parois  intérieurs  des  trois  grandes  entrées  ouvertes  de  la 
partie  inférieure  du  portail  et  des  tours.  Aujourd'hui ,  quelques  frag- 


(1)  Particulièrement  les  cathédrales  d'Amiens,  d'Orléans  et  de  Reims. 


(  8  ) 

mens  de  sculpture  et  de  bas-reliefs  sur  les  tympans,  les  piédroits  et  les 
soubassemens  sont  les  seuls  ornemens  qui  soient  échappés  aux  des- 
tructeurs de  cette  époque,  et  leur  extrême  mutilation  permet  à  peine 
d'en  reconnaître  les  sujets  (1). 

Au-dessus  du  vitrail ,  qui  remplace  ici  la  grande  rose  qui  occupe  or- 
dinairement le  centre  du  portail  (2),  on  voit,  dans  la  partie  la  plus 
élevée ,  un  peu  en  retraite ,  un  cadran  d'horloge  avec  un  mécanisme 
marquant  l'équation,  le  lever  et  le  coucher  du  soleil  et  de  la  lune,  in- 
diqués par  les  figures  dorées  de  ces  deux  astres  mobiles  sur  deux  échelles 
graduées  verticales  (3).  Cette  partie  est  couronnée  d'une  légère  galerie 
en  balustrade. 

La  tour  septentrionale,  plus  étroite  que  l'autre,  et  qui  est  la  plus 
ancienne  (4) ,  est  principalement  ornée  de  trois  étages  de  petites  gale- 
ries ou  séries  d'arcades  régnant  sur  les  quatre  faces,  partie  en  ogives, 
partie  à  plein-cintres,  soutenues  sur  des  colonnes  légères,  entre  les- 
quelles étaient  jadis  placées  des  figures.  La  partie  supérieure  n'ayant 
pu  être  achevée,  est  formée  d'une  charpente  revêtue  de  plomb,  percée 
sur  chaque  face  de  quatre  ouvertures  surmontées  de  frontons  aigus  , 
ornés  de  chardons,  le  tout  surmonté  d'un  toit  pointu  quadrangulaire , 
peu  élevé  et  terminé  par  une  croix. 

La  tour  méridionale  ou  tour  neuve,  offre  aussi  pour  principal  orne- 


(1)  Sur  le  trumeau  de  la  porte  du  milieu,  on  retrouve  encore ,  à  peu  près  intact,  la  figure  de  saint 
Etienne,  patron  de  l'église,  debout,  tenant  un  livre  ouvert.  Cette  statue,  d'un  assez  bon  style ,  est 
en  quelque  sorte  la  seule  qui  ait  été  épargnée  dans  la  révolution ,  parce  qu'on  eut  l'idée  d'écrire  sur 
le  livre  livre  de  la  loi.  Les  autres  sculptures  nous  paraissent  avoir  dû  représenter ,  autant  que  leur 
mutilation  permet  de  le  reconnaître,  dans  le  tympan  du  milieu,  le  martyre  et  l'apothéose  de  saint 
Llienne,  en  sept  tableaux.  Dans  les  faces  des  piédroits,  les  vierges  sages  et  les  vierges  folles.  Dans 
les  bas-reliefs  soubassemens,  les  travaux  agricoles,  les  signes  du  zodiaque,  des  emblèmes  des  corps- 
ct  métiers,  et  différais  ornemens.  Les  parois  et  les  tympans,  des  portes  latérales  offrent  aussi  des 
sculptures  dans  le  même  genre,  qu'il  est  presque  impossible  de  juger,  sauf  deux  médaillons  assez 
curieux,  à  la  porte  de  la  tour  du  nord ,  représentant  l'Avarice  et  la  Libéralité. 

(2)  Cette  rose  existait  primitivement,  mais  elle  fut  détruite  par  l'ébranlement  que  lui  causa  une 
décharge  d'artillerie  et  des  feux  de  joie ,  qui  eurent  lieu  dans  la  place,  en  i638  ,  à  l'occasion  de  la 
naissance  du  Roi. 

(3)  Ce  cadran  et  ses  accessoires  furent  faits  aux  frais  de  Tristan  de  Sallazard,  évêque,  dans  le 
commencement  du  seizième  siècle.  Tout  ce  mécanisme  ne  va  plus. 

(4)  Voyez  ci-dessus,  page  5. 


(  9  ) 

ment  deux  rangs  d'arcades  et  de  piliers  formant  galleries,  sous  les- 
quelles étaient  aussi  placées  des  statues.  Le  dernier  étage  est  percé  de 
deux  grandes  ouvertures  à  voussures  ornées ,  fermées  par  des  abat-vents, 
et  est  surmonté  et  terminé  par  une  plate-forme.  A  l'angle  droit,  et  du 
centre  des  deux  contre-forts,  s'élève  une  petite  campanille  octogone  à 
trois  étages,  ornée  de  gargouilles,  et  surmontée  d'un  petit  toit,  au 
sommet  duquel  exista  long-temps  une  figure  colossale  de  Jésus-Christ 
sortant  du  tombeau ,  tenant  sa  croix  d'une  main  et  de  l'autre  donnant 
sa  bénédiction  (1).  Cette  tourelle  bâtie,  ainsi  qu'une  partie  de  la  tour 
elle-même,  par  J.  Godinet,  architecte  de  Troyes  et  sculpteur  célèbre, 
est  d'un  assez  joli  style,  et  fut,  comme  nous  l'avons  dit,  élevée  aux  frais 
du  cardinal  Duprat ,  en  i532  (2) ,  pour  y  placer  l'horloge  et  la  vigie  de 
la  ville. 

Au  bas  de  cette  tour,  à  douze  ou  quinze  pieds  du  sol,  on  voyait  re- 
présentée en  relief,  sous  une  petite  arcade ,  la  figure  équestre  de  Phi- 
lippe-le-Vallois,  que  l'évêque  Brocia  avait  fait  ériger  en  cet  endroit, 
en  reconnaissance  du  jugement  rendu  par  ce  monarque,  le  29  dé- 
cembre 1 335 ,  en  faveur  des  droits  et  des  immunités  du  clergé.  On 
lisait  au  bas  ces  deux  vers  : 

Regnantis  veri  cupiens  ego  cultor  haberi 
Juro  rem  cleri  libertatem  que  tueri. 

L'inscription  et  la  statue  ont  disparu  en  1793. 


(1)  Cette  figure,  de  six  pieds  six  pouces  de  hauteur,  était  en  bois  revêtue  de  plomb,  et  avait  suc- 
cédé, en  1702,  à  une  autre  pareille  qui  y  existait  depuis  i582.  On  suppose  même  que  primitive- 
ment il  devait  y  en  avoir  eu  une  en  pierre,  sans  doute  de  l'ouvrage  de  Godinet.  Cette  dernière  fut 
frappée  du  tonnerre  le  dimanche  19  juin  1774?  à  quatre  heures  du  matin.  Ébranlée  dans  sa  base,  et 
presqu'incendiée,  il  fallait  la  réparer  ou  la  descendre,  et  il  s'éleva  à  ce  sujet  une  contestation  assez 
plaisante  entre  la  ville  et  le  chapitre  pour  savoir  qui  supporterait  les  frais  de  cet  événement.  Le 
chapitre  prétendait  que  la  tour  où  se  faisait  le  guet,  et  où  était  l'horloge  de  la  ville,  appartenait  à  la 
ville  :  celle-ci,  au  contraire,  que  la  statue  du  Sauveur  devait  appartenir  plus  particulièrement  à 
l'église.  En  attendant  une  décision  dont  le  retard  rendait  la  chute  de  la  figure  inévitable  et  dange- 
reuse, le  procureur  du  Roi,  par  sentence  du  baillage,  fit  descendre  la  statue  par  provision  aux  dé- 
pens de  qui  il  appartiendrait.  Mais  cette  discussion  scandaleuse  fut  bientôt  terminée  par  la  vente 
du  plomb ,  du  bois  et  du  fer  que  l'on  trouva  dans  le  bris  de  l'objet  en  litige  dont  le  produit  fut  plus 
que  suffisant  pour  payer  les  frais. 

(2)  Duprat  donna  pour  ce  sujet  la  somme,  considérable  alors,  de  dix-sept  mille  livres.  On  plaça 
dans  cette  tourelle  l'ancienne  horloge,  qui  a  été  remplacée  depuis,  en  1781 ,  par  une  nouvelle  laite 
aux  frais  de  la  ville. 


3 


(  io  ) 

Ce  portail  est  précédé  d'une  place  assez  vaste,  où  se  tient  le  marché, 
et  qui  fut  jadis  ornée  d'une  fontaine.  Quelques  amateurs  de  la  régu- 
larité regrettent  que  la  partie  inférieure  de  la  tour  septentrionale  soit 
encore  interceptée  par  quelques  maisons  dont  la  démolition  rendrait 
la  place  plus  correcte  et  découvrirait  en  entier  la  principale  façade 
du  monument. 

Le  côté  septentrional  n'est  point  non  plus  entièrement  accessible  ; 
quelques  maisons,  des  cours,  des  jardins,  restes  de  ce  qu'on  nommait 
le  cloître ,  dérobent  à  l'œil  presque  toute  la  partie  inférieure  de  l'édi- 
fice. Une  petite  rue  seulement  est  ménagée  vis-à-vis  le  portail  de  la 
croisée  de  ce  côté,  appelé  le  portail  d'Abraham,  parce  qu'on  y  voyait  sur 
le  trumeau  de  la  porte  une  figure  de  ce  patriarche  immolant  son  fils. 
Ce  portail ,  postérieur  de  deux  siècles  au  reste  de  l'édifice ,  est  d'une 
structure  assez  élégante  et  délicate  ;  mais  il  a  aussi  perdu ,  en  179^,  la 
plus  grande  partie  des  statues  et  sculptures  qui  l'ornaient  :  quelques 
figures  de  sybilles ,  éparses  dans  les  voussures  de  la  porte ,  ont  seules 
échappé  aux  injures  des  hommes  et  du  temps,  qui  n'ont  point  respecté 
non  plus  les  armes  de  Henri  de  Melun ,  qui  fit  terminer  ce  portail 
en  i5o6. 

Entre  ce  portail  et  le  chevet  de  l'église ,  on  remarque  une  chapelle 
dont  l'extérieur  est  de  l'architecture  du  onzième  siècle,  et  faisait  partie 
de  l'édifice  bâti  par  l'évêque  Sevin. 

Le  chevet,  dont  la  vue  est  obstruée  par  des  constructions  diverses  et 
les  jardins  et  dépendances  de  l'évêché,  ne  présente  aucune  particu- 
larité remarquable. 

Le  côté  méridional,  environné  seulement  des  vastes  cours  de  l'ar- 
chevêché est  entièrement  à  découvert.  Le  portail,  appelé  portail  Saint- 
Etienne,  est  à  peu  près  du  même  style  que  celui  opposé,  mais  moins 
orné  et  moins  élégant. 

La  toiture  couverte  en  tuiles ,  excepté  celle  du  transept ,  était  au- 
trefois ornée  au  centre  d'une  aiguille  élégante ,  qui  fut  brûlée  et  n'a 
point  été  reconstruite. 


(  11  ) 


INTÉRIEUR. 


L'intérieur  de  la  cathédrale  de  Sens  présente,  comme  à  l'extérieur, 
quelques  différences  de  style  dans  sa  construction.  La  partie  inférieure 
des  murs  et  des  piliers  de  la  nef  du  chœur  et  des  bas-côtés  nous  paraît 
appartenir  à  une  époque  plus  reculée  que  le  reste  ,  et  semblerait  avoir 
été  réservée  de  l'église  précédente,  bâtie  dans  le  dixième  siècle,  ce  que 
l'on  reconnaît  non-seulement  aux  arcs  en  plein-ceintre,  maisencore  àla 
dimension  et  à  l'assemblage  des  pierres  et  à  certaine  forme  des  chapi- 
teaux ;  mais  d'un  autre  côté,  quelques  particularités  des  plein-ceintres, 
que  l'on  croit  étrangères  au  style  des  dixième  et  onzième  siècles,  et  des 
exemples  assez  fréquens ,  que  nous  avons  nous-mêmes  reconnus  ail- 
leurs, d'un  genre  de  construction  mixte,  ou  de  transition,  qui  marqua 
dans  le  douzième  siècle,  le  passage  du  plein-ceintre  à  l'ogive,  pourrait 
faire  douter  de  notre  sentiment ,  et ,  selon  cette  dernière  opinion ,  le 
style  de  l'intérieur  de  l'église  de  Sens  serait  en  entier  de  cette  époque 
de  transition  vers  la  moitié  du  douzième  siècle ,  sous  l'épiscopat  de 
Henri  Sanglier  et  Hugues  de  Tenay,  sauf  la  croisée  ou  transept,  qui, 
comme  nous  l'avons  observé,  fut  rebâti  vers  la  lin  du  quinzième  siècle, 
ce  qui  se  reconnaît  facilement  aux  ornemens  multipliés  des  fenêtres, 
des  roses  et  des  portes. 

Le  plan  de  cette  église  est  régulier  dans  l'ensemble  :  les  chapelles 
seulement  sont  moins  symétriquement  disposées.  Elles  sont  au  nombre 
de  vingt  :  trois  derrière  le  cœur,  dont  celle  de  Saint-Savinien  et  Saint- 
Potentien  occupe  le  milieu;  deux  à  gauche,  dont  celle  de  Saint-Thomas 
de  Gantorbéry;  trois  à  droite,  dont  celle  de  la  Vierge,  et  deux  sous  la 
croisée  à  l'entrée  du  chœur,  et  enfin  dix  réparties  de  chaque  côté  de 
la  nef.  Quatorze  piliers  isolés  soutiennent  la  nef,  et  seize  le  chœur.  Ces 
piliers  sont  alternativement  de  formes  différentes  :  les  uns  sont  com- 
posés en  faisceau  de  plusieurs  colonnes  ou  fûts,  les  autres  seulement 
de  deux  grosses  colonnes  accouplées  sur  la  même  base,  et  dont  les 
chapiteaux  sont  réunis  sous  le  même  tailloir;  un  seul,  à  droite,  près 


(  12  ) 

de  l'entrée  principale,  consiste  en  un  gros  pilier  rond,  formant  noyau, 
cantonné  de  quatre  autres  plus  menus,  qui  en  sont  légèrement  dé- 
tachés. La  nef  est  large  et  spacieuse ,  mais  peu  élevée ,  ainsi  que  le 
chœur  et  les  bas-côtés  :  la  croisée  et  les  chapelles  sont  étroites. 

La  longueur  totale  de  cet  édifice  est  de  352  pieds,  sa  largeur  de 
1 1 4  pieds,  et  sa  hauteur,  sous  voûte,  de  90  pieds  (selon  la  notice  de 
M.  Tarbé). 

La  structure  intérieure  est  assez  régulière  et  ne  manque  pas  de  no- 
blesse, mais  n'offre  rien  de  particulièrement  remarquable.  Dans  le 
seizième  siècle,  on  avait  orné  chaque  pilier  de  la  nef  et  du  chœur, 
d'une  petite  console  portant  une  statue  surmontée  d'un  dais  (ou  taber- 
nacle ,  selon  l'expression  du  temps)  travaillé  à  jour.  Mais  cet  orne- 
ment, peu  en  rapport  avec  le  style  sévère  de  l'édifice,  produit  un  effet 
moins  agréable  qu'on  pourrait  le  croire.  Le  sol  est  entièrement  pavé 
en  beau  pavé  noir  et  blanc,  et  les  chapelles  sont  fermées  de  grilles 
dont  quelques-unes  portent  des  armes. 

L'entrée  du  chœur,  qui  sans  doute  était  ornée,  dans  l'origine,  d'un 
jubé  gothique,  fut  close  en  1762,  par  une  fermeture  d'architecture  en 
stuc ,  décorée  d'ornemens ,  de  chapiteaux  et  de  trophées  en  bronze 
doré ,  qui  forme  en  deux  massifs  deux  chapelles  réunies  par  une  belle 
grille  en  fer  :  le  tout  est  surmonté  d'un  attique  orné  d'écussons  sup- 
portés par  des  figures  de  ronde-bosse  représentant  la  Foi,  l'Espérance, 
la  Charité  et  la  Justice.  Le  chœur,  environné  de  stales  et  d'une  boi- 
serie moderne  ,  est  assez  vaste,  ainsi  que  le  sanctuaire  qui  est  élevé 
sur  trois  marches  et  entouré  de  fort  belles  grilles  en  fer. 

Mais  ce  qui  mérite  particulièrement  l'attention  des  curieux  qui  vi- 
sitent l'église  de  Sens,  ce  sont  les  restes  des  vitreaux,  des  monumens 
de  sculpture,  des  tombeaux  et  des  curiosités  du  trésor  qui  ont  échappé 
à  la  ruine  ou  à  la  spoliation  révolutionnaire ,  et  qui ,  faibles  restes  de 
ce  qu'elle  possédait ,  font  encore  aujourd'hui  la  principale  richesse  de 
cette  cathédrale. 

Au  nombre  des  vitreaux,  nous  citerons  la  rose  du  portail  d'Abra- 
ham, au  nord  de  la  croisée,  aussi  remarquable  par  sa  construction 
que  par  la  beauté  des  peintures;  elle  représente  l'apothéose  de  J.-G. 
Le  Sauveur  occupe  le  centre,  chaque  fleuron  de  la  rose  offre  un  ché- 


(  i3  ) 

rubin  jouant  d'un  instrument  :  ils  sont  au  nombre  de  plus  de  quatre- 
vingt.  Au-dessous ,  dans  cinq  grands  panneaux  de  vitres ,  sont  repré- 
sentés, dans  le  premier  à  gauche,  la  résurrection  des  morts;  au- 
dessus,  le  soleil  de  justice;  à  droite,  du  côté  opposé,  le  jugement  et 
la  séparation  des  élus  et  des  réprouvés;  on  y  voit  un  roi  précipité  dans 
les  enfers,  et  un  prince  de  l'église  montant  aux  cieux;  au-dessus,  l'ange 
de  ténèbres (1)  ;  dans  le  panneau  du  milieu,  l'Annonciation  ;  au-dessus  , 
un  Saint-Esprit;  enfin,  dans  les  deux  autres  panneaux,  de  chaque 
côté  de  celui-ci,  le  Nouveau  et  l'Ancien  Testamens  figurés,  l'un  par 
Moïse  et  l'arche  d'alliance;  au-dessus,  Dieu  le  Père;  l'autre  par  la 
Foi  triomphant  de  l'idolâtrie;  au-dessus,  Dieu  le  Fils  portant  sa  croix. 
Ce  magnifique  vitrail  fut  fait  aux  frais  de  Gabriel  Goufïier,  doyen  de 
Sens,  en  1629.  On  y  remarque  le  donateur  avec  ses  armes. 

La  rose  du  portail  Saint-Etienne ,  au  sud  ,  quoique  moins  estimée , 
ne  laisse  pas  d'être  aussi  fort  belle  ;  elle  représente  les  quatre  fins 
dernières  de  l'homme  :  la  mort,  le  jugement,  le  Paradis  et  l'Enfer. 
Dans  les  cinq  panneaux  de  vitres,  au-dessous,  les  quatre  évangélistes, 
et  différens  sujets  de  la  vie  de  saint  Etienne.  Ce  vitrail  fut  donné  vers 
le  commencement  du  quinzième  siècle  par  l'évêque  Sallazard,  dont 
on  y  voit  aussi  les  armes. 

Les  autres  vitreaux ,  encore  assez  nombreux ,  de  la  croisée  des  cha- 
pelles et  des  bas-côtés  du  chœur,  qui  ne  sont  pas  non  plus  indignes 
d'un  examen  particulier,  représentent  des  évêques ,  des  princes,  de 
saints  personnages,  et  divers  sujets  d'histoire  sacrée.  Un  grand  nombre 
est  orné  des  armes  des  donataires.  Quelques-uns,  dont  les  couleurs 
sont  très-vives,  sont  du  treizième  siècle,  notamment  ceux  du  chœur 
et  des  chappelles  derrière  le  chœur  ;  et  l'on  trouve  qu'ÉtienneBequard, 
archidiacre  de  Sens,  en  1294,  laissa  par  testament  la  somme,  consi- 
dérable alors,  de  1200  livres,  pour  les  réparations  de  la  cathédrale  et 
pour  faire  ces  vitres. 

Enfin ,  on  ne  manque  pas  de  montrer  aux  étrangers  le  vitrail  de  la 
chapelle  de  Sainte-Eutrope ,  représentant  la  vie  et  le  martyre  de  cette 


(1)  Nous  pensons  qu'il  y  a  eu  ici  une  transposition  ;  il  nous  semble  que  l'ange  des  ténèbres  doit 
présider  à  la  résurrection  des  morts,  et  le  soleil  île  justice  au  jugement. 


(  .-1  ) 

sainte  :  il  passe  pour  être  l'ouvrage  de  Jean  Cousin  (1),  et  est  cité  par 
Dargenville  et  Félibien  ;  il  est  aujourd'hui  en  très-mauvais  état,  et 
n'est  plus  qu'un  respectable  vestige  d'un  chef-d'œuvre  qui  aurait  dû 
être  conservé  avec  plus  de  soin. 

Les  monumens  de  sculpture  et  les  tombeaux  sont  en  petit  nombre , 
mais  mériteraient  une  plus  longue  description  que  celle  que  nous  pou- 
vons lui  consacrer  dans  cette  courte  notice,  particulièrement  le  magni- 
fique mausolée  de  Louis,  dauphin  de  France,  fils  de  Louis  XV  et  père 
de  Louis  XVI,  et  de  Marie-Josephe  de  Saxe,  son  épouse.  Ce  monu- 
ment, tout  en  marbre,  orné  de  plusieurs  figures  grandeur  de  nature, 
est  placé  au  milieu  du  chœur,  et  est  l'ouvrage  de  Guillaume  Coustou 
fils  (2). 

Le  tombeau  du  chancelier  Dupral  ,  dont  il  ne  reste  plus  que  les 
bas -reliefs  en  marbre,  chefs-d'œuvre  du  temps,  représentant  des 
faits  historiques  de  sa  vie,  recueillis  et  déposés  dans  la  salle  du 
chapitre. 

Le  tombeau  de  l'évêque  Sallazard ,  où  l'on  voyait  son  père  et  sa 


(1)  Jean  Cousin  naquit  et  habita  long-temps  dans  le  village  de  Soucy,  près  de  Sens,  où  l'on  voit 
encore  sa  maison.  Il  mourut  vers  l'an  i58g. 

(2)  Il  ne  faut  pas  confondre  le  dauphin  dont  il  est  ici  question  avec  le  grand  dauphin  fils  de 
Louis  XIV,  comme  le  fait  l'auteur  (Pierre  Gallet)  d'un  voyage  sentimental  de  Paris  à  Rome.  Celui- 
ci  est  mort  à  Fontainebleau.  Il  avait  désiré  être  enterré  dans  le  diocèse  où  il  mourrait,  et  avait  dé- 
signé lui-même  le  milieu  du  chœur  de  l'église  cathédrale  pour  le  lieu  de  sa  sépulture.  Les  funérailles 
furent  faites  en  grande  pompe.  On  trouve  une  relation  détaillée  de  ses  obsèques  dans  l'Almanach  de 
Sens,  année  1804,  publié  par  M.  Tarbé,  ainsi  que  la  description  complète  du  monument,  et  les 
diverses  dissertations  critiques  qui  furent  faites  à  ce  sujet.  Ce  monument  qui  est  un  poème  entier, 
représente  d'abord  l'hymen  ou  l'amour  conjugal  dans  l'abattement,  son  flambeau  est  éteint,  et  il 
baisse  tomber  avec  douleur  ses  regards  sur  un  enfant  en  pleurs,  qui  brise  une  chaîne  enlacée  de 
fleurs ,  symbole  de  l'hymen  ;  au-dessus,  le  temps  a  couvert  de  son  voile  funéraire  l'urne  de  l'auguste 
prince,  et  se  dispose  à  l'étendre  également  sur  celle  destinée  à  sa  vertueuse  épouse.  Ces  deux  urnes 
funèbres  sont  liées  ensemble  par  une  guirlande  d'immortelles.  Du  côté  qui  fait  face  à  l'autel ,  le  génie 
des  sciences  et  des  arts,  environné  de  ses  attributs,  et  appuyé  sur  un  globe,  semble  regretter  le 
bonheur  et  pleurer  les  exemples  que  la  terre  a  perdus,  tandis  que  l'immortalité  est  occupée  à  former 
un  trophée  des  attributs  symboliques  des  vertus  dont  le  dauphin  et  la  dauphine  furent  les  modèles. 
Enfin ,  la  religion  pose  sur  leurs  urnes  une  couronne  d'étoiles ,  symboles  des  récompenses  éternelles 
destinées  aux  vertus  chrétiennes.  Ce  mausolée,  objet  des  plus  amères  critiques  et  des  éloges  les  plus 
pompeux,  n'a  été  achevé  que  dix  ans  après  la  mort  du  prince.  L'artiste  lui-même  mourut  en  termi- 
nant son  ouvrage ,  et  n'a  pas  même  eu  la  satisfaction  de  le  voir  en  place. 


(  *5  ) 

mère  à  genoux  sur  une  table  de  marbre  élevée  sur  quatre  colonnes  fie 
vingt  pieds  de  haut ,  un  peu  en  avant  d'un  riche  autel  gothique  dont 
on  ne  retrouve  que  le  rétable  adossé  à  un  des  piliers  de  la  nef,  à 
gauche ,  d'un  travail  très-délicat  et  assez  bien  conservé. 

Le  maître-autel,  tout  en  marbre,  placé  au  milieu  du  sanctuaire, 
sous  un  immense  baldaquin  doré,  soutenu  sur  quatre  colonnes  de 
marbre,  avec  piédestaux,  bases  et  chapiteaux  en  bronze  doré,  le  tout 
exécuté  sur  les  dessins  de  Servandoni ,  avec  plus  de  somptuosité  que 
de  goût. 

Une  madone  fort  curieuse,  et  célèbre  par  les  miracles  qu'on  lui 
attribue,  faite  aux  frais  d'Emmanuel  Jeanna ,  chanoine  en  io54- 
Placée  d'abord  sur  l'autel  de  la  chapelle  de  la  Vierge,  et  transportée, 
en  i5^o,  sur  le  pilier  delà  même  chapelle,  où  on  la  voit  maintenant, 
au-dessus  d'une  console  ornée  de  reliefs  curieux  représentant  le  roi 
David,  l'Annonciation,  la  Visitation  et  les  couches  de  la  Vierge,  dans 
lesquelles  saint  Joseph  figure  au  pied  du  lit. 

Un  petit  rétable  en  pierre ,  dans  la  chapelle  Sainte-Eutrope ,  qui 
nous  paraît  être  de  la  fin  du  quinzième  siècle ,  et  offre  l'histoire  de  la 
passion  de  Notre  Seigneur,  distribuée  en  dix  tableaux  de  sculpture, 
divisés  par  des  pilastres  et  colonnes  ornés  des  figures  des  douze  apôtres 
délicatement  travaillées. 

Une  sculpture  en  marbre,  par  Gois,  dans  l'une  des  chapelles, 
représentant  saint  Nicolas  dotant  une  jeune  fille. 

Enfin,  dans  la  chapelle  derrière  le  chœur,  un  beau  groupe  en 
marbre  blanc ,  représentant  le  martyre  de  saint  Savinien. 

Le  trésor  de  la  cathédrale  de  Sens  était  autrefois  un  des  plus  riches 
de  tous  ceux  des  églises  de  France,  et  presque  le  seul  aujourd'hui  qui 
renferme  encore  autant  d'objets  curieux,  mais  moins  précieux  par 
leur  valeur  intrinsèque,  que  sous  le  rapport  de  l'art  ou  de  l'antiquité. 
On  y  voit  : 

Un  christ  en  ivoire ,  de  deux  pieds  de  haut. 

Un  morceau  de  la  vraie  croix,  donné  par  Charlemagne. 

Le  peigne  de  l'évêque  saint  Loup,  en  ivoire,  garni  de  pierres. 

Un  anneau  pastoral  de  saint  Loup,  et  un  de  saint  Grégoire. 

Divers  reliquaires  et  diverses  châsses  en  bois  sculpté. 


(  i6  ) 

Deux  bas -reliefs  en  argent,  de  Germain,  orfèvre,  représentant 
le  martyre  de  saint  Potentien  et  un  trait  de  la  vie  de  saint  Savinien. 

Une  boîte  ou  coffret  à  plusieurs  pans  sculptés ,  à  figures ,  ouvrage 
du  onzième  ou  douzième  siècle. 

Deux  grands  bas-reliefs  en  argent,  de  18  pouces  de  large  sur  7  de 
hauteur ,  l'un  représentant  saint  Loup  éteignant  l'incendie  de  Melun , 
et  l'autre  le  même  guérissant  les  malades. 

Le  fauteuil  de  saint  Loup,  en  bois  de  chêne,  qui  sert  de  chaire 
pontificale  pour  la  prise  de  possession  des  évêques,  etc. ,  etc. 

Le  siège  de  l'église  de  Sens  a  été  long-temps  un  des  plus  impor- 
tais de  la  France ,  et  un  des  plus  recherchés,  soit  par  sa  position,  soit 
par  ses  prérogatives.  Un  grand  nombre  de  conciles  célèbres  y  ont  été 
tenus ,  dont  on  trouve  un  catalogue  chronologique  fort  curieux  dans  la 
notice  de  M.  Tarbé ,  particulièrement  celui  où  saint  Bernard  fit  cen- 
surer Abcilard  en  u4o.  Cette  assemblée  mémorable  était  nombreuse  ; 
le  roi  Louis-le-Jeune  y  assista  accompagné  de  Thibaud  ,  comte  de 
Champagne,  et  du  comte  de  Nevers  et  autres,  tous  prélats  de  la 
province.  Samson ,  archevêque  de  Rheims  y  vint  avec  ses  trois  suf- 
fragans.  On  y  voyait  encore ,  avant  la  révolution  ,  la  chaire ,  très- 
curieuse  par  elle-même,  où  saint  Bernard  avait  combattu  le  mal- 
heureux Abeilard, 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE  D'AUXERRE 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT  ; 

DESSINÉS 

PAR  CHAPUY, 

EX  - OFFICIER   DU   GÉNIE  MARITIME,    ANCIEN   ÉLÈVE   DE   V  ÉCOLE  POLYTECHNIQUE; 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F.  T.  DE  JOLIMOIST, 

EÏ-INCÉNIICTL  ,   AGTECB  DE  PLTSIECRS  OUVRAGES  SUR  LES  ANTIQUITÉS  ET  LE»  MŒURS  DU   MOYEN   AGE,  MEMBBE  DE  L'ACADÉMIE  DES  SCIENCES,  BELLES  LETTRE!  ET  ARTS  !>B  Cl 
Mi   LA  SOCIÉTÉ  DES  ANTIQUAIRES  DE  NORMANDIE,    DE  CELLB  D'ÉMULATION   DE  ROUEN  ET   AU  THES  SOCIÉTÉS  SAVANTES. 


PARIS  , 

CHEZ  ENGELMANN  ET  C'%  LITHOGRAPHES,  ÉDITEURS ,  RUE  DU  FAUB.  MONTMARTRE 

  iB  T  r  1  ITT  T~   

IMPRIMERIE   DE   GOETSCHY  ,   RUE   LOMS-LE-GRAND  ,     N°.  27. 

^828. 

</ 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

D'AUXERRE. 


Ce  fut  dans  le  3e  siècle ,  sous  le  règne  de  l'empereur  Aurélien ,  que 
les  apôtres  des  Gaules  commencèrent  à  prêcher  la  foi  dans  Auxerre , 
et  au  rapport  de  l'historien  Etienne  qui  écrivait  du  temps  de  saint  Au- 
naire,  la  construction  de  la  première  église  connue  dans  cette  ville  est 
attribuée  à  Saint-Amatre  vers  la  fin  du  4e  siècle.  Depuis  cette  époque 
l'église  d' Auxerre  fut  plusieurs  fois  réédifiée  ,  augmentée  et  enrichie 
de  présens  considérables  par  divers  évêques  jusqu'au  9e  siècle  où  elle 
fut  brûlée.  D'abord  rétablie  par  Hérifrid  et  plus  tard  presqu'entièrement 
reconstruite  sur  un  nouveau  plan  par  Guy  évêque  en  9^2,  qui,  le  pre- 
mier, lui  donna  la  forme  d'une  croix  et  y  fut  inhumé  le  premier  après 
l'avoir  comblée  des  plus  riches  préseus  ,  cette  église  fut  de  nouveau 
entièrement  réduite  en  cendres  en  io3o  sous  le  pontificat  de  Hugues 
de  Challon  qui  la  fit  rebâtir  en  pierres  de  taille  et  construisit  les  belles 
chryptes  qui  existent  encore. 

Ce  monument  plus  solide  et  plus  durable  ne  fut  cependant  point 
exempt  d'évènemens,  qui  depuis  encore  à  différentes  époques  en  détrui- 
sirent quelques  parties,  et  amenèrent  avec  les  réparations  nécessaires, 
de  nouvelles  dispositions  et  de  nouveaux  agrandissemens  ou  embel- 
lissemens  jusqu'en  i2i3,  époque  à  laquelle  l'évêque  Guillaume  de 
Seignelay  entreprit  la  construction  de  l'église  actuelle  que  l'on  peut 
regarder  comme  la  cinquième  élevée  en  ce  lieu  depuis  l'établissement 
de  la  religion  catholique  à  Auxerre. 

Comme  tant  d'autres,  cet  édifice  remarquable  d'ailleurs  ,  dont  la 
construction  a  duré  plusieurs  siècles  ,  n'a  point  reçu  son  entier  achè- 
vement ;  le  grand  portail  est  incomplet ,  une  des  deux  tours  seulement 
est  terminée  et  son  aspect  élégant  fait  regretter  d'avantage  l'absence  de 
la  seconde,  et  l'irrégularité  qu'elle  produit. 


(  4  ) 

Les  dévastations  révolutionnaires  de  179$  ,  et  le  manque  presqu'ab- 
solu  d'entretien  pendant  plusieurs  années,  ont  nécessité  d'assez  nom- 
breuses et  urgentes  réparations  ;  elles  viennent  d'être  confiées  à 
M.  Heinz  ,  architecte  de  la  ville  qui  mérite  les  éloges  des  amis  des 
arts  pour  les  soins  qu'il  prend  à  conserver  le  caractère  primitif  des 
parties  qu'il  restaure  avec  autant  de  zèle  que  de  talent;  exemple  trop 
peu  suivi,  du  moins  jusqu'à  présent,  par  tant  d'architectes  inhabiles 
qui  n'ont  que  trop  souvent  completté  la  mutilation  de  nos  plus  beaux 
monumens.  11  est  à  regretter  que  les  fonds  destinés  à  ces  utiles  travaux 
ne  suffisent  pas  pour  une  restauration  entièrement  completté. 


(  5  ) 
EXTÉRIEUR. 

Le  grand  portail  ou  façade  principale  de  la  cathédrale  d'Auxerre 
serait  assurément  au  nombre  des  plus  remarquables  de  France  ,  si  la 
tour  méridionale  était  achevée  et  si  la  partie  centrale  avait  plus  de 
largeur.  Ce  portail  offre  en  effet  ,  dans  son  ensemble  ,  de  belles  pro- 
portions :  la  tour  septentrionale  est  majestueuse  ,  imposante  et  a  de 
l'élévation  sans  maigreur;  les  portes  sont  élégantes,  et  les  ornemens 
distribués  avec  régularité  sur  toute  cette  façade,  sont  riches  et  nom- 
breux sans  profusion.  Quelle  fatalité  donc  attachée  à  tant  de  nos  prin- 
cipaux édifices  du  moyen  âge  a  encore  suspendu  l'exécution  de  celui-ci , 
qui  fut  interrompue  vers  l'an  i55o,  et  depuis  lors  est  restée  imparfaite? 
Sans  doute  des  guerres  (i),  des  malheurs  politiques,  les  finances  épuisées, 
des  nécessités  plus  pressantes  ont  empêché  d'ajouter  quelques  nouvelles 
assises  de  pierres  qui,  sans  de  trop  grands  sacrifices  ,  auraient  complctté 
ce  beau  portail  dont  malgré  son  imperfection  plusieurs  antiquaires  et 
architectes  célèbres  (2)  ont  fait  un  pompeux  éloge.  La  partie  inférieure 
est  des  i5e  et  1 4e  siècles,  elle  comprend  les  trois  portes  au-dessus  des- 
quelles le  style  de  cette  époque  s'allie  insensiblement  avec  la  partie 
supérieure,  qui  surtout ,  à  prendre  du  point  où  la  grande  tour  s'isole  , 
est  beaucoup  plus  récente. 

La  ire  porte  à  gauche,  sous  la  tour  terminée,  est  formée  d'une  vous- 
sure peu  profonde,  ornée  de  trois  rangs  de  groupes  de  ligures  très-mu- 
tilées ,  offrant  à  ce  qu'il  nous  a  paru,  des  sujets  de  l'ancien  testament. 
Dans  le  tympan  ,  seulement  vers  la  base ,  deux  figures  de  femmes  et  une 
d'homme  couronnées,  sont  assises  accompagnées  d'anges  à  genoux  tenant 
des  candélabres  ;  sur  les  parois  latérales  ,  existaient  dans  des  niches, 


(1)  C'était  en  effet  à  l'époque  désastreuse  des  guerres  de  religion  et  des  troubles  de  la  Ligue. 

(2)  Le  comte  de  Caylus ,  Vauban  ,  Servandotii  ,  l'abbé  le  Bœuf  et  quelques  autres  en  parlent 
avec  une  sorte  d'entbousiasme  qui  pourrait  peut-cire  paraître  exagéré  à  ceux  qui  aujourd'hui  voient 
et  jugent  ces  monumens  avec  des  connaissances  plus  positives. 


(  G  ) 

trois  statues  de  chaque  côté ,  qui  ont  été  enlevées  ;  les  soubassement 
présentent  encore  seize  caissons  où  sont  représentés  en  relief  la  créa- 
tion du  monde ,  la  désobéissance  et  la  chûte  du  premier  homme  ,  le 
déluge  ,  etc.  Le  reste  de  la  tour  est  divisé  en  quatre  étages  plus  ou 
moins  décorés  ,  dont  le  troisième  a  pour  principal  ornement  une  suite 
de  petites  consoles  surmontées  d'arcades  à  clochetons  sans  doute  desti- 
nées à  recevoir  des  statues ,  mais  où  il  ne  parait  point  qu'il  y  en  ait  eu  ; 
enfin  le  quatrième  étage ,  entièrement  isolé,  est  seul  percé  sur  chacune 
des  quatre  faces  de  deux  grandes  ouvertues  longues  et  étroites  gar- 
nies d'abats-vents  et  terminé  en  plate-forme  à  balustrade ,  flanqué  aux 
encoignures  de  quatre  petits  massifs  formés  par  le  prolongement  des 
contreforts  angulaires.  Cette  tour  a  i83  pieds  d'élévation. 

La  porte  à  droite,  sons  la  tour  non  finie  offre  les  mêmes  dispositions 
que  celle  opposée ,  les  trois  rangs  de  groupes  des  voussures  représen- 
tent divers  sujets  sacrés  et  les  sculptures  du  tympan  la  vie  de  J.-C. 
divisée  en  neuf  tableaux  ,  les  six  statues  des  parois  latérales  n'existent 
plus  et  les  soubassemens  ne  présentent  aujourd'hui  que  des  restes  de 
compartimens  et  défigures  tellement  mutilées  qu'il  estpresqu'impossible 
d'en  reconnaître  les  sujets  ,  à  l'exception  d'un  bas-relief  dans  un  enca- 
drement d'architecture  sur  le  mur  à  droite,  qui  nous  a  paru  être  le 
jugement  de  Salomon.  Le  reste  de  la  tour  élevé  à  un  peu  plus  du  tiers 
de  la  hauteur  qu'elle  devait  avoir ,  est  d'un  style  analogue  à  l'autre  tour, 
et  fait  présumer  que  celle-ci  aurait  completté  régulièrement  le  portail 
dont  il  nous  reste  à  décrire  la  partie  la  plus  riche ,  celle  du  centre. 

Elle  se  compose  de  trois  divisions  bien  distinctes.  La  grande  porte 
occupe  toute  la  partie  inférieure.  Plus  de  deux  cents  figures  distribuées 
en  six  rangs  de  groupes  formant  au  moins  cinquante  sujets,  pris  dans 
l'histoire  ou  les  légendes  sacrées,  remplissent  toutTintérieur  de  sa  pro- 
fonde voussure  ogive,  dont  l'ouverture  est  ornée  d'une  dentelle  délicate 
en  pierre.  Ces  groupes  sont  portés  sur  des  ornemens  d'architecture 
artistement  travaillés,  servant  à  la  fois  de  couronnement  et  de  support. 
Les  grandes  statues  des  parois  latérales  qui  représentaient  les  douze 
apôtres  ont  disparu  comme  celles  des  deux  autres  portes  en  179^.  Dans 
les  soubassemens  on  trouve  encore  malgré  leur  dégradation  d'abord  un 
rang  de  quatre  reliefs  de  chaque  côté,  représentant  des  saints  person- 


(  7  ) 

nages  de  l'un  et  de  l'autre  sexe  distribués  deux  à  deux  dans  de  petites 
arcades  ornées ,  et  au-dessous  une  grande  quantité  de  petits  caissons 
et  de  compartimens  offrant  pour  chaque  côté  une  distribution  et  des 
formes  différentes  ,  on  y  distingue  encore  à  gauche  l'histoire  de  Joseph 
de  la  genèse  ;  la  droite  est  méconnaissable.  Cette  belle  porte  est  sur- 
montée d'un  fronton  pyramidal  percé  à  jour  et  dont  les  arestiers  sup- 
portent sept  petites  statues  de  diacres  au  nombre  desquels  St. -Etienne, 
patron  de  l'église ,  est  placé  au  sommet  de  l'angle  ;  la  seconde  division 
construite  en  arrière  corps  est  entièrement  formée  d'un  beau  vitrail  en 
rose  enfermé  dans  un  grand  arc  ogive  dont  l'extrados ,  très-orné,  sup- 
porte une  petite  galerie  découverte.  Enfin  le  pignon  triangulaire  de  la 
nef,  également  riche  d'ornemens  et  dont  le  côté  gauche  se  rattache  à 
la  grande  tour  par  une  sorte  d'arc-boutant ,  qui  sans  doute  aurait  été 
répété  du  côté  opposé,  complette  et  termine  agréablement  cette  partie 
principale  du  portail  de  la  cathédrale  d'Auxerre,  vis-à-vis  lequel  une 
place  assez  régulière  et  assez  vaste  permet  d'en  embrasser  le  coup-d'œil 
d'un  point  de  vue  favorable  :  mais  cette  place  mal  bâtie  et  dont  le  sol 
n'est  point  nivellé  est  peu  en  harmonie  avec  l'élévation  et  l'importance 
de  l'édifice. 

Les  autres  façades  de  l'église  d'Auxerre  au  nord  et  au  sud  et  le  rond- 
point  du  chœur ,  offrent,  à  très-peu  de  chose  près ,  un  style  uniforme  de 
construction  et  rien  de  remarquable  ;  plus  de  pesanteur  que  de  légèreté, 
des  ornemens  rares  ,  mais  un  ensemble  sévère  et  régulier,  il  faut  en 
excepter  les  deux  portails  aux  deux  extrémités  du  transept  qui  sont  d'un 
bel  aspect  et  d'un  goût  de  composition  qui  a  beaucoup  d'analogie  pour 
la  disposition  et  les  ornemens  du  pignon ,  du  vitrail  à  rosace  et  du  porche, 
(  dont  le  temps  et  des  mains  ennemies  ont  détruit  la  plus  grande  partie 
des  sculptures),  avec  la  partie  centrale  du  grand  portail.  On  peut  considé- 
rer ceux-ci  comme  semblables  entr'eux,  n'offrant  que  quelques  légères 
différences  dans  les  ornemens  de  détail. 


(  8  ) 
INTÉRIEUR. 


L'intérieur  de  l'église  d'Auxerre,  d'une  étendue  moyenne,  est  régulier, 
et  présente  des  proportions  élégantes  et  sveltes.  Ses  dimensions  sont  de 
5oo  pieds  de  long,  sur  71  de  large  non  compris  les  chapelles,  et  100  d'élé- 
vation. Cet  édifice  étant  bâti  sur  la  pente  d'un  coteau  rapidement  incliné, 
il  faut  descendre  six  marches  pour  entrer  dans  la  nef,  et  deux  marches 
pour  passer  de  la  nef  autour  du  chœur.  Il  paraît  que  l'architecte  n'a  pu 
entièrement  corriger  ce  défaut  de  nivellement ,  malgré  l'élévation  des 
cryptes  sur  lesquelles  le  chœur  est  considérablement  exhaussé  au-dessus 
du  point  le  plus  incliné  du  sol  naturel.  Quelques  nuances  de  style, 
qu'il  est  facile  d'observer  en  examinant  attentivement  chaque  partie  de 
cet  intérieur,  caractérisent  le  passage  des  différentes  époques  dans  l'in- 
tervalle desquelles  cet  édifice  a  été  bâti.   C'est  ainsi  que  dans  le 
rond-point  ,    une  partie  du  chœur,   et  dans  les  bas  côtés  qui  l'en- 
tourent, on  reconnaît,  à  la  forme  des  piliers,  des  galeries  et  des 
fenêtres,  la  portion  de  construction  lapins  ancienne,  c'est-à-dire  celle 
du  commencement  du  treizième  siècle.  La  nef  et  la  croisée  sont  de  la 
fin  de  ce  siècle  ou  du  commencement  du  quatorzième  ;  les  premières 
travées  vers  le  grand  portail  ,  sont  surtout  évidemment  de  ce  der- 
nier siècle.  Les  fenêtres,  les  galeries  et  les  portes  du  transept  sont 
beaucoup  plus  ornées  que  toutes  les  autres  parties  de  l'édifice,  et  sont 
du  temps  où  l'art  commençait  à  perdre  de  sa  rudesse  et  de  sa  simplicité. 
Quelques  critiques  ont  trouvé  que  les  bas  côtés  de  la  nef  et  les  ouvert 
tures  des  travées  sont  un  peu  étroits  :  ils  sont  accompagnés  de  cinq 
chapelles  de  chaque  côté ,  y  compris  celles  qui  sont  sous  les  tours  ;  plus 
deux  autres  sous  la  transept  ;  toutes  sont  fermées  de  grilles  fort  simples, 
et  ne  présentent  rien  de  particulier  que  quelques  vestiges  de  médiocres 
peintures  à  fresque.  La  chapelle  de  la  Vierge ,  derrière  le  chœur,  est 
seule  remarquable  par  sa  forme  carrée,  la  disposition  de  sa  voûte  et 
des  trois  arcades  qui  en  forment  l'entrée,  soutenues  sur  deux  colonnes 


(  9  ) 

fuselées  et  d'une  grande  délicatesse  pour  leur  élévation  (1).  Le  chœur, 
jadis  fermé  par  un  beau  jubé,  qui  fut  détruit  par  les  calvinistes,  est 
vaste;  le  sanctuaire  surtout,  pavé  en  marbre  blanc  et  noir,  est  fort 
beau  ;  mais  l'un  et  l'autre  sans  ornemens  d'architecture.  Enfin  ,  toutes 
les  voûtes  sont  en  briques,  chose  peu  ordinaire,  les  nervures  seulement 
sont  en  pierres. 

Les  vitraux  peints  sont  la  décoration  la  plus  importante  que  la  cathé- 
drale d'Auxerre  ait  en  grande  partie  conservée;  les  trois  roses  surtout 
brillent  en  même  temps  des  couleurs  les  plus  vives  et  des  formes  les 
plus  agréables.  Celle  de  la  nef  à  l'ouest  représente  le  Ciel,  ou  la  Divi- 
nité dans  toute  sa  gloire,  figurée  au  centre  sous  l'emblème  du  soleil; 
autour  sont  rangés  une  grande  quantité  d'anges,  de  chérubins  et  de 
bienheureux ,  au  nombre  desquels  on  remarque  les  portraits  des  dona- 
taires. La  rose  du  transept  à  droite  au  sud,  et  le  vitrail  en  huit  pan- 
neaux placé  au-dessous,  sont  en  assez  mauvais  état ,  et  représentent  des 
sujets  tirés  de  la  Bible;  on  y  reconnaît  le  serpent  d'airain,  le  frappe- 
ment du  rocher,  le  passage  de  la  mer  Rouge ,  etc.  ;  mais  beaucoup  de 
parties  endommagées,  d'autres  déplacées  ou  mises  à  contresens  par 
quelque  ouvrier  maladroit,  en  défigurent  l'ensemble.  Du  côté  opposé, 
à  gauche ,  la  rose  du  nord ,  beaucoup  mieux  conservée ,  représente  les 
litanies  de  la  Vierge ,  en  une  quantité,  considérable  de  figures  emblé- 
matiques, et  dans  le  vitrail  au-dessous,  divisé  en  huit  panneaux,  divers 
sujets  de  la  vie  des  saints.  Les  vitraux  de  la  nef  et  de  ses  chapelles  sont 
moins  remarquables  et  moins  bien  conservés  ;  ceux  du  chœur  sont  assez 
importans,  mais  grossièrement  exécutés,  peut-être  pour  produire  plus 
d'effet,  à  cause  de  leur  élévation;  ils  portent  la  date  de  15^5,  époque 
de  leur  restauration  par  les  soins  de  l'évêque  Amyot ,  et  représentent 
des  évêques,  des  docteurs  et  des  saints  pères.  Au  milieu ,  dans  le  fond, 
Notre-Seigneur  mort  en  croix  et  Notre-Seigneur  glorieux  et  ressuscité  ; 
au-dessous  les  donataires  et  leurs  armes  ;  toutes  ces  figures  sont  entou- 


(1)  Dans  la  planche  4  on  a  représenté  cette  chapelle  débarrassée  des  hoiseries  et  tableaux  de  mau- 
vais goût  qui  l'obstruent.  Et  sa  grille  remplacée  par  la  clôture  de  pierre  à  jour  qui  parait  avoir  existé 
primitivement. 


(  io  ) 

rées  de  riches  bordures.  Les  fenêtres  des  bas-côtés  du  rond-point  offrent 
aussi  d'assez  belles  verrières  du  treizième  siècle  bien  conservées.  On  y 
reconnaît  divers  sujets  mystiques  tirés  des  légendes  et  de  l'Apocalypse. 
Enfin,  la  chapelle  de  la  Vierge  est  encore  éclairée  par  sept  verrières  non 
moins  belles  ;  trois  dans  le  fond ,  qui  représentent  la  vie  de  la  Vierge , 
l'histoire  de  Job  et  celle  des  Machabées,  sont  d'un  excellent  style,  et  sont 
pleines  de  charmans  détails,  et  quatre,  pour  les  côtés,  peintes  en  gri- 
sailles, d'un  travail  moins  excellent,  dans  lesquelles  on  voit  les  figures 
en  pied  des  deux  chanoines  qui  ont  fait  don  de  ces  vitres ,  dont  on  re- 
connaît le  modèle  dans  leurs  mains.  Au-dessus  de  l'une  de  ces  figures; 
on  lit  :  Henricus,  presbiter;  le  nom  de  l'autre  est  effacé;  tous  deux 
semblent  sous  la  protection  de  leurs  saints  patrons,  qui  sont  également 
représentés  au-dessus  de  leurs  têtes. 

Quelques  monumens  d'un  assez  grand  intérêt,  échappés  seuls  aux 
dévastations  des  différentes  époques  malheureuses  de  notre  histoire, 
ornent  encore  l'intérieur  de  la  cathédrale  d'Auxerre.  Tels  sont  le 
maître-autel  tout  en  marbre  et  en  bronze ,  décoré  d'un  très-beau  bas- 
relief  du  martyr  de  saint  Etienne,  et  de  la  statue  en  marbre  blanc 
représentant  ce  saint  ,  grandeur  de  nature,  expirant  sous  les  coups  de 
ses  bourreaux,  morceau  d'une  très-belle  exécution  et  d'un  excellent 
goût;  le  tout  est  surmonté  d'un  riche  baldaquin,  soutenu  par  des 
anges.  L'aigle  ou  pupitre  du  chœur  en  cuivre  jaune,  du  quatorzième 
siècle  (1),  et  les  deux  bénitiers  en  fer  fondu  ,  du  treizième  siècle,  objets 
curieux  pour  l'histoire  des  arts.  Les  mausolées  des  évêques  Amyot  et 
Golbert,  érigés,  le  premier  en  1610  et  le  second  en  1713,  aux  deux 
côtés  du  sanctuaire,  par  leurs  neveux;  enfin,  dans  la  chapelle  de  la 
Vienre,  le  mausolée  en  marbre  de  Claude  de  Beauvoir  de  Ghastellux, 
maréchal  de  France,  et  de  Jean  de  Ghastellux,  vicomte  d'Avallon, 
amiral  de  France,  qui  s'illustrèrent,  en  au  fameux  siège  de 

Cravan  contre  les  Ecossais,  et  conservèrent,  par  leur  valeur  et  leur 
générosité,  cette  ville  au  chapitre  d'Auxerre,  qui,  en  reconnaissance, 
décerna  aux  aînés  de  la  famille  le  titre  de  chanoine  avec  toutes  ses  préro- 


(1)  Cet  aigle  rapporté  depuis  peu  clans  la  cathédrale  ,  appartenait  à  une  autre  église  et  remplace 
ici  l'ancien  aigle  détruit  dans  la  révolution,  qui  était  du  même  temps  et  plus  curieux. 


(  "  ) 

gatives(i)  ;  monument  nouvellement  rétabli  aux  frais  de  la  famille,  en 
place  de  l'ancien ,  détruit  en  1 79,3.  On  y  voit  les  deux  héros  couchés,  les 
mains  jointes,  sur  un  lit  ombragé  de  drapeaux;  au-dessus,  l'artiste  a 
trouvé  le  moyen  d'ajuster  un  ancien  bas-relief  provenant  peut-être  du 
tombeau  primitif,  représentant  la  bataille  de  Cravan  ;  mais  on  est 
étonné  de  trouver  reléguée  sur  un  pilier  du  bas-côté,  à  droite,  hors 
la  chapelle,  l'ancienne  inscription,  gravée  sur  une  table  d'airain, 
qu'on  aurait  dû  rétablir  sur  le  nouveau  monument. 

Le  siège  épiscopal  d' Auxerre ,  illustré  par  une  longue  suite  d'évêques , 
dont  un  grand  nombre  ont  brillé  par  leur  mérite  et  leurs  éminentes 
vertus ,  a  été  supprimé  dans  la  dernière  organisation  des  évechés  de 
France ,  et  réuni  à  celui  de  Sens  dont  il  était  suffragant. 


(1)  Le  titulaire  de  ce  canonicat  quoique  laïque  en  prenait  possession  botté ,  éperonné  ,  cuirassé, 
un  oiseau  sur  le  poing  ,  revêtu  d'un  surplis ,  le  baudrier  et  l'épée  par-dessus  ,  ganté  des  deux 
mains  ,  l'aumuce  sur  le  bras ,  coiffé  d'un  bonnet  bordé  d'une  plume  blanche.  Quand  Cézar  de 
Chastellux,  qui  en  avait  pris  possession  en  1648  parut  au  chœur  en  présence  de  Louis  XIV  , 
à  son  passage  à  Auxerre  pour  aller  visiter  le  camp  de  la  Saône  en  i683  ;  les  seigueurs  de  la  suite 
du  roi  plaisantaient  sur  la  bigarrure  de  cet  habillement  :  le  prince  leur  dit  ne  badinez  pas,  il  n'est 
aucun  de  vous  qui  ne  dût  se  faire  honneur  d'un  pareil  titre.  Guillaume  Antoine  comte  de 
Chastellux  ,  brigadier  des  armées  du  roi  est  le  huitième  de  son  nom  qui  ait  pris  possession  de 
ce  canonicat  en  1762  ,  sous  M.  de  Caylus. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE  DE  CHARTRES , 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT  ; 


DESSINES 


PAR  CHAPUY, 


EX   OFFICIER   DU   CÉNIE   MARITIME,    ANCIEN   ÉLÈVE   DE   L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE; 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F.  T.  DE  JOLIMOINT, 

El  CNGLMEl  Jl  ,    icmiR   UE  PLrSlEORS  OUVRAGES  SPB  LES  A  5TIQT  ITt  5  ET  LES  UVlRi  DD   MOTEN    AGE  .    MEMBRE  DE  l'aCADLHIE  DBS  8CIEITr.ES,  BELLES  LETTRES  ET  1RTS  l>B  CAS! 
VU  LA  SOCIÉTÉ  DES  ANTIQUAIRES  DE  M      I  IN'DIE      DE  CELLE  d'ÉVI  L'L  \  TIO.\    DE   BOUEH    £T  AUTRES  SOCIETLS  SAVANTES. 


PARIS  9 

CHEZ  ENGELMANN  ET  Cie,  LITHOGRAPHES ,  ÉDITEURS ,  RUE  DU  FAUB.  MONTMARTRE,  N°  6. 


IMPRIMERIE   DE   GOETSCHY  ,    RUE   LOUIS-LE-GRAND  ,     N°.  27. 

4  828, 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

DE  CHARTRES. 


L'histoire  et  la  description  de  l'Eglise  Cathédrale  de  Chartres ,  une 
des  plus  considérables  ,  des  plus  belles  et  des  plus  célèbres  églises  de 
France ,  a  exercé  la  plume  d'un  assez  grand  nombre  d'écrivains  ;  et 
si  ailleurs  nous  ne  trouvons  quelquefois,  après  de  pénibles  recherches, 
que  quelques  documens  incertains  ,  ici  nous  n'avons  en  quelque  sorte 
que  l'embarras  du  choix  ;  cependant  ces  divers  ouvrages  que  nous 
indiquons  ci-dessous  (1)  ,  que  l'on  ne  trouve  guère  aujourd'hui  que 


(1) Chroniques  de  Chartres  :  Poème  des  miracles  de  la  Vierge,  écrit  vers  1020  ou  io3o. 
traduit  en  vers  français  en  1262,  par  Me  Jehan  le  Marchand,  chanoine  de  Chartres  ,  manuscrits 
conservés  à  Chartres. 

Histoire  chronologique  de  la  ville  de  Chartres  ,  par  Peintard ,  manuscrit  conservé  à 
Chartres. 

Histoire  chartraine  contenant  les  antiquités  de  Chartres  ,  ensemble  les  antiquités  de 
l'ancien  temple  et  superbe  édifice  de  l'église  Notre  Dame  de  cette  ville,  les  souverains 
de  Chartres  ,  etc.  ,  etc.  ,  par  Duparc ,  manuscrit  du  16e  siècle,  conservé  à  la  bibliothèque  royale, 
n°  io3g4. 

Parthenie  qu  histoire  de  la  très-auguste  et  très-dévote  église  de  Chartres  ,  dédiée  par 
les  vieux  Druides  en  l'honneur  de  la  Vierge  qui  enfanterait  ,  etc.  ,  par  Me  Sebastien 
Roulliard,  de  Melun  ,  avocat  au  Parlement.  Paris  ,  1609  ,  in-8°. 

Histoire  manuscrite  de  Chartres  ,  par  Souchet ,  conservée  à  la  bibliothèque  royale  ;  catalogue 
de  Gaignèr,  n°  665  ;  l'auteur  est  mort  en  1 654- 

Histoire  de  l'auguste  et  vénérable  église  de  Chartres  ,  etc.,  par  Vincent  Sablcn ,  chartrain , 
1671 ,  un  petit  vol.  :  il  y  en  a  plusieurs  éditions.  v. 

Relation  de  l'accident  arrivé  a  Chartres  tar  le  feu  du  Ciel  qui  aurait  embrasé  toute 
l'église  sans  la  protection  toute  visible  de  la  Sainte  Vierge  ,  par  Me  Robert ,  archidiacre. 
Chartres,  1675,  in-8°. 

Catalogue  ou  inventaire  des  reliques  de  l'église  cathédrale  de  Chartres,  1682,  manus- 
crit de  la  bibliothèque  de  M.  Hérisson.  ,  avocat  et  bibliothécaire  de  la  ville  de  Chartres. 


(  4  ) 

dans  les  bibliothèques  publiques  ou  dans  quelques  bibliothèques 
particulières  sont  peu  connus  ,  et  sans  doute  même  un  grand 
nombre  de  nos  contemporains  en  ignoreraient  encore  l'existence  si 
M.  Gilbert ,  conservateur  des  tours  de  Notre-Dame  de  Paris  ,  que  nous 
avons  déjà  eu  occasion  de  citer  avec  l'éloge  qui  lui  est  dû,  comme 
auteur  d'excellentes  notices  sur  quelques-unes  des  principales  cathé- 
drales de  France  ,  n'avait  récemment  dans  une  nouvelle  production 
de  ce  genre  ,  publiée  en  1824  sous  le  titre  de  Description  Historique 
de  l'Eglise  de  N.-D.  de  Chartres  ,  réuni  tout  ce  que  ses  devanciers 
ont  dit  de  plus  intéressant  et  de  plus  exact  sur  ce  sujet,  en  citant  ces 
autorités  et  en  y  ajoutant  ses  propres  observations  et  autres  docu- 
mens  particuliers  qu'il  a  pu  recueillir.  C'est  donc  aux  mêmes  sources, 
et  particulièrement  à  cette  dernière  que  nous  avons  dû  puiser  pour 
la  partie  historique  et  chronologique  de  notre  travail,  nous  étant 
fait  un  devoir,  pour  la  partie  descriptive  et  critique  ,  de  ne  rien  écrire 
que  d'après  nos  propres  observations  sur  les  lieux  mêmes;  sachant 
par  une  expérience  constante  qu'il  est  impossible  d'adopter  avec  sécu- 
rité ce  que  l'on  trouve  sur  cette  matière  dans  les  livres  publiés  jusqu'à 
ce  moment,  à  cause  delà  manière  insuffisante  et  fautive  dont  les  au- 
teurs l'ont  traitée.  (1). 


Description  de  l'aimant  qui  s'est  formé  a  la  pointe  du  clocher  neuf  de  Notre  Dame  di: 
Chartres  ,  par  Y  abbé  de  T^almont.  Paris  ,  1692  ,  1  vol.  in- 12. 
Pouillé  du  diocèse  de  Chartres,  par  Doublet ,  1738. 

Relation  de  l'entrée  des  évéques  de  Chartres  avec  remarques  historiques,  par  Janvier  de 
Flanville  ,  1780. 

Histoire  de  la  ville  de  Chartres  ,  par  Doyen ,  Chartres,  1786,  2  vol.  in-8°. 

Histoire  de  Chartres  et  de  l'ancien  pays  chartrain  ,  etc.  ,  par  M.  Chevard,  maire  de  la 
ville  de  Chartres  ,  1802  ,  2  vol.  in-8°. 

Notice  sur  l'origine  et  la  description  de  l'église  de  Chartres  ,  par  le  même ,  insérée  dans 
l'annuaire  statistique  du  déparlement  d'Eure-et-Loir  ,  année  1807. 

Enfin  description  historique  de  l'église  de  Notre-Dame  de  Chartres  ,  par  A.  P.  M.  Gilbert. 
Chartres  ,  1824  ,  in-8°. 

(1)  En  effet  il  nous  est  facile  de  prouver  que  si  en  général  on  peut  s'en  rapporter  avec  une  sorte  de 
confiance  sur  les  faits  et  les  dates  consignés  par  les  historiens  du  moyen-âge,  que  chacun  d'ailleurs 
a  la  possibilité  de  soumettre  à  l'analyse  et  de  vérifier  par  les  règles  de  la  critique  ;  il  n'en  est  pas  de 
même  de  la  description  et  du  jugement  des  monumens  d'architecture  ou  de  sculpture  (  souvent 
depuis,  restaurés,  augmentés  ou  altérés),  qu'on  ne  peut  vérifier  qu'en  se  déplaçant,  et  qui  exigent  de 


(  6  ) 

Nous  avons  déjà  vu  que  la  plupart  des  premiers  historiens  de  nos 
cathédrales ,  inspirés  par  les  récits  exaltés  des  vieilles  chroniques,  par 
des  traditions  populaires ,  parles  fictions  des  poètes,  ou  enfin  par  une 
sorte  d'orgueil  national,  se  sont  épuisés  en  conjectures  pour  donner  à 
leur  église  la  plus  haute  antiquité  possible.  Le  plus  grand  nombre  ne 
cherchent  point  à  remonter  au-delà  de  l'origine  du  christianisme  même  ; 
mais  quelques  autres  tels  que  ceux  de  l'église  de  Chartres  ont  cru  pou- 
voir renchérir  sur  ces  ingénieuses  probabilités,  et  ceux-ci  nous  affir- 
ment que  les  Druides  ,  long-tcms  avant  la  venue  du  Messie  ,  avaient  eu 
révélation  qu'une  vierge  devait  enfanter  pour  le  salut  du  monde,  et 
qu'en  plusieurs  endroits,  notamment  à  Chartres,  ils  lui  rendaient  un 
culte  particulier  dans  le  lieu  même  où  depuis  fut  élevé  ce  beau  temple, 
en  l'honneur  de  lanière  du  Sauveur  et  de  son  divin  fils,  qui  déjà  avant 
leur  venue  au  monde  auraient  été  honorés  par  ces  peuples  idolâtres: 
faisant  ainsi  par  une  orgueilleuse  piété  remonter  le  culte  de  Jésus  et 
de  Marie  à  Chartres  avant  même  l'existence  du  christianisme. 

Sans  admettre  ni  réfuter  de  pareilles  assertions  dont  le  plus  ou  moins 
de  vraisemblance  ont  fait  naître  de  longues  et  inutiles  dissertations,  il 


la  part  de  l'écrivain  des  connaissances  positives  dans  les  arts  et  un  goût  éclairé,  dont  ,  nous  devons 
le  direi,  presqn'aucun  des  historiens  connus  jusqu'alors  en  France  n'ont  donné  des  preuves,  surtout, 
nous  le  répétons  ,  de  ceux  qui  se  sont  occupés  de  l'histoire  des  provinces,  des  villes  ou  des  monu- 
mens  dans  le  moyen-âge  :  on  peut  en  dire  autant  des  plans  et  des  dessins  gravés  qui  accompagnent 
quelquefois  ces  ouvrages  ou  qui  ont  été  publiés  isolément,  aucuns  ne  peuvent  servir  à  donner 
une  idée  exacte  des  objets  qu'ils  représentent  ,  et  l'on  sait  aujourd'hui  dans  quel  discrédit  sont 
tombés,  sous  ce  rapport,  les  œuvres  de  Menlfaucon,  de  Millin  et  de  tant  d'autres,  dont  chaque  jour 
démontre  les  erreurs  et  les  inexactitudes. 

On  peut  être  excellent  littérateur ,  savant  historien  ,  scrupuleux  chronologistc ,  et  décrire  et 
juger  fort  inexactement  des  monumens  dont  on  nJa  point  appris  parles  règles  de  l'art,  de  l'observa- 
tion et  du  goût  à  connaître  le  caractère,  les  défauts  ou  les  beautés.  Comme  on  peut  être  fort  habile 
dessinateur,  paysagiste  spirituel  ,  et  ne  pas  rendre  dans  la  représentation  graphique  d'un  édifice , 
d'une  sculpture  ,  le  style  particulier  ,  la  physionomie  propre  avec  cette  vérité  naïve  qui  coin  ient. 
Pourquoi  faut-il  que  nous  ayons  encore  le  même  reproche  à  adresser  aux  écrivains  et  aux  artistes 
qui  ont  concouru  aux  ouvrages  de  ce  genre  les  plus  récemment  publiés  parmi  nous  ?  Ceux-là  , 
riches  seulement  de  leur  style  et  d'une  imagination  brillante  ont  compilé  sans  discernement  leurs 
devanciers  ou  ont  décrit  sans  voir  :  ceux-ci  ;  s  abandonnant  à  toute  la  facilité  et  à  la  fougue  de 
leur  crayon  ,  ont  produit  de  charmantes  compositions  aux  dépens  de  cette  sévère  exactitude  si  pré- 
cieuse pour  l'étude  de  l'art  et  la  connaissance  des  lieux. 

Nous  avons  assez  bonne  opinion  du  lecteur  pour  être  persuadé  qu'il  n'attribuera  pas  à  un  amour- 


(  6  ) 

nous  suffit  de  savoir  qu'antérieurement  au  troisième  siècle  l'histoire  de 
l'Eglise  de  Chartres  ne  présente  qu'incertitude  et  obscurité,  qu'ayant 
cette  époque  il  paraît  seulement  reconnu  que  St-Savinienet  St-Potentien, 
qui  furent  les  apôtres  d'Orléans,  de  Troy es,  de  Sens,  avaient  aussi  prêché 
la  foi  catholique  dans  la  ville  de  Chartres  ,  et  que  St-Aventin  ,  leur 
disciple,  en  fut  le  premier  évêque  vers  l'an  260  ou  280.  Comme  toutes 
les  églises  des  Gaules  ,  celle-ci  fut  dès  sa  naissance  en  butte  aux  plus 
cruelles  persécutions  suscitées  par  les  empereurs  romains  (1),  et  pendant 
près  d'un  siècle  la  religion  sainte  n'eut  point,  à  proprement  parler,  de 
temple  public.  Le  règne  de  Constantin  vit  finir  toutes  ces  calamités  ; 
et  aussitôt  les  chrétiens  s'empressèrent  de  bâtir  à  Chartres  une  première 
église  sur  laquelle  l'histoire  ne  nous  a  conservé  aucun  détail  ;  nous  savons 
seulement  qu'elle  fut  incendiée  vers  l'année  858  par  les  Normands  (2), 
que  réparée  par  l'évêque  Gislebert,  elle  fut  encore  détruite  pendant 
une  guerre  entre  Richard  duc  de  Normandie,  et  Thibaud-le-Tricheur 
comte  de  Chartres,  en  962  ou  973  ,  et  qu'enfin  en  l'an  1020  ,  veille  de 
la  nativité,  le  feu  du  Ciel  la  réduisit  de  nouveau  en  cendres  ainsi  que 
presque  toute  la  ville. 

Le  célèbre  et  vertueux  Fulbert  occupait  alors  le  siège  épiscopal ,  sa 
réputation  et  son  crédit  à  la  cour  de  France  et  dans  toute  l'Europe, 
ainsi  que  la  dévotion  particulière  des  peuples  pour  l'Eglise  de  Chartres 
produisirent  d'abondantes  ressources  que  l'on  destina  à  reconstruire 


propre  exclusif  de  notre  part ,  et  qui  serait  au  moins  ridicule  ,  ou  à  tout  autre  sentiment  envieux , 
des  réflexions  qui  ne  nous  sont  suggérées  que  par  notre  amour  pour  la  vérité  et  pour  la  perfection 
si  désirable  des  ouvrages  destinés  à  faire  connaître  et  à  perpétuer  le  souvenir  de  nos  richesses  mo- 
numentales. 

(1)  On  montre  encore  dans  l'Eglise  souterraine  de  Chartres  la  place  où  exista  long-tems  un 
puits  appelé  h  puits  des  saints  forts  ,  où  l'on  assure  que  Quirin  ,  gouverneur  de  la  ville  pour  l'em- 
pereur Claude  ,  fit  précipiter  sa  propre  fille  qui  s'était  convertie  et  venait  de  recevoir  le  baptême 
avec  un  grand  nombre  de  fidèles  qu'il  surprit  assemblés  dans  ce  lieu  pour  la  célébration  des  saints 
mystères  ,  après  leur  avoir  fait  éprouver  les  plus  horribles  tortures. 

(2)  On  sait  comment  les  Normands  abusèrent  de  la  bonne  foi  des  habitans  de  Chartres  pour 
s'emparer  de  la  ville  en  feignant  de  vouloir  se  convertir  et  en  demandant  à  y  être  introduits  pour 
recevoir  le  baptême  et  rendre  les  derniers  devoirs  à  leur  chef  qu'ils  supposèrent  mort.  Ils  n'y  furent 
pas  plutôt  admis  qu'ils  mirent  tout  à  feu  et  à  sang  et  détruisirent  la  cathédrale  et  la  plus  grande 
partie  de  la  ville 


(  7  ) 

avec  magnificence  la  nouvelle  cathédrale  (5)  ;  le  prélat  lui-même  y  con- 
sacra trois  années  de  ses  revenus  et  de  ceux  delamanse  capitulaire,  et 
les  travaux  furent  d'abord  poussés  avec  activité.  Si  l'on  en  croyait 
les  historiens  sur  parole,  cet  édifice  qu'ils  prétendent  avoir  été  ter- 
miné en  huit  ans  serait  le  même  que  celui  qui  existe  encore  de  nos 
jours  :  Pour  se  convaincre  du  contraire  il  suffît  de  connaître  et  de 
savoir  comparer  les  différens  styles  d'architecture  en  usage  dans  chaque 
siècle,  et  l'on  sera  convaincu  que  l'âge  d'un  monument  est  souvent  mieux 
écrit  dans  la  disposition  et  la  forme  des  pierres  que  dans  les  relations 
de  tant  d'historiens  inexacts.  L'erreur  vient  ici  de  la  confusion  de  quel- 
ques dates  et  de  quelques  récits  isolés  qui  n'ont  point  été  vérifiés  par 
l'inspection  du  monument;  mais  en  observant  aujourd'hui  ce  que  ces  his- 
toriens n'ont  pas  voulu  ou  n'ont  pas  su  observer  ,  il  est  facile  de  recon- 
naître que  la  structure  de  l'Eglise  de  Chartres  actuelle  ne  remonte  pas  au- 
delà  du  douzième  siècle,  àl' exception  des  chryptes  et  de  quelques  parties 
peu  apparentes,  qui  sont  évidemment  antérieures  et  ont  été  conservées 
lorsqu'on  a  reconstruit.  Quelques  faits  qu'il  eut  été  difficile  de  faire 
concorder ,  en  venant  à  l'appui  de  notre  assertion  ,  s'expliquent  alors 
facilement  et  nous  prouvent  que,  si  l'édifice  bâti  par  Fulbert  fut  achevé 
en  huit  ans ,  ce  ne  fut  qu'un  édifice  provisoire  et  peu  considérable ,  ou 
ce  qui  est  également  vraisemblable  ,  que  la  construction  en  fut  long- 
tems  suspendue  et  qu'on  ne  s'en  occupa  sérieusement  que  vers  la  fin 
du  onzième  siècle  jusqu'au  milieu  du  treizième ,  époque  à  laquelle  il 
paraît  que  cette  église  fut  seulement  terminée  ;  mais  à  la  fin  du  onziè- 
me siècle ,  un  style  tout-à--fait  nouveau  s'était  introduit  dans  l'art  de 
bâtir,  on  l'adoptait  avec  enthousiasme,  et  comme  on  l'a  vu  depuis, 
malheureusement  pour  l'histoire  des  arts,  on  démolissait  les  anciens 
édifices  pour  les  rétablir  à  la  moderne ,  c'est  de  cette  manière  sans 
doute  que  l'église  bâtie  par  Fulbert  fit  place  à  la  nouvelle,  qui  est 
celle  que  nous  décrivons  aujourd'hui. 

Ainsi  que  nous  venons  de  le  dire  les  faits  connus  confirment  notre 


(1)  Les  rois  de  France,  d'Angleterre,  de  Danemarck  ,  lecomte  Eudes  de  Chartres  ,  Richard,  duc 
de  Normandie,  Guillaume  ,  duc  d'Aquitaine,  et  beaucoup  d'autres  princes  et  seigneurs,  y  contri- 
buèrent pour  des  sommes  considérables. 


(  8  ) 

opinion,  car  ils  nous  apprennent  que  l'évêque  Fulbert  qui  mourut 
en  1029  >  écrivit  peu  de  temps  avant  sa  mort  à  Guillaume  ,  duc  d'Aqui- 
taine ,  qu'étant  très-occupé  de  la  restauration  de  l'Eglise  de  Chartres 
il  n'avait  pu  lui  écrire  plutôt ,  et  qu'à  l'aide  de  Dieu  il  avait  déjà  fait 
les  grottes  de  cette  église  (  la  partie  souterraine  )  ;  que  ce  prélat  laissa 
par  testament  une  forte  somme  en  or  et  en  argent  pour  la  continuation 
des  travaux  de  son  église  qu'il  avait  commencé  à  réédifier,  donc  cet 
édifice  ne  fut  pas  fini  en  huit  années  ;  que  Thiéry  ou  ïhéodoric  son 
successur  fut  animé  du  même  zèle,  mais  qu'il  n'eut  pas  non  plus  le  bon- 
heur de  voir  terminer  ces  travaux  ;  que  vers  l'année  1060  un  médecin 
du  roi  Henri  Ier  fit  bâtir  à  ses  frais  un  portail  latéral  (1)  ;  qu'en  1088  la 
duchesse  Mathilde ,  femme  de  Guillaume-le-Conquérant ,  fit  couvrir  en 
plomb,  aussi  à  ses  frais,  la  plus  grande  partie  de  cet  édifice  ;  qu'en  1 1 45 
plus  d'un  siècle  après  la  mort  de  Fulbert  Huges ,  archevêque  de  Rouen , 
écrivait  à  Thiéry  évêque  d'Amiens,  avec  quel  zèle  et  quelle  activité  les 
fidèles  de  la  ville  de  Chartres  et  même  des  villes  et  des  provinces  voi- 
sines travaillaient  depuis  peu  à  la  construction  de  leur  Cathédrale  ;  donc 
on  avait  repris  à  cette  époque  les  travaux  long-temps  abandonnés ,  ou 
on  réédifiait  un  nouvel  édifice  (2) ,  la  nef  et  le  grand  portail  datent 
de  cette  époque  ,  sauf  un  des  clochers  qui  est  postérieur ,   celui  du 
nord  ou  clocher  neuf,  terminé  en  i5i4;  enfin  que  cette  église  ne  fut 
consacrée  et  dédiée  à  la  Sainte-Vierge  qu'en  1 260  par  Pierre  de  Maincy, 
76e  évêque  de  Chartres,  bien  qu'elle  ne  fut  pas  encore  aussi  complette 
qu'elle  l'est  aujourd'hui;  de  sorte  que  cette  église  à  été  environ  240  ans 
à  bâtir ,  si  on  en  date  le  commencement  à  l'épiscopat  de  Fulbert,  et  seu- 
lement un  peu  plus  de  cent  ans  si  on  ne  compte,  comme  cela  doit  être, 


(1)  Qui  assurément  ne  peut  être  un  de  ceux  que  nous  voyons  aujourd'hui,  qui  selon  toute 
évidence  lui  sont  postérieurs  de  plus  d'un  siècle. 

(2)  Des  hommes  de  tous  les  rangs  et  de  toutes  les  professions  se  livraient  eux-mêmes  aux  travaux 
1rs  plus  pénibles ,  tiraient  les  charriots ,  transportaient  les  matériaux  ,  etc.  Plusieurs  habitans  de 
Rouen,  munis  de  la  bénédiction  de  leur  archevêque,  vinrent  augmenter  le  nombre  des  travailleurs, 
ainsi  qu'un  grand  nombre  de  personnes  des  autres  diocèses  de  la  Normandie.  Les  fidèles  ne  partaient 
qu'après  s'être  confessés  et  reconciliés  et  les  procès  étaient  assoupis  ,  la  troupe  des  pèlerins  se  créait 
un  chef  qui  distribuait  à  chacun  l'emploi  qu'il  devait  exercer.  Ces  travaux  s'exécutaient  avec  ordre 
et  recueillement  et  pendant  la  nuit  on  mettait  des  cierges  sur  des  charriots  autour  de  l'église  et  on 
veillait  en  chantant  des  hymnes  et  des  cantiques. 


(  9  ) 

que  du  commencement  du  douzième  siècle.  Nous  terminons  cet  histo- 
rique par  un  éloge  en  vers  de  la  cathédrale  de  Chartres,  morceau 
vraiment  curieux  de  poésie  du  tems  dans  lequel  il  était  difficile  de 
pousser  plus  loin  l'exaltation  et  le  romantique. 

Au  centre  de  la  ville  ,  entre  huit  avenues , 
Ce  saint  temple  s'élève  à  la  hauteur  des  nues , 
Et  sa  base  s'enfonce  autant  dans  les  enfers  , 
Que  son  faîte  orgueilleux  s'élève  dans  les  airs. 
Dans  le  vaste  univers  ,  il  n'est  pas  une  roche  , 
Dont  la  pointe  superbe  à  sa  hauteur  approche  : 
Calpé  même,  Abila  (i),  ni  l'arrogant  Atlas, 
En  grandeur  avec  lui  ne  se  comparent  pas  : 
Et  ces  monts  élevés  qui  voisinent  les  nues, 
De  l'orgueil  sourcilleux  de  leurs  têtes  chenues, 
De  tous  les  autres  monts ,  eux  qui  sont  les  géans , 
Ne  semblent  que  des  nains  ou  plutôt  des  néants. 
Il  n'est  rien  de  si  haut ,  de  si  grand  que  sa  cime , 
Sa  pointe  touche  au  Ciel, son  pied  touche  à  l'abîme; 
Et  par  ses  deux  clochers ,  célèbres  en  tous  lieux , 
Il  donne  aux  habitans  de  la  voûte  azurée, 
Du  zèle  des  Chartrains  une  marque  assurée  : 
Et  par  la  profondeur  de  ses  saints  fondemens, 
Il  accroît  des  Démons  la  rage  et  les  tourmens,  etc.... 


(1)  Montagnes  d'Afrique  et  d'Espagne  qui  forment  le  détroit  de  Gibraltar  et  que  les  poètes  ont 
nommé  les  colonnes  d'Hercule. 


(  *°  ) 


EXTÉRIEUR. 

L'effet  général  que  produit  à  la  première  vue,  l'aspect  extérieur  de 
la  cathédrale  de  Chartres,  est  le  même  que  l'effet  produit  par  tous  les 
monumens  religieux  de  cette  époque;  c'est-à-dire,  comme  nous  l'avons 
déjà  observé  en  pareille  occasion, que  la  solidité  et  la  nudité  des  masses, 
la  gravité  du  style,  encore  empreint  en  grande  partie,  de  la  pesanteur 
et  de  la  stérilité  de  l'architecture  des  10e  et  1  ie  siècles  ,  n'excitent  point 
d'abord,  dans  l'imagination,  un  sentiment  vif  et  involontaire  de  sur- 
prise et  d'admiration,  mais  seulement  ce  degré  d'intérêt  et  de  satisfaction 
calme,  qui  nait  de  la  sévérité  des  lignes,  du  grandiose  des  propor- 
tions et  de  l'imposante  majesté  d'un  édifice  qui,  comme  celui-ci,  réunit, 
à  une  partie  de  la  noble  simplicité  du  premier  âge  de  l'art,  des  dispo- 
sitions et  des  formes  devenues  plus  sveltes  et  plus  hardies.  Cette  réflexion 
est  surtout  applicable  à  la  façade  occidentale  ou  principal  portail  du 
monument  que  nous  décrivons.  En  effet ,  dans  cette  façade  haute  et 
étroite,  terminée  par  un  petit  pignon  triangulaire;  dans  la  masse 
principale  des  deux  tours  qui  l'accompagnent ,  flanquées  dans  leur  en- 
semble de  quatre  contreforts  grossiers,  et  dont  le  mur  lisse  n'offre  dans 
les  divers  étages ,  que  quelques  embrasures  de  fenêtres  la  plupart 
sans  ouverture;  on  retrouve  toujours  le  caractère,  la  disposition  géné- 
rale et  la  grave  monotonie  du  style  appelé  lombard ,  encore  en  usage 
dans  les  10e  et  11e  siècles:  Mais  ici  de  grandes  innovations  signalent  en 
même  tems  un  goût  nouveau  :  Ici  la  forme  plus  gracieuse  de  l'ogive  a 
presque  généralement  succédé  au  plein  ceintre  :  Un  des  deux  rangs  de 
fenêtres,  toujours  placées  au-dessus  de  la  porte  principale  pour  éclairer 
la  nef,  a  déjà  fait  place  à  une  rose,  dont  les  compartimens  sont  encore 
simples,  et  qui  n'est  que  le  type  des  chefs-d'œuvre  de  découpures  qui 
plus  tard  ont  émerveillé  l'imagination  :  Ici  les  voussoirs  des  portes,  les 
tympans  et  les  parois  latérales,  ornés  seulement,  dans  l'origine,  degrec- 
ques,  de  zigzags,  ou  de  quelques  figures  chimériques,  sont  enrichis  de 
statues  et  de  groupes  de  figures,  non  moins  dignes  de  curiosité  comme 
monumens  de  l'enfance  delà  sculpture,  que  comme  monumens  histo- 


(  û  ) 

riques,  sous  le  rapport  des  personnages  et  du  costume,  et  d'autant  plus 
précieux  pour  l'archéologue  ,  que  ceux  de  cette  époque  sont  fort  rares 
aujourd'hui  :  Une  petite  galerie  placée  dans  la  partie  la  plus  élevée  du 
centre  de  cette  façade,  et  dont  les  entre-colonnemens  recèlent  aussi 
des  statues  de  rois  et  de  reines,  est  encore  pour  ce  temps  un  ornement 
nouveau,  qui,  plus  tard,  placé  au  premier  rang  et  dans  de  plus  grandes 
dimensions,  paraît  être  devenu  indispensable  dans  la  décoration  des 
façades  de  la  plupart  de  nos  basiliques,  tel  qu'on  le  voit  à  celles  de 
Paris,  d'Amiens,  de  Rheims,  etc.  :  Ici  enfin,  nous  trouvons  dans  le 
clocher  méridional,  ou  clocher  vieux,  un  des  premiers  exemples  de  ces 
pyramides  aiguës  octogones  environnées  de  clochetons  à  la  base,  dont 
la  hardiesse  nous  surprend  autant  que  la  solidité,  et  qui  ont  dû  succé- 
der aux  plate-formes  crénelées  qui,  dans  des  siècles  d'anarchie  et  de 
trouble,  servaient  à  la  défense  des  églises,  souvent  exposées  aux  in- 
sultes des  Barbares  :  Nous  devons  donc  regarder  le  portail  de  l'église 
cathédrale  de  Chartres,  dans  son  ensemble  et  dans  la  plus  grande  par- 
tie de  ses  détails  (à  l'exception  toutefois  de  la  partie  supérieure, 
beaucoup  plus  récente,  du  clocher  septentrional  ou  clocher  neuf)  , 
comme  un  des  exemples  les  plus  curieux  du  premier  style  de  transition 
dans  le  commencement  du  12e  siècle.  A  cet  aperçu  général,  nous  join- 
drons une  description  rapide  des  principales  particularités  qu'offre  l'ex- 
térieur de  cet  antique  et  remarquable  édifice. 

Les  trois  portes  élevées  sur  un  perron  de  six  marches,  occupent  , 
sans  intervalles,  toute  la  partie  inférieure  de  la  façade  occidentale 
comprise  entre  les  deux  clochers;  celle  du  milieu  est  appelée  Porte 
Royale,  soit  comme  principale  porte,  soit  qu'elle  ait  été  ou  qu'elle  soit 
encore  plus  particulièrement  destinée  à  la  réception  des  princes  et  des 
grands  personnages  :  elle  est,  ainsi  que  les  deux  autres  portes,  ornée 
de  nombreuses  sculptures,  dont  les  plus  remarquables  sont  les  grandes 
figures  des  parois  latérales ,  que  l'on  croit  représenter  des  princes  et 
princesses  du  temps,  qui  contribuèrent  à  l'édification  de  ce  temple,  et 
qui  doivent  fixer,  comme  objet  d'étude  l'attention  des  antiquaires  (1). 


(1)  La  plupart  sont  vêtues  de  longues  tuniques  recouvertes  par  une  espèce  de  manteau  qui, 
quelquefois  ouvert  sur  le  devant ,  laisse  apercevoir  des  riches  ceintures  et  de  très-belles  étoffes 


(  12  ) 

Le  tympan  de  cette  porte  principale  offre  en  deux  tableaux  l'emblème 
de  la  loi  ancienne  figurée  par  les  prophètes ,  et  celui  de  la  loi  nouvelle 
figurée  par  Notre-Seigneur  environné  des  symboles  des  quatre  évan- 
gélistes,  et  venant  juger  les  hommes.  Dans  les  voussures,  on  remarque 
les  vingt-quatre  vieillards  de  l'Apocalypse ,  tenant  divers  instrumens 
de  musique.  Les  sculptures  du  tympan  de  la  porte  à  droite  représentent 
divers  traits  de  la  vie  de  la  Vierge,  l'Annonciation,  la  Nativité,  la 
Présentation  au  temple  et  l'Apothéose.  Le  tympan  de  la  porte  à  gauche 
représente  à  ce  qu'il  nous  a  paru,  l'Ascencion  de  J.-G. ,  et  dans  les 
voussures,  on  remarque  des  signes  du  zodiaque  et  des  emblèmes  des 
travaux  agricoles  des  douze  mois  de  l'année;  enfin,  les  pieds  droits, 
les  colonnes  et  leurs  chapiteaux  de  ces  trois  portes,  offrent  une  foule 
de  petits  bas-reliefs  et  d'ornemens  exécutés  avec  beaucoup  de  délica- 
tesse et  pleins  de  détails  curieux. 

Mais  ce  qui,  dans  cette  façade,  fixe  le  plus  l'attention  des  étrangers 
et  que  l'on  cite  avec  le  plus  d'éloge  ,  ce  sont  les  deux  clochers  qui  l'ac- 
compagnent ,  et  que  l'on  propose  comme  modèles  dans  certain  dicton 
populaire  dont  nous  avons  déjà  parlé,  par  lequel  on  désigne  ordinaire- 
ment les  parties  les  plus  belles  choisies  dans  diverses  cathédrales  pour 
former,  par  leur  réunion,  une  cathédrale  parfaite  :  c'est  ainsi,  selon 
cette  espèce  d' axiome,  que  le  chœur  de  Beauvais ,  la  nef  d'Amiens,  le 
portail  de  Rheims  et  les  clochers  de  Chartres ,  formeraient  ce  modèle 
complet.  Mais  si  nous  sommes  forcés  de  reconnaître  l'espèce  de  supré- 
matie que  consacre  ce  choix  pour  le  chœur,  la  nef  et  le  portail,  en 
supposant  qu'il  fût  possible  de  proportionner  et  de  coordonner  ensem- 
ble des  masses  si  différentes ,  nous  ne  pouvons  être  du  même  avis  pour 
les  clochers  de  Chartres,  fort  beaux  sans  doute,  mais  qui  d'abord  par 

gaufïrées.  On  doit  surtout  remarquer  la  forme  variée  des  couronnes ,  ainsi  que  les  longues  tresses 
de  cheveux ,  dont  quelques-unes  sont  enveloppées  de  rubans ,  signes  qui  caractérisent  les  reines 
et  princesses,  suivant  l'usage  observé  sous  la  première,  la  deuxième  et  même  la  troisième  race  des 
rois  de  France. 

La  tradition  semble  confirmer  que  ,  parmi  ces  statues  ,  on  doit  reconnaître  les  figures  de  Ro- 
bert I,r,  dit  le  Pieux,  roi  de  France  ;  la  reine  son  épouse  ;  Canut  le  Grand,  roi  d'Angleterre 
et  deDanemarck;  Eudes  II,  comte  de  Chartres;  Richard  II,  quatrième  duc  de  Normandie;  Guil- 
laume V,  duc  d'Aquitaine;  la  princesse  Mahaut  ou  Mathilde,  duchesse  de  Normandie,  et  plusieurs 
autres  princes  et  princesses  contemporains. 


(  f3  ) 

leur  irrégularité ,  ne  peuvent  contribuer  ensemble  à  la  perfection  de 
l'édifice  auquel  on  les  adapterait,  et  qui,  pris  isolément,  ne  peuvent 
l'emporter  ni  l'un  ni  l'autre  sur  beaucoup  d'autres  clochers  qui  méri- 
teraient assurément  la  préférence ,  tels  que  la  flèche  de  Strasbourg ,  la 
tour  de  Georges  d'Amboise  de  Rouen  ,  les  clochers  de  Saint-Etienne 
de  Gaën,  ceux  de  Coutances,  de  Bayeux  et  quelques  autres  (nous  ne 
parlons  pas  des  édifices  étrangers)  qui  offrent  des  beautés  non  moins 
remarquables  et  peut-être  plus  réelles  que  les  clochers  de  Chartres. 

Celui  à  droite  ou  méridional ,  qu'on  appelle  le  clocher  vieux,  est  en 
effet  le  plus  ancien  des  deux;  il  date  de  l'origine  même  de  l'édifice  et 
a  conservé  intacte  sa  forme  primitive;  moins  svelte  et  moins  orné 
que  quelques  autres  de  la  même  époque  et  du  même  style  ,  il 
est  cependant  admiré  par  sa  masse  imposante  et  son  élévation  (i). 
Dans  l'un  des  étages  intérieurs  de  ce  clocher,  on  remarque  une  fort 
belle  charpente  qui  supportait  avant  179^  les  trois  grosses  cloches 
appelées  Bourdons,  et  dont  les  poinçons  en  cul-de-lampe  sont  ornés 
de  sculptures  et  des  armes  de  France  et  du  chapitre.  Le  clocher  à 
gauche  ou  septentrional,  est  appelé  le  clocher  neuf,  quoique  la  partie 
supérieure  soit  seule  moderne  ;  sa  base  jusqu'à  la  hauteur  de  la  galerie 
de  rois  est  du  même  temps  que  le  premier,  elle  offre  entièrement  le 
même  caractère,  et  fut  primitivement  surmontée  d'une  flèche  ou 
pyramide  en  charpente  revêtue  de  plomb,  que  réduisit  en  cendres  le 
feu  du  ciel,  le  26  juillet  i5o6,  jour  de  Sainte-Anne,  à  six  heures  du 
soir.  Le  chapitre,  aidé  des  libéralités  de  plusieurs  princes,  seigneurs 
et  particuliers  (2)  ,  fit  reconstruire  en  pierre  l'élégant  clocher  qui  sub- 
siste aujourd'hui,  et  qui,  jugé  dans  le  temps  sans  doute  avec  tout 
l'enthousiasme  qu'excite  la  nouveauté,  fut  proclamé  un  chef-d'œuvre 
et  mérita,  peut-être,  seul  d'être  désigné  comme  le  modèle  des  clochers 
qui  devraient  entrer  dans  la  composition  d'une  cathédrale  parfaite  , 
opinion  qu'un  goût  plus  éclairé  rejette  aujourd'hui,  tout  en  rendant 


(1)  En  i3g5,  la  pointe  de  ce  clocher,  fatiguée  par  l'injure  du  temps  et  menaçant  ruine,  fut 
démolie  d'environ  vingt  pieds  au-dessous  de  la  pomme  et  reconstruite  en  neuf. 

(2)  Le  roi  Louis  XIII  donna  pour  cette  réparation  ,  2000  livres  évaluées  aujourd'hui  7,8C8  fr, 
.^2  cent,  de  notre  monnaie.  L'évêtpie  René  d'Jllicrs  fournit  aussi  une  somme  considérable. 

■ 


(  >4  ) 

justice  à  la  hardiesse  de  la  structure  ,  à  la  délicatesse  du  travail  et  à 
un  certain  luxe  de  difficultés  qui  séduit  d'abord,  mais  qui,  bien  loin 
du  noble  caractère  des  édifices  des  i3eet  i4e  siècles,  les  plus  mémo- 
rables de  l'architecture  gothique,  signale  déjà  la  décadence  du  genre. 
Il  est  l'ouvrage  de  Jean  Texier,  dit  de  Beauce ,  architecte  de  Chartres, 
qui  l'entreprit  en  i5oy  et  le  termina  en  1 5 1 4-  Nous  ne  nous  étendrons 
pas  plus  longuement  sur  la  description  extérieure  de  ce  clocher  que 
l'on  trouve  fort  exactement  détaillée  dans  l'ouvrage  de  M.  Gilbert ,  et 
que  les  dessins  ci-joints  remplacent  beaucoup  plus  utilement. 

Un  vent  impétueux  qui  s'éleva  le  12  octobre  1691 ,  ébranla  la  pointe 
de  ce  clocher ,  qui  ne  fut  point  renversée ,  parce  que  les  crampons 
de  fer  qui  lient  les  pierres  entre  elles  la  soutinrent ,  mais  qui  fut  in- 
clinée dans  l'étendue  de  douze  pieds.  Cette  pointe,  reconstruite  en 
1692  par  Claude  Augé ,  sculpteur  lyonnais,  est  élevée  de  quatre  pieds 
plus  haut  qu'elle  n'était  auparavant. 

L'intérieur  est  divisé  en  plusieurs  étages  voûtés  ;  dans  l'un  d'eux , 
appelé  la  chambre  de  la  sonnerie,  on  lit  sur  une  grande  pierre  blanche 
fixée  au  mur  du  côté  du  midi ,  l'inscription  suivante ,  gravée  en  carac- 
tères gothiques  et  composée  en  poésie  du  temps,  en  mémoire  de  l'in- 
cendie qui  détruisit  l'ancien  clocher. 

Je  fu  jadis  de  plomb  et  de  bois  construict 
Grand,  hault,  et  beau,  et  de  somptueux  ouurage, 
Jusques  à  ce  que  tonnerre  et  orage 
M'ha  consommé  dégasté  et  détruict. 

Le  jour  de  Sainte  Anne  vers  six  heures  de  nuict , 
En  l'an  compté  mille  cinq  cens  et  six 
Je  fus  brûlé  démoli  et  recuit 
Et  auec  moi  de  grosses  cloches  six  : 

Après ,  Messieurs  en  plain  chapitre  assis 
Ont  ordonné  de  pierre  me  refaire 
A  grande  voulte  et  piliers  bien  massifs, 
Par  Jean  de  Beaulse  ouvrier  qui  le  sceut  faire. 


(  i5  ) 

L'an  dessus  dict ,  après  pour  me  refaire 
Firent  asseoir  le  vingt-quatrième  jour 
Du  mois  de  mars  pour  le  premièr  affaire 
Première  pierre  et  autres  sans  séjour. 

Et  en  apuril  huictiesme  jour  exprès, 
René  d'Iluers,  euesque  de  renom 
Perdit  la  vie,  au  lieu  duquel  après 
Fust  Erard  mis  par  postulation. 

En  ce  temps  là  qu'  auais  nécessité 
Auait  des  gens  qui  pour  moy  lors  veilloient 
De  bon  cœur  fut  hyver  ou  esté. 
Dieu  leur  pardoint  car  pour  lui  trauailloient. 
i5o8. 

Au-dessus  de  la  chambre  de  la  sonnerie,  est  placée  la  charpente 
dans  laquelle  sont  suspendues  les  cloches.  Enfin  ,  le  troisième  étage 
renferme  une  chambre  de  forme  octogone,  voûtée  en  pierre,  dans 
laquelle  sont  deux  lits  et  une  cheminée;  là,  sont  placés  deux  hommes 
payés  par  la  ville  pour  veiller  nuit  et  jour  aux  incendies  et  sonner 
l'alarme  en  cas  de  besoin.  On  y  lit  sur  une  pierre  l'inscription  sui- 
vante : 

Ob  vindictam,  singulari  Dei  munere 
Et  a  flammis  illaesam  hanc  Pyramidem , 
Anno  1674,  x5  decembris  per  incuriam  Vigilum, 
Hic  excitato  ac  statim  extincto  incendio, 
Tanti  Beneficii  memores  solemni  Pompa, 
Gratiis  Deo  prius  persolutis,  decanus 
Et  capitulum  carnotense  hoc  posteritati 
Monumentum  posuere. 

Les  proportions  de  cette  façade  sont ,  selon  M.  Gilbert,  de  i5o  pieds 
pour  la  largeur;  le  clocher  vieux  a  542  pieds  de  hauteur  du  sol  jus- 


(  16  ) 

qu'au  croissant,  et  le  clocher  neuf,  3^8.  Elle  "est  précédée  d'une 
place  de  forme  carrée  d'une  médiocre  étendue,  environnée  de  quel- 
ques maisons  d'une  structure  plus  médiocre  encore,  et  qui,  par  cela 
même  peut-être,  fait  ressortir  davantage  la  beauté  et  la  grandeur  de 
l'édifice  principal. 

Les  façades  latérales  et  tout  le  reste  de  l'extérieur  de  ce  magnifique 
édifice  ne  sont  pas  moins  dignes  d'attention  que  le  portail  principal, 
et  chaque  partie  est  pour  le  judicieux  observateur  un  objet  d'étude. 
Presque  entièrement  dégagée  de  toutes  constructions  étrangères  (1), 
l'église  de  Chartres  peut  être  facilement  examinée  dans  tous  ses  détails, 
et  peu  de  chose  échappe  à  l'œil  curieux  ,  qui  en  même  temps  jouit  sans 
obstacle  de  l'aspect  général  du  monument,  et  peut  ainsi  juger  plus  sai- 
nement du  mérite  de  la  disposition  générale  et  de  la  coordonnance  du 
tout  ensemble  :  avantage  que  n'offrent  pas  la  plupart  de  nos  plus  belles 
cathédrales. 

Après  donc  avoir  observé  la  structure  singulière  des  arcs-boutans  en 
forme  de  section  de  roue,  dont  les  rayons  sont  autant  de  petites  colonnes 
réunies  par  de  légers  arceaux ,  et  celle  des  contreforts  ornés  de  statues 
dans  le  goût  de  ceux  de  l'église  de  Reims,  mais  moins  riches  et  moins 
élégans  ;  après  avoir  observé  l'heureuse  disposition  des  tours  latérales 
qui  flanquent  les  extrémités  du  transept  et  les  côtés  du  chœur,  et  qui 
probablement ,  destinées  à  être  surmontées  de  flèches ,  auraient  com- 
plété la  décoration  extérieure  de  cette  basilique  de  la  manière  la  plus 
noble  et  si  conforme  au  système  d'architecture  adopté  alors;  après  avoir 
admiré  l'effet  pyramidal  et  éminemment  pittoresque  du  chevet  vu  des 
jardins  de  l'évêché  ;  enfin  après  avoir  donné  quelque  attention  à  la 
jolie  structure  du  pavillon  de  l'horloge  bâti  en  i520,  au  pied  du  clo- 
cher neuf  du  côté  du  nord ,  ainsi  qu'à  deux  figures  grotesques  sculptées 
sur  deux  des  contreforts  du  vieux  clocher  du  côté  du  midi,  dont  une 
représente  une  truie  qui  file ,  et  l'autre  un  âne  qui  vielle,  suivant  l'ex- 


(1)  A  l'exception  de  quelques  baraques  construites  au  pied  des  murs  de  l'église  ,  qui  ,  sans  doute, 
nuisent  à  la  symétrie  et  au  coup-d'œil  ;  mais  sont  trop  peu  considérables  pour  intercepter  la  vue 
d'aucune  partie  importante. 


(  17  ) 

pression  populaire,  mais  qui  paraît  plutôt  jouer  de  la  harpe,  figures 
qui  sans  doute  avaient  un  but  allégorique  inconnu  aujourd'hui ,  et  que 
les  habitans  du  pays  ont  grand  soin  de  signaler  aux  étrangers;  il  faudra 
examiner  plus  en  détail  les  magnifiques  portails  latéraux  et  les  porches 
ou  péristyles  plus  magnifiques  encore  qui  les  précèdent. 

Le  portail  septentrional,  d'un  style  noble  et  sévère ,  est  en  même  temps 
le  plus  riche  de  détails  :  le  porche  ou  pérystile  qui  en  est  la  partie 
principale  est  élevé  sur  un  perron  de  sept  marches,  et  présente  trois 
grandes  arcades  surmontées  de  pignons ,  correspondant  aux  trois  en- 
trées du  fond,  et  soutenues  sur  de§  massifs,  des  pieds  droits,  et  des 
colonnes  qui,  ainsi  que  les  voussures,  sont  décorés  d'une  quantité 
considérable  de  statues,  de  groupes,  de  bas-reliefs,  et  d'ornemens 
aussi  curieux  par  la  manière  dont  ils  sont  travaillés  que  par  l'étonnante 
variété  de  leur  composition  et  le  goût  qui  a  présidé  à  leur  emploi  et  à 
leur  disposition.  Les  grandes  statues  adossées  aux  colonnes  représen- 
tent des  patriarches  et  des  prophètes  de  l'ancienne  loi,  dont  on  a  eu 
soin  d'écrire  les  noms  en  caractères  gothiques ,  sur  les  consoles  qui  les 
supportent;  et  des  princes  et  seigneurs,  sans  doute,  bienfaiteurs  de 
cette  église,  et  assez  connus  alors  pour  qu'il  ne  fût  pas  besoin  d'en  in- 
diquer les  noms  comme  aux  précédens  :  mais  qui,  par  cette  négligence, 
ne  sont  aujourd'hui  pour  nous  que  l'objet  de  conjectures  plus  ou  moins 
Vraisemblables,  à  l'exception  peut-être  de  celles  qu'une  sorte  de  tra- 
dition désigne  comme  représentant  Pierre  de  Mauclerc,  duc  de  Bre- 
tagne, et  Alix  son  épouse.  Les  voûtes  de  ce  pérystile  ne  sont  pas  moins 
richement  surchargées  de  plusieurs  rangs  de  groupes  et  d'ornemens 
qui  se  rattachent  aux  voussures  des  trois  portes  dont  les  sculptures  mé- 
ritent aussi  une  courte  description. 

Suivant  un  usage  presque  généralement  observé,  ces  sculptures  sont 
une  ingénieuse  allégorie  sur  l'alliance  de  l'ancien  et  du  nouveau  testa- 
ment :  c'est  ainsi  que  l'on  reconnaît  dans  les  bas-reliefs  du  tympan  et 
des  voussures  de  la  porte  du  milieu,  la  Naissance,  la  Vie  et  l'Apothéose 
de  la  Sainte-Vierge,  dont  la  statue  orne  le  trumeau  qui  partage  la  porte 
en  deux  vanteaux;  sur  le  tympan  de  la  porte  droite ,  l'histoire  de  Job, 
de  Samson  ,  etc.  ;  et  dans  le  tympan  de  la  porte  gauche,  la  Naissance  de 

Jésus-Christ,  l'Adoration  des  Mages,  la  Parabole  des  Vierges  folles  et 

3 


(  i8  ) 

des  Vierges  sages.  Dans  les  grandes  figures  des  parois  latérales  de  la 
porte  du  milieu,  Abraham,  Isaae,  Melchisedech ,  etc. ,  d'un  côté;  de 
l'autre ,  saint  Pierre  et  quelques  autres  apôtres  :  tableaux  non  moins 
curieux  qu'instructifs,  que  l'entrée  des  temples  présentait  utilement 
alors  à  la  pieuse  vénération  des  fidèles. 

Au-dessus  du  porche  s'élève  en  retraite  la  partie  supérieure  du  por- 
tail, flanquée  de  deux  petites  tourelles  octogones,  ainsi  que  des  deux 
grosses  tours  carrées  à  plate-forme  dont  nous  avons  parlé  ci-dessus,  et 
terminée  en  pignon  triangulaire  orné  d'une  figure  de  la  Vierge,  dont 
la  base  est  appuyée  sur  une  jolie  galerie.  Au-dessous,  la  partie  cen- 
trale du  portail  est  entièrement  remplie  par  un  vitrail  divisé  en  cinq 
panneaux,  surmonté  d'une  très-belle  rose  à  compartimens  composés  de 
figures  régulières  qu'on  peut  regarder  comme  un  des  meilleurs  modèles 
de  ces  sortes  d'ornemens,  et  que  l'on  peut  classer  dans  la  seconde 
époque  de  leur  perfectionnement ,  dont  la  différence  sera  facilement 
observée  si  on  compare  cette  rose  avec  celle  du  grand  portail,  décrite 
ci-dessus,  et  en  même  temps  avec  celles  construites  dans  le  XVe  siècle, 
dont  les  formes  chantournées,  et  qu'on  est  convenu  d'appeler  flam- 
boyantes parce  qu'elles  imitent  à  peu  près  des  flammes,  sont  d'un  style 
beaucoup  moins  sévère  et  moins  pur.  Ce  portail  nous  paraît  dater  de 
la  fin  du  XIIe  siècle. 

Le  portail  méridional,  qui  par  l'ensemble  et  l'aspect  général,  a  la 
plus  grande  analogie  avec  le  précédent  et  est  à  peu  près  de  la  même 
époque,  en  diffère  essentiellement  dans  ses  détails;  le  porche,  d'un 
goût  moins  pur  et  moins  sévère,  est  cependant  également  riche  et  élé- 
gant :  exhaussé  sur  dix-sept  marches  ou  degrés,  il  est  distribué  comme 
le  précédent  en  trois  grandes  arcades  soutenues  sur  des  massifs  et 
pieds  droits  ornés  d'une  grande  quantité  de  sculptures,  et  sur  des  co- 
lonnes menues  isolées  dont  la  plupart  des  futs  sont  d'une  seule  pierre  ; 
la  disposition  des  pignons  qui  couronnent  les  arcades ,  et  dans  lesquels 
elles  sont  engagées  ont  la  même  disposition  :  mais  ici  les  intervalles  sont 
remplis  par  une  suite  de  statues  de  rois  et  de  reines ,  distribuées  dans 
de  petits  tabernacles  surmontés  de  clochetons  ou  pyramides  (1). 


(i)  Il  est  probable  que  cet  ornement  existait  aussi  entre  les  pignons  du  porche  septentrional  et 
sera  tombé  de  vétusté,  ou  tout  au  moins,  qu'il  a  dû  entrer  dans  le  plan  s'il  n'a  pas  été  exécuté. 


(  >9  ) 

Toutes  les  parties  intérieures  de  ce  porche,  ainsi  que  les  trois  portes 
du  fond,  sont  aussi  enrichies  d'une  quantité  considérable  d'ornemens, 
de  figures  et  de  tableaux  de  sculpture ,  parmi  lesquels  on  remarque 
dans  le  tympan  de  la  porte  du  milieu  et  dans  les  voussures,  la  repré- 
sentation du  jugement  dernier,  ou  plutôt  des  quatre  lins  dernières  de 
l'homme  :  la  mort,  le  jugement,  le  paradis  et  l'enfer  (1),  la  figure  du 
Sauveur  donnant  l'évangile  aux  hommes,  qui  orne  le  trumeau  qui  par- 
tage l'ouverture  de  cette  porte,  et  dont  la  base  offre  en  bas-relief  les 
figures  de  Pierre  de  Mauclerc,  duc  de  Bretagne,  et  d'Alix  sa  femme, 
distribuant  des  aumônes  ;  enfin  sur  les  parois  latérales  ,  les  statues  des 
douze  apôtres,  grandeur  naturelle;  sur  le  tympan  de  la  porte  droite, 
divers  faits  de  la  vie  de  saint  Martin,  évêque  de  Tours;  et  sur  les  parois 
plusieurs  statues  d'évêques  et  de  personnages  du  temps,  dont  les  cos- 
tumes fournissent  des  observations  précieuses  pour  l'archéologie;  sur 
le  tympan  de  la  porte  à  gauche,  le  martyre  et  l'apothéose  de  saint 
Etienne  ;  et  sur  les  parois  divers  figures  historiques  au  nombre  des- 
quelles on  distingue  un  comte  de  Chartres  et  l' évêque  Fulbert  (2)  ;  ici 
comme  au  portail  du  nord,  la  partie  supérieure  s'élève  en  retraite  au- 
dessus  du  porche,  et  offre,  à  de  légères  différences  près  ,  le  même  aspect 
et  la  même  disposition ,  sauf  la  rose  d'un  style  différent  et  moins  re- 
marquable, bien  que  l'intervalle  des  époques  de  construction  nous 
paraisse  peu  considérable  (5). 

(1)  Ce  tableau  se  trouve  reproduit  à  l'extérieur  de  presque  tous  les  grands  monumens  religieux 
des  12e  et  i3e  siècles  ,  et  offrait  presque  toujours  la  même  composition  et  les  mêmes  détails  :  on  y 
voit  toujours  saint  Michel  pesant  les  âmes  ,  et  le  diable  cherchant  à  faire  pencher  de  son  côté  la 
balance;  l'enfer  y  est  représenté  par  l'énorme  gueule  d'un  dragon  où  les  démons  enfournent  les 
réprouvés  à  coups  de  fourches;  et  les  vices  ,  surtout  celui  de  l'impureté,  y  sont  souvent  figurés 
d'une  manière  plus  que  naïve,  qui  donne  une  étrange  idée  des  mœurs  du  temps.  Ici  l'artiste  y  a 
placé  comme  épisode  satyrique,  un  diable  qui  saisit  une  religieuse,  et  un  autre  qui  présente  la 
main  à  une  reine,  et  les  entraînent  toutes  deux  dans  les  enfers. 

(2)  Ces  deux  porches  sont  gravés  avec  la  plus  parfaite  exactitude  au  nombre  des  Monumens 
inédits  publiés  par  M.  Villemin  ,  avec  ce  soin  et  ce  zèle  éclairé  qui  l'ont  placé  depuis  long-temps 
au  rang  de  nos  premiers  archéologues. 

(3)  M.  Gilbert ,  que  nous  nous  plaisons  à  citer  souvent  dans  cette  notice  ,  est  tombé  ici 
dans  une  erreur  qu'il  pouvait  mieux  que  personne  éviter,  en  répétant,  d'après  quelques  his- 
toriens, que  ce  portail  avait  été  construit  aux  frais  de  Jean  Cormier ,  médecin  du  roi  Henri  I", 
en  1060;  ce  qui  non-seulement  est  démenti  par  la  structure  même  du  portail,  postérieure  de 
près  de  deux  siècles,  mais  encore  est  contradictoire  avec  l'opinion  même  de  M.  Gilbert,  qui 


(    20  ) 

La  toiture,  aujourd'hui  entièrement  couverte  en  plomb,  avait  été 
presque  totalement  détruite  en  1794  »  et  ne  fut  réparée  qu'en  1797  aux 
frais  des  habitans  de  la  ville  de  Chartres  ;  la  charpente  dont  la  cons  - 
truction est  estimée,  a  quarante-quatre  pieds  de  hauteur  perpendiculaire. 
Il  existait  jadis  deux  petits  clochers,  l'un  sur  le  centre  du  transept  con- 
tenait ce  qu'on  appelait  la  grue,  espèce  de  machine  dont  le  mouvement 
produisait  un  bruit  éclatant ,  et  remplaçait  le  son  des  cloches  le  ven- 
dredi-saint. L'autre  s'élevait  vers  le  milieu  du  chœur  et  renfermait  six 
petites  cloches  dites  commandes  parce  qu'elles  donnaient  pendant  le  ser- 
vice divin  le  signal  de  mettre  en  branle  les  grosses  cloches  et  les  bourdons 
des  grandes  tours;  ici  comme  en  tant  d'autres  endroits  ces  ornemens 
si  pittoresques  et  si  conformes  au  style  des  édifices  sacrés  du  moyen 
âge  ont  été  maladroitement  supprimés. 


ailleurs  nous  dit  avec  raison  que  ce  portail  est  de  la  fin  du  12e  siècle.  Il  faut  donc  en  con- 
clure que  si  un  Jean  Cormier,  médecin  du  roi  Henri  Ier,  a  fait  construire  ici  un  portail 
latéral,  ce  ne  peut  être  un  de  ceux  qui  existent  aujourd'hui. 


(  21  ) 


INTÉRIEUR. 

On  ne  trouve  point  dans  l'intérieur  de  l'église  de  Chartres ,  ni  ce 
grandiose,  ni  cette  immense  élévation,  ni  cette  harmonie  de  propor- 
tions qui  excite  une  si  juste  admiration  dans  l'église  d'Amiens,  ni  cette 
vaste  étendue  de  la  cathédrale  de  Paris  ,  ni  cette  gravité  du  style  romain 
de  quelques  basiliques  des  Xe  et  XIe  siècles ,  ni  enfin  cette  légèreté  , 
cette  élégance  peut-être  trop  minutieuse  des  édifices  des  XIVe  et  XVe 
siècles,  mais  nul  autre  temple  assurément  ne  produit,  même  dans  l'âme 
la  plus  indifférente,  une  impression  plus  profonde  de  recueillement  et 
de  vénération  religieuse  ;  nul  autre  dont  le  plan  soit  d'une  régularité 
plus  parfaite;  nul  autre  dont  la  structure,  ni  trop  lourde,  ni  tropsvelte 
soit  plus  gracieuse  et  plus  sagement  entendue  ;  nul  autre  surtout  dont 
l'aspect  mystérieusement  rembruni  par  la  grande  quantité  et  la  parfaite 
conservation  des  vitraux  peints  ne  donne  une  idée  plus  complette  du 
caractère  particulier  imprimé  aux  grands  édifices  religieux  de  cette 
époque. 

Les  proportions  intérieures  de  l'église  de  Chartres  sont  de  596  pieds 
de  longueur  sur  io3  de  largeur  et  106  pieds  de  hauteur  sous  voûte,  et 
de  195  pour  la  longueur  du  transept  (1),  52  piliers  isolés  forment  le 
chœur,  la  croisée,  la  nef  et  les  bas  côtés  ;  et  36  massifs  liés  par  les  murs 
qui  en  déterminent  la  circonférence  soutiennent  dans  toute  son  étendue 
cette  magnifique  basilique ,  la  troisième  digne  d'être  placée  au  premier 
rang  parmi  les  cathédrales  de  la  France.  Les  piliers  ronds  cantonnés 
en  croix,  la  jolie  galerie  qui  règne  au-dessus  des  arcades,  et  les  fenê- 
tres divisées  en  roses  et  en  panneaux  terminés  en  trèfle  ,  offrent  dans 
toute  sa  pureté  le  style  du  XIIe  siècle.  Les  murs  de  l'intervalle 
qui  existe  entre  les  deux  tours,  espèce  d'atrium  ou  porche  intérieur, 
présentent  seulement  des  chapiteaux  et  des  arcs  cintrés,  évidemment 
d'une  époque  antérieure,  et  dignes  de  remarque.  Les  bas  côtés  de  la  nef 


(1)  Ces  mesures  sont  celles  que  donne  M.  Gilbert  dans  sa  notice  sur  la  cathédrale  de  Chartres  , 
déjà  citée. 


(    2*  ) 

ne  sont  point  ici  comme  dans  la  plupart  des  autres  églises  bordés  de 
chapelles  qui  en  ajoutant  à  l'étendue  de  l'édifice  ne  contribuent  pas 
moins  à  son  ornement.  Une  seule  fut  construite  en  i4i3 ,  entre  les  pi- 
liers butans  de  la  cinquième  travée  à  droite  ,  pour  accomplir  un  vœu  (1) 
fait  à  la  Vierge  par  Louis,  comte  de  Vendôme,  seigneur  d'Epernon  et 
de  Mondoubleau,  dont  elle  porte  le  nom,  et  était  autrefois  décorée 
de  la  statue  du  comte  et  de  celle  de  Blanche  de  Roucy,  sa  femme ,  placée 
en  face  de  l'autel  ;  on  y  voit  encore  leurs  armes  sculptées  à  la  clef  de  la 
voûte,  ainsi  que  les  restes  de  leurs  portraits  en  pied,  et  de  ceux  de 
quelques  seigneurs  de  leur  maison  peints  sur  les  vitraux  (2).  Mais  sept 
autres  chapelles  élégamment  disposées  environnent  le  pourtour  du 

(1)  On  raconte  ainsi  l'événement  assez  curieux  qui  donna  lieu  à  cette  fondation  : 
Jacques  de  Bourbon,  comte  de  la  Marche,  frère  de  Louis,  comte  de  Vendôme,  jaloux  de 

l'apanage  de  son  frère,  chercha  les  moyens  de  l'en  dépouiller.  Pour  exécuter  ce  projet,  il 
fondit  tout-à-coup  sur  le  Vendômois  avec  des  troupes  levées  à  la  hâte,  et  surprit  Louis,  son 
frère ,  qu'il  fit  prisonnier.  On  vit  alors  les  deux  factions  d'Orléans  et  de  Bourgogne  qui  dis- 
putaient à  l'envie  de  forfaits  ,  se  réunir  pour  délivrer  Louis,  qui  s'était  concilié  l'estime  générale  ; 
huit  mois  entiers  s'écoulèrent  sans  que  la  jalousie  de  Jacques  de  Bourbon  put  se  calmer  ;  enfin 
les  remords  firent  plus  d'effet  que  les  menaces  sur  l'esprit  de  cet  ambitieux.  Il  se  présente  un 
jour  aux  portes  de  la  prison  de  son  frère,  et,  l'âme  navrée  de  regrets  et  d'amertume,  court 
l'embrasser  et  détache  ses  fers  en  les  mouillant  de  pleurs,  ce  Soyez  libre,  dit-il,  ô  mon  frère; 
vous  réunissez,  par  l'estime  que  vous  inspirez,  les  intérêts  les  plus  opposés.  Il  est  juste  que 
je  me  rende  aux  sentimens  qui  vous  sont  dus.  Je  me  suis  fait  violence  en  y  résistant  pour 
céder  au  plus  vil  sentiment,  qui  m'arma  contre  vous  :  reconnaissez  un  frère  qui  vous  délivre  , 
oubliez  celui  qui  vous  enchaîna.  »  Les  fers  du  prisonnier  tombent  à  ces  mots;  il  se  retrouve 
dans  les  bras  de  son  frère,  qui  l'entraîne  avec  lui  hors  du  cachot.  Louis,  rendu  au  bonheur 
et  à  la  tendresse  fraternelle  ,  crut  devoir  ce  bienfait  au  vœu  qu'il  avait  fait  à  la  Vierge  s'il 
recouvrait  la  liberté  et  qu'il  se  hâta  d'accomplir.  Eu  conséquence ,  il  fit  un  pèlerinage  à  Saint- 
Denis  en  France  et  à  Notre-Dame  de  Chartres,  pieds  nus  et  en  chemise,  portant  un  cierge  du 
poids  de  cinquante  livres  et  suivi  de  cent  domestiques  dans  le  même  accoutrement,  et  fit  ériger 
la  chapelle  dont  il  est  ici  question,  pour  éterniser  sa  reconnaissance  (Tableau  historique  du 
Vendômois,  inséré  dans  Talmanach  de  Monsieur,  1782.,  p.  184).  ^L,e  comte  de  Vendôme  avait 
épousé  Blanche  de  Roussy  en  i4'4j  e*  mourut  en  Son  cœur  fut  apporté  à  Chartres  et 

déposé  dans  cette  chapelle. 

(2)  On  voit  encore  à  l'extérieur  de  cette  chapelle  ,  deux  statues  en  pierre  de  grandeur  natu- 
relle, placées  dans  des  niches  de  chaque  côté  du  vitrage  et  représentant  Louis  de  Bourbon 
et  Blanche  de  B.oussy  sa  femme,  l'un  et  l'autre  les  mains  jointes  et  vêtus  dans  le  costume 
du  temps,  dont  M.  Gilbert  donne  une  description  fort  exacte  et  plus  correcte  que  les  gravures 
que  Montfaucon  en  a  publiées.  Au-dessus  de  ces  statues ,  est  représenté  le  Mystère  de  l'An- 
nonciation, en  mémoire  delà  délivrance  du  comte  qui  eut  lieu  le  jour  de  cette  fête;  sur  le  pilier 
à  droite,  on  voit  l'ange  Gabriel,  et  à  gauche,  la  Sainte-Vierge. 


(  23  ) 

chœur  ;  la  plus  remarquable  est  celle  du  chevet  consacrée  sous  le  titre 
de  l'invocation  de  la  Sainte-Vierge,  et  vulgairement  appelée  la  chapelle 
de  la  Communion  ou  des  Chevaliers ,  parce  que  Bureau  de  la  Rivière, 
premier  chambellan  des  rois  Charles  V  et  Charles  VII,  de  concert  avec 
plusieurs  autres  chevaliers  ses  compagnons  d'armes,  fondèrent  une 
messe  dans  cette  chapelle  au  retour  d'une  croisade,  en  action  de  grâce 
de  la  victoire  éclatante  qu'ils  remportèrent  sur  les  infidèles  dans  l'île 
de  Chypre.  L'entrée  de  cette  chapelle  est  décorée  de  deux  statues  en 
marbre  blanc,  grandeur  naturelle,  représentant  Jésus-Christ  et  la 
Magdelaine ;  l'autel  de  marbre  et  le  rétable  orné  de  quatre  colonnes  en 
marbre  vert  de  mer,  sont  assez  remarquables  ;  les  autres  chapelles 
meublées  depuis  la  révolution  de  débris  enlevés  à  diverses  églises  de  la 
ville,  méritent  peu  d'être  citées. 

L'intérieur  du  chœur,  un  des  plus  vastes  et  des  mieux  disposés,  a 
perdu  son  caractère  primitif,  et  a  subi  cette  métamorphose  que  le 
mauvais  goût  du  18e  siècle  et  une  sorte  d'ostentation  mal  dirigée  a  fait 
éprouver  à  beaucoup  de  monumens  que  l'on  a  fastueusement  défigurés 
en  prodiguant  mal  à  propros  les  marbres  et  les  dorures  sous  des  formes 
non-seulement  les  moins  heureuses,  mais  encore  les  plus  incohérentes 
avec  le  style  de  l'édifice.  C'est  ainsi  qu'en  1772,  sur  les  dessins  de 
M.  Louis,  architecte  du  duc  d'Orléans,  on  revêtit  les  piliers  et  les  murs 
du  chœur  de  panneaux  de  marbre,  de  pilastres  et  autres  ornemens 
en  stuc  relevés  de  bronzes  et  de  dorures,  à  la  manière  des  salons  mo- 
dernes, qui  masquèrent  entièrement  l'architecture  primitive;  on  plaça 
au-dessus  des  stalles,  sur  les  murs  latéraux  huit  bas-reliefs  de  marbre 
blanc  entourés  de  bordures  en  marbre  bleuturquin  :  quatre  de  chaque 
côté  représentant,  à  droite,  la  Conception  ,  l'Adoration  des  Rois,  la 
Descente  de  Croix,  et  le  vœu  de  Louis  XIII;  à  gauche,  l'Adoration  des 
Bergers,  la  Présentation  de  Jésus-Christ  au  temple,  le  Concile  d'Ephèse 
au  moment  où  il  dépose  Nestorius,  l'an  43 1,  pour  avoir  contesté  à  la 
Vierge  la  qualité  de  mère  du  Sauveur  (1),  et  le  prophète  Isaïe  qui 
prédit  au  roi  de  Juda,  qu'une  vierge  enfantera  pour  le  salut  du  monde  ; 


(1)  Une  note  insérée  dans  l'ouvrage  de  M.  Gilbert,  page  106,  nous  apprend  que  dans  les 
monumens  antérieurs  au  concile  d'Ephèse,    la  Sainte- Vierge  était  toujours  représentée  sans 


(   24  ) 

ces  morceaux  de  sculpture  d'une  grande  dimension  sont  l'ouvrage 
de  M.  Bridan,  statuaire  et  membre  de  l'académie  de  peinture  et  sculp- 
ture; enfin,  on  détruisit  un  magnifique  jubé  dont  la  structure  riche  de 
détails  et  d'ornemens  remontait  à  l'origine  même  de  la  cathédrale  ac- 
tuelle, et  qui  indépendamment  de  son  mérite  comme  monument  du 
temps  convenait  beaucoup  mieux  au  style  général  de  l'édifice  que  les 
deux  massifs  en  pierre  de  tonnerre  qui  ferment  aujourd'hui  l'entrée 
du  chœur,  malgré  les  statues  ,  les  bas-reliefs  et  la  grille  ornée  de  bronzes 
dorés  dont  l'exécution  seule  peut  tout  au  plus  faire  quelque  honneur  au 
talent  des  artistes  et  des  ouvriers ,  mais  ne  recommande  point  la  mal- 
heureuse pensée  d'une  telle  décoration  (1).  Le  sanctuaire  élevé  de  trois 
marches  en  marbre  de  Languedoc  ,  renferme  le  maître-autel  en  forme 
de  tombeau  de  marbre  bleu  turquin  enrichi  d'ornemens  en  bronze  doré 
d'or  moulu  et  environné  de  six  candélabres  également  en  bronze  doré 
et  ciselé,  qui  suivant  le  même  goût  d'innovation  a  remplacé,  en  1776 , 
un  autel  gothique  érigé  en  i520,  environné  de  chaque  côté  de  colonnes 
en  cuivre  surmontées  d'anges  de  la  même  matière,  et  couronné  d'une 
ligure  de  la  Sainte-Vierge,  en  argent,  monument  dont,  comme  de 
tant  d'autres  objets  sacrifiés  à  la  manie  et  à  la  mode  du  jour,  nous  ne 
cesserons  de  déplorer  la  perte  si  importante  à  l'histoire  de  l'art  dans  le 
moyen  âge.  Nous  ne  mentionnerons  pas  plus  longuement  tous  les  em- 
bellissemens  modernes  du  chœur  que  l'on  trouvera  minutieusement 
décrits  dans  la  nouvelle  Histoire  de  l'église  de  Chartres,  Chartres  1808,  et 
dans  la  notice  de  M.  Gilbert  :  mais  nous  indiquerons  avec  plaisir  à  la 
curiosité  de  nos  lecteurs  et  des  amis  des  arts  quelques  morceaux  de 
sculpture  vraiment  dignes  d'être  cités. 


J  enfant  Jésus  ;  mais  la  maternité  divine,  ayant  été  reconnue  par  ce  concile,  on  s'empressa 
de  peindre  la  Vierge  avec  son  enfant.  C'est  ainsi  que  cet  usage  s'est  établi,  et  on  s'y  conforma 
d  autant  plus  scrupuleusement  qu'il  n'était  pas  permis  aux  artistes  grecs  de  se  livrer  à  leur 
imagination  ni  de  s'éloigner  en  rien  du  système  de  composition  reçu  pour  les  tableaux  sacrés. 

(1)  L/ancien  jubé,  construit  vers  l'an  jo3o,  présentait  au-devant  du  chœur  une  espèce  de 
pérystile  de  66  pieds  de  longueur  sur  12  pieds  9  pouces  de  largeur,  divisé  par  sept  arcades 
de  front  et  soutenu  par  des  colonnes  d'une  seule  pierre;  le  tout  orné  de  bas-reliefs  ,  de  fleu- 
rons et  de  clochetons.  On  y  montait  par  deux  escaliers  des  deux  côtés  de  la  porte  du  chœur, 
et  aux  extrémités ,  il  existait  deux  armoires  contenant  des  lits  où  couchaient  les  deux  mar- 
guilliers  laïques  chargés  de  la  garde  de  l'église. 


(  *5  ) 

Telle  est  la  magnifique  clôture  extérieure  du  chœur,  commencée  en 
1 5i4  sur  les  dessins  de  Jean  Texier  dit  de  Beauoe  ,  architecte  de  Char- 
tres (1),  continuée  après  sa  mort  par  divers  autres  sculpteurs,  et  ter- 
minée seulement  vers  1706.  Cet  ouvrage  en  pierre,  dans  le  goût  des  clô- 
tures du  chœur  d'Amiens  et  de  Paris  et  de  quelqu' autres  églises  ,  est 
d'un  style  moins  uniforme  et  moins  régulier,  mais  l'emporte  de  beau- 
coup par  la  variété  des  détails  ,  l'étonnante  délicatesse  et  le  fini  extrême 
du  travail;  elle  se  compose  principalement  de  quarante  et  un  groupes 
de  figures  représentant  les  principaux  traits  de  la  vie  de  Jésus-Christ  et 
de  la  Vierge  (2).  Chaque  trait  d'histoire  est  partagé  par  des  pilastres 
qui,  ainsi  que  les  murs  qui  servent  de  base  à  ces  reliefs,  sont  décorés 
d'une  immense  quantité  d'arabesques  d'un  excellent  choix  ,  d'ornemens 
gothiques  ,  de  niches,  de  clochetons,  de  petites  statues  ,  de  médaillons, 
de  bustes  ,  etc.  ,  multipliés  jusqu'à  la  profusion  ;  ainsi  que  de  plusieurs 
charmantes  petites  portes  d'un  goût  exquis,  conduisant  dans  des  cham- 
bres pratiquées  dans  l'épaisseur  de  cette  clôture  entre  les  gros  piliers  , 
dans  lesquelles  on  avait  érigé  des  autels  et  où  l'on  renfermait  autrefois 
les  reliquaires  les  plus  précieux. 

Tel  est  encore  dans  le  sanctuaire,  immédiatement  derrière  le  grand 
autel,  le  beau  groupe  en  marbre  blanc  de  Carare,  composé  de  quatre 
figures  principales  portées  sur  des  nuages,  représentant  l'Assomption 
delà  Vierge,  morceau  capital  dans  lequel  on  admire  avec  raison  la 
composition  à  la  fois  noble  et  simple,  la  grâce  des  attitudes,  la  juste 
expression  des  figures ,  et  la  finesse  et  la  précision  du  ciseau  (3). 


(1)  Le  même  à  qui  l'on  doit  la  construction  du  clocher  septentrional  ou  clocher  neuf. 

(2)  On  trouvera  la  nomenclature  de  chacun  de  ces  bas-reliefs  dans  la  Description  de  la  ca- 
thédrale de  Chartres,  par  M.  Gilbert.  Elle  se  vend  aussi  imprimée  séparément,  demi-feuille 
d'impression  de  quatre  pages  ,  à  Chartres. 

(3)  Ce  morceau  capital,  composé  de  quatre  blocs  de  marbre,  est  dû  au  ciseau  de  M.  Bridan, 
déjà  cité  ci-dessus,  qui  le  termina  en  1773. 

Cet  artiste  se  rendit  exprès  en  Italie  et  choisit  un  hameau  près  la  petite  ville  de  Carare  , 
où  il  fixa  sa  demeure  au  sein  de  cette  chaine  de  montagnes  si  riches  en  beaux  marbres.  Après 
deux  ans  et  demi  des  recherches  les  plus  pénibles  ,  il  découvrit  quatre  blocs  de  marbre  les  plus 
sains  et  du  grain  le  plus  pur.  Ces  blocs  extraordinaires  par  leur  volume  furent  bientôt  ébauchés 
d'après  l'appareil  qu'il  en  avait  tracé  lui-même.  Embarqués  au  port  voisin ,  ils  furent  conduit  s 
à  Marseille,  de  là  à  Rouen,  où  ils  remontèrent  la  Seine  jusqu'à  Marlv  ;  là,  chargés  sur  de- 

1 


(  26  ) 

Telle  est  enfin  la  structure  fort  intéressante  de  la  petite  porte  prati- 
quée dans  une  partie  de  l'espace  d'une  des  chapelles  du  rond-point, 
près  de  celle  dite  des  Chevaliers,  et  qui  conduit  elle-même  à  une  cha- 
pelle extérieure  appelée  la  chapelle  Saint-Piat,  érigée  parle  chapitre  en 
1049,  porte  qui,  par  l'ajustement  remarquable  de  ses  ornemens  et  le 
type  de  la  composition,  a  mérité  d'être  citée  et  gravée  dans  l'ouvrage 
dont  nous  avons  déjà  parlé,  intitulé  :  Monumens  français  inédits,  par 
N.  X.  Viilemiri. 

L'usage  irrévocablement  adopté  par  le  chapitre  de  Chartres,  de  ne 
permettre  aucune  espèce  d'inhumations  dans  l'intérieur  de  la  cathé- 
drale,  par  respect  pour  la  majorité  du  lieu  (1)  est  cause  que  l'on  ne 
trouve  ici  aucune  tombe,  ni  aucun  mausolée  dont  un  usage  contraire 
a  meublé  la  plupart  des  autres  églises ,  et  qu'on  est  presque  convenu  de 
regarder  comme  un  ornement  indispensable. 

Mais  si  quelque  chose  mérite,  à  la  cathédrale  de  Chartres  une  sorte 
de  suprématie  et  de  rang  particulier  entre  toutes  les  autres ,  c'est  le 
nombre,  la  beauté  et  l'étonnante  conservation  de  ses  vitreaux  peints, 
dont  l'effet  à  la  fois  sublime  et  solennel  ne  peut  se  décrire.  La  plupart 
de  ces  peintures  exécutées  dans  le  i3e  siècle,  n'ont  peut-être  pas,  sous 
le  rapport  de  la  science  du  clair  obscur  et  de  la  dégradation  des  teintes, 
le  degré  de  perfection  des  peintures  du  même  genre  exécutées  dans  les 


équipages  d'une  structure  ingénieuse,  on  les  conduisit  à  Chartres  par  Versailles.  De  retour 
dans  cette  ville,  M.  Bridan  ,  après  trois  ans  d'un  travail  assidu,  convertit  une  masse  de  16:40 
pieds  cubes  de  marbre  en  un  chef-d'œuvre  de  sculpture,  dont  le  chapitre  fut  si  content;  qu'in- 
dépendamment du  prix  convenu  avec  l'artiste ,  il  lui  accorda  d'une  voix  unanime  une  pension 
viagère  de  1000  livres,  réversible  sur  la  tête  de  sa  femme,  et  une  forte  gratification  aux  ouvriers. 

(1)  En  i568,  le  baron  de  Bourdeuille,  colonel  des  Gascons  fut  tué  sur  la  brèche  en  défendant  la 
ville  de  Chartres  contre  l'armée  calviniste.  Les  chanoines  de  la  cathédrale  refusèrent  de  lui  donner 
la  sépulture  dans  leur  église.  Il  fallut  un  ordre  du  roi  pour  les  y  contraindre  ;  mais  ce  fut  sous 
la  condition  expresse  que  la  terre  ne  serait  point  ouverte;  que  le  cercueil,  posé  sur  une  grille 
de  fer,  ne  toucherait  point  le  pavé  v&  devrait  être  recouvert  et  encastré  sous  une  tombe  plate 
sans  inscription.  En  conséquence  ,  le  cercueil  fut  placé  près  de  la  porte  latérale  du  chœur 
du  côté  du  nord  ;  mais  il  n'y  resta  pas  long-temps.  Les  chanoines,  pour  motiver  sa  translation  , 
persuadèrent  au  peuple  que  la  Vierge  ne  voulant  pas  souffrir  cette  inhumation  ,  permit  au 
cadavre  de  faire  paraître  ses  bras  hors  du  tombeau  pour  demander  une  autre  sépulture ,  et  cette 
opinion  s'accrédita  si  fort  dans  l'esprit  du  peuple,  à  cette  époque ,  que  le  tombeau  fut  transféré 
dans  un  autre  lieu  en  1661 .  (Doyen  ,  Histoire  de  Chartres,  tome  2,  pages  73  et  74-) 


(  ^7  ) 

siècles  suivants,  mais  n'en  sont  pas  moins  du  plus  haut  intérêt  par  la 
variété  et  la  vivacité  des  couleurs,  et  sous  le  rapport  de  l'histoire  de 
l'art ,  des  modes  et  des  usages  du  temps.  L'on  y  trouve  représentée 
une  immense  quantité  de  sujets  de  l'histoire  sacrée,  de  l'ancienne  et 
de  la  nouvelle  loi ,  des  saints  Patriarches,  des  Prophètes,  des  Apôtres  , 
des  Martyrs,  des  Pontifes,  des  Evêques,  des  Princes,  des  Princesses, 
des  Chevaliers,  des  emblèmes  des  corporations  et  métiers,  et  des  tra- 
vaux agricoles,  etc.,  qui  la  plupart  ont  été  décrits  d'une  manière  assez 
correcte,  par  M.  Hérisson,  bibliothécaire  de  la  ville  de  Chartres,  et 
par  M.  Gilbert,  dans  sa  notice  sur  cette  cathédrale.  Les  trois  grandes 
roses  surtout  ne  sont  pas  moins  dignes  de  remarque  par  l'éclat  et  l'exé- 
cution des  peintures  que  par  la  délicatesse  de  leur  structure  ;  celle  de 
l'ouest  représente  le  Jugement  dernier  :  au  centre  sur  un  nuage  repose 
le  Sauveur  des  hommes,  environné  des  douze  Apôtres  placés  dans  douze 
médaillons;  celle  du  nord  représente  au  centre,  la  Sainte-Vierge  debout, 
tenant  son  fils  divin  dans  ses  bras,  environnée  des  figures  des  douze 
Rois  de  l'ancien  testament,  de  celles  des  douze  petits  Prophètes  et  des 
douze  bannières  de  France  ,  distribuées  dans  les  divers  compartimens  ; 
celle  du  midi  offre  au  centre  la  figure  de  Jésus-Christ  dozinant  la  béné- 
diction de  la  main  droite  ,  on  trouve  dans  les  autres  compartimens  huit 
anges,  les  symboles  des  quatre  Evangélistes,  les  vingt-quatre  vieillards 
de  l'apocalypse,  et  douze  bannières  aux  armes  de  Dreux.  Nous  regret- 
tons que  les  limites  de  cette  notice  ne  nous  permettent  pas  de  décrire 
moins  succinctement  les  richesses  immenses  en  ce  genre  que  possède 
l'église  cathédrale  de  Chartres  ,  qui  pourraient  fournir  à  l'antiquaire 
curieux  tant  d'observations  du  plus  haut  intérêt ,  et  nous  renvoyons 
pour  plus  amples  détails  aux  différens  ouvrages  publiés  sur  ce  monu- 
ment. 

L'ancien  trésor  renfermait  une  quantité  considérable  de  châsses, 
de  reliquaires,  de  vases,  d'émaux,  d'objets  d'orfèvrerie  et  autres 
monumens  aussi  précieux  par  la  richesse  de  la  matière  que  par  la 
beauté  ou  l'ancienneté  du  travail.  Cet  immense  dépôt,  dû  à  la  pieuse 
munificence  d'un  grand  nombre  de  princes,  de  prélats  et  de  simples 
fidèles,  a  été  dispersé  dans  la  révolution  de  1795.  On  y  remarquait 
principalement  un    reliquaire  magnifique,  exécuté   vers  la   lin  du 


(  28  ) 

i  oe  siècle  ,  en  bois  de  cèdre ,  revêtu  de  lames  d'or  et  enrichi  d'une 
grande  quantité  de  pierres  précieuses,  de  figures  et  d'ornemens  de 
métal,  destiné  à  renfermer  un  coffret  d'or  contenant  la  chemise,  le  voile 
et  la  ceinture  de  la  Vierge ,  envoyés  à  Charlemagne  vers  l'an  8o3  ,  par 
Nicephore,  empereur  d'Orient,  et  donnés  à  l'église  de  Chartres  en 
877  par  Charles-le-Chauve  (1). 

De  toutes  ces  richesses,  un  bien  petit  nombre  d'objets  malheureu- 
sement a  échappé  au  pillage  ;  de  ce  nombre ,  nous  citerons  une  char- 
mante navette  à  encens  en  vermeil,  du  16e  siècle,  très  artistement 
travaillée  à  jour,  donnée  par  l'évêque  Mille  d'Illiers ,  en  i54o  :  une 
châsse  en  forme  de  tabernacle,  en  cuivre  doré  et  émaillé ,  et  décorée 
de  figures  en  demi-relief  à  l'extérieur  et  à  l'intérieur;  cette  châsse, 
dont  la  hauteur  est  de  2  pieds  8  pouces,  date  de  1271  :  une  ceinture 
de  4  pieds  6  pouces  de  longueur  sur  quatre  doigts  de  largeur ,  en 
grains  de  porcelaine  ,  bordée  de  soie  rouge,  avec  l'inscription  :  Virgini 
parituroe  votum  Huronum  ,  parce  qu'elle  fut  un  don  envoyé  en  1678  par 
les  Hurons,  peuples  du  Canada,  convertis  à  la  Foi  par  le  Père  Bou- 
vart,  jésuite  de  Chartres  :  enfin  une  autre  ceinture  du  môme  genre, 
envoyée  en  1695  par  les  Abnaguis,  peuples  sauvages  du  Canada,  éga- 
lement convertis. 

Le  pavé  de  l'église,  en  assez  mauvais  état  d'ailleurs,  excepté  celui 
du  chœur  et  du  sanctuaire  qui  est  en  marbre ,  a  pour  ornement  au 
milieu  de  la  nef,  ce  que  l'on  appelle  un  labyrinthe ,  ou  compartiment 
formé  de  plat tes-ban des  de  marbre  de  couleur,  imitant  par  leur  con- 
tour le  plan  d'un  labyrinthe.  Cet  ornement  singulier ,  emprunté  à 
ce  qu'on  croit  à  l'antiquité,  et  que  les  chrétiens  placèrent  dans  leur 
temple  comme  l'emblème  de  celui  de  Jérusalem ,  a  été  détruit  dans 
la  plupart  des  églises  où  il  existait ,  et  celui-ci ,  que  les  Chartrains 


(])  Ces  reliques  paraissent  avoir  été  entièrement  détruites,  car,  dit  M.  Gilbert,  on  ne  peut 
regarder  comme  tels  les  objets  recueillis  et  possédés  parla  sœur  de  M.  Maillard,  ancien  curé 
de  Notre-Dame,  cpii  consistent  en  une  ceinture  de  soie  et  une  espèce  de  tissu  de  6  pieds 
de  long  sur  18  pouces  de  largeur,  enrichi  de  plusieurs  frises  dans  le  goût  asiaticpie  et  parsemé 
de  symboles  hiéroglyphiques.  Ce  dernier  objet  a  cependant  paru  assez  curieux  pour,  être 
recueilli  par  M.  Villcmin  et  gravé  dans  son  ouvrage  des  Monumcns  français  inédits. 


(  *9  ) 

appellent  la  lieue  et  qui  a  768  pieds  de  développement  depuis  l'entrée 
jusqu'au  centre,  est  le  seul  que  nous  ayons  vu  jusqu'à  présent. 

Un  grand  nombre  de  nos  anciennes  basiliques  ont  été  élevées  sur 
des  cryptes  ou  lieux  souterrains,  presque  toujours  antérieurs  à  l'édifice 
actuel,  et  qui  étaient  aussi  destinés  à  la  célébration  des  saints  mys- 
tères ;  de  ce  nombre  est  l'église  de  Chartres,  dont  la  partie  souter- 
raine, plus  vaste  et  plus  curieuse  que  partout  ailleurs,  règne  sous 
toute  l'étendue  du  bas-côté  de  la  nef  et  du  pourtour  du  rond-point 
du  chœur.  On  y  descend  par  cinq  escaliers  différens,  et  on  y  trouve 
treize  chapelles,  toutes  richement  décorées,  avant  l'époque  de  179^,  de 
lambris  de  marbre,  de  dorures  et  de  peintures  à  fresque,  particuliè- 
rement celle  consacrée  à  la  Vierge,  remplie  aussi  d'un  nombre  consi- 
dérable d'ex-voto  de  tous  les  siècles ,  qui  attestaient  la  pieuse  confiance 
et  la  vénération  particulière  des  peuples  pour  ce  lieu ,  où  ils  venaient 
en  foule,  dans  les  temps  de  calamité,  implorer  l'intercession  de  l'a 
Mère  du  Sauveur.  On  y  trouve  aussi  plusieurs  caveaux  de  différentes 
profondeurs ,  destinés  à  divers  usages,  dont  nous  citerons  seule- 
ment celui  qui  existe  sous  le  sanctuaire,  dont  la  construction  fort  cu- 
rieuse remonte  à  une  époque  très-éloignée  ;  ce  lieu,  garni  d'excavations, 
de  culs-de-basses-fosses  et  de  portes  en  fer,  disposées  pour  être  murées 
au  besoin ,  servait  de  retraite  impénétrable  où  l'on  cachait  les  trésors 
de  l'église  dans  les  momens  de  troubles  ;  enfin  dans  un  des  côtés  à 
droite  de  cette  église  souterraine,  il  existe  encore  une  cuve  baptismale 
en  pierre  ,  d'une  forme  élégante,  qui  nous  parait  être  au  moins  du 
dixième  ou  du  onzième  siècle. 

Forcés  de  terminer  ici  cette  description  de  la  cathédrale  de  Char- 
tres ,  nous  rappellerons  seulement  qu'elle  n'est  pas  moins  illustre  par 
la  haute  piété  et  le  rare  mérite  de  la  plupart  des  prélats  qui  l'ont  gou- 
vernée, et  par  le  souvenir  de  quelques  faits  mémorables  ,  que  par  la 
beauté  de  son  architecture.  Objet  d'une  vénération  particulière,  on  y 
vit  constamment  accourir ,  pendant  une  longue  suite  de  siècles,  une 
foule  de  pèlerins  de  tous  âges,  de  tous  sexes  et  de  tous  pays,  parmi  les- 
quels on  compte  les  plus  grands  personnages  du  temps,  et  plusieurs 
rois  de  France.  Après  la  bataille  de  Mons-en-Puelle  ,  gagnée  sur  les 

Flamands  le  18  août  i3o4,  Philippe-le-Bel ,  en  reconnaissance  de  celte 

5 


(  3o  ) 

victoire  ,  fît  hommage  à  la  Vierge  de  l'armure  qu'il  portait  le  jour  de 
la  bataille  ,  et  que  l'on  exposait  à  l'un  des  piliers  de  la  nef  le  jour 
commémoratif  de  cet  événement  (1).  Philippe  de  Valois  vint  aussi  à 
Chartres  rendre  grâce  à  la  Mère  du  Sauveur,  de  la  victoire  qu'il  venait 
de  remporter  à  Cassel  le  23  août  i328.  Deux  conciles  célèbres  y  furent 
tenus ,  et  les  Chartrains  n'ont  point  oublié  que  ce  fut  dans  cette  basi- 
lique que  le  vainqueur  de  la  ligue,  le  bon,  l'immortel  Henri  IV,  reçut 
l'onction  sainte  des  mains  du  vénérable  évêque  Nicolas  de  Thou,  en  1 5c/4. 


(1)  Cette  armure  et  les  vêtemens  qui  en  dépendent  sont  actuellement  conservés  dans  la 
bibliothèque  publique  de  la  ville. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE    D'ARLES , 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT  ; 

DESSINÉS  ET  LITHOGRAPHIES 

PAR  CHAPUY, 

EXOFFICIER   DU    GÉNIE   MARITIME,    ANCIEN    ÉLÈVE    DE    L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE-. 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 

PAR  ALEXANDRE  du  MÉGE  ,  de  ia  Haye  , 

m  ISCÉNIECa   MILITAIKB  ,  CHtVAUER  DB  L'ÂVBKOV  D'OR   ET  DE  PLUSIEURS  AUTRES  ORDRES  MILITAIRES  ET  RELIC1EFB,    MEMBRE   DE   LA  SOCIÉTÉ  ROYALE  DES  ANTIQUAIRES  DB  FRANCE  ,  DE  l'aCAIH 

DES  SCIEKCE5  ,    INSCRIPTIONS  ET  BELLES- LETTRES  DB  TOULOUSE  ,    ETC.  ,  ETC. 


PARIS , 

CHEZ  ENGELMANN  ET  O,  LITHOGRAPHES,  ÉDITEURS ,  RUE  DU  FAUB.  MONTMARTRE,  N° 

  -  ~B*  fTTM  im~-   

IMPRIMERIE   DE   GOETSCHY  ,    RUE   LOUIS-LE-GRAND  ,     N°  27. 


ÉCxLISE  CATHÉDRALE 

D'ARLES. 


Gaïïula  Roma  Arelas  ! 


Arles  est  Tune  des  plus  anciennes  villes  de  la  Gaule.  Elle  fut  la  rivale 
de  Marseille,  le  séjour  de  quelques  empereurs  romains  ,  et  la  capitale 
d'un  royaume.  Son  antique  magnificence  est  encore  attestée  par  les 
monumens  nombreux  dont  on  retrouve  les  restes  dans  son  enceinte. 
Constantin  établit  à  Arles  le  siège  de  la  Préfecture  des  Gaules.  Dans 
la  suite,  Honorius  ordonna  que  les  députés  des  sept  provinces  s'y 
réuniraient  chaque  année  pour  y  délibérer  sur  les  besoins  de  l'état. 
«  L'heureuse  situation  d'Arles,  fait,  disait  cet  empereur,  qu'il  n'existe 
»  point  d'autre  ville  où  l'on  trouve  plus  aisément  à  échanger  les  produits 
»  de  toutes  les  contrées.  Il  semble  que  ces  fruits  renommés  dont  chaque 
»  espèce  ne  parvient  à  sa  perfection  que  dans  un  climat  particulier, 
»  ne  croissent  tous  que  dans  les  environs  d'Arles —  On  y  trouve  à-la- 
»  fois  les  trésors  de  l'Orient,  les  parfums  de  l'Arabie,  les  délices  de 
»  l'Assyrie,  les  riches  tributs  de  l'Afrique,  les  nobles  animaux  que 
»  l'Espagne  élève,  et  les  armes  que  l'on  fabrique  dans  les  Gaules.... 
o  Arles  est  enfin  le  lieu  que  la  Méditerranée  et  le  Rhône  semblent 
»  avoir  choisi  pour  y  réunir  leurs  eaux ,  et  pour  recevoir  toutes  les 
»  nations  qui  habitent  sur  les  bords  de  cette  mer  et  sur  les  rives  de 
»  ce  fleuve.  »  Ausone  avait  fait  aussi  un  pompeux  éloge  de  la  ville 
d'Arles  (1). 


(i)  Clar.  Urb. 


(  4  ) 

Pande  duplex  Arelate,  tuos  blanda  hospita portas. 
Gallula  Roraa  Arelas  :  quam  Narbo  Martius  et  quam 
Accolit  Alpinis  opulenta  Vienna  colonis. 
Precipitis  Rhodani  sic  intercisa  fluentis; 
Ut  rnediam  facias  navali  ponte  plateâm, 
Per  quem  Romani  commercia  suscipis  orbis, 
Nec  cohibes  ;  populosque  alios ,  et  mœnia  ditas  : 
Gallia  quis  fruitur  :  gremioque  Aquitania  lato. 

Si  l'on  en  croyait  une  ancienne  tradition,  Arles  serait  la  première 
ville,  en  deçà  des  Alpes,  qui  aurait  reçu  la  lumière  de  l'Evangile. 
Saint  Trophime  est,  dit-on,  celui  qui  vint  y  arborer  le  signe  de  la 
rédemption,  et  ce  courageux  propagateur  delà  vérité  n'est  pas  dif- 
férent du  disciple  dont  parle  saint  Paul  dans  sa  seconde  épître  à 
Timotbée. 

Pour  fortifier  cette  opinion,  quelques  auteurs  (1)  ont  assuré  que 
Trophime  accompagna  saint  Paul  jusqu'à  Arles,  lorsque  ce  dernier  fut 
en  Espagne.  Mais  rien  ne  prouve  que  ce  voyage  ait  eu  lieu ,  et  saint 
Paul  ne  fait  mention  de  Trophime  que  pour  annoncer  qu'il  a  laissé  ce 
disciple  malade  à  Milet.  On  sait  que  le  pape  Gélase  (2)  a  dit  formelle- 
ment que  saint  Paul  n'entra  jamais  dans  la  péninsule  hispanique,  et 
d'ailleurs  si,  en  s'acheminant  vers  cette  partie  de  l'Europe,  il  avait 
laissé  Trophime  à  Arles,  il  faudrait  fixer  l'établissement  du  siège  épis- 
copal  de  cette  ville  vers  l'an  63  ou  64  de  Jésus-Christ  ;  Papon  (3) 
recule  l'époque  de  la  mission  de  saint  Trophime  jusqu'à  l'an  i5o  de 
notre  ère  ;  mais  il  paraît  assuré  qu'on  doit  la  placer  sous  l'empire  de 
Dèce ,  et  c'est  même  ce  que  nous  apprend  Grégoire  de  Tours  ;  c'est  donc 
vers  q5o  que  le  siège  épiscopal  d'Arles  fut  créé;  un  saint  Trophime  vint 
alors  en  effet  dans  les  Gaules  avec  saint  Paul-Serge,  saint  Saturnin  et 
quelques  autres.  Ainsi  nous  nous  arrêterons  à  cette  date  qui  paraît 
certaine ,  sans  chercher  à  réfuter  les  écrivains  qui  ont  adopté  un  senti- 


(1)  Saxii ,  Ponlif.  Avelat,  j4quœ  Sexl.   1629,  in-4°. 
Dupont,  Hist.  de  l'église  d'Arles.  Paris ,  1690, in-4°- 

Le  Nohle-Lalauzière ,  Abrégé  chronologique  de  l'histoire  d'Arles,  33,  34-  Arles,  1808,  in-.j°. 

(2)  Concil.  Lubb.  II,  1243,  t'p.  I.  IV,  12Ô3.  Tract.  Gelas. 

(3)  Histoire  de  Provence,  I,  573. 


(  5  ) 

ment  contraire,  et  sans  faire  ici  l'inutile  examen  des  monumens  qu'ils 
ont  cités  (1). 

Il  est  probable  que  l'erreur  de  ceux  qui  ont  fait  vivre  l'évêquc  saint 
Trophime  pendant  le  premier  siècle,  vient  et  de  l'identité  du  nom  de  ce 
pasteur  avec  celui  du  disciple  dont  parle  saint  Paul ,  et  de  ce  qu'au 
nombre  des  sept  envoyés  du  pape  Fabien  ,  sous  l'empire  de  Dèce  ,  on 
comptait,  comme  on  vient  de  le  dire,  un  Paul  et  un  Trophime.  En  quittant 
Arles  pour  aller  à  Narbonne ,  ville  peu  éloignée  de  l'Espagne ,  et  sur  la 
voie  qui  y  conduisait,  saint  Paul,  distingué  cependant  de  l'apôtre  par 
le  surnom  de  Sergius,  laissa  Trophime  dans  la  première  de  ces  célèbres 
colonies;  et  il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  faire  croire  que  le  premier 
Paul  honoré  par  l'église,  avait,  en  allant  en  Espagne  ,  établi  le  disciple 
Trophime  à  Arles. 

La  détermination  exacte  de  la  fondation  de  l'évêché  d'Arles,  près  de 
deux  siècles  plus  tard  qu'on  ne  l'avait  encore  fixée,  n'ôte  rien  à  la  véné- 
ration qu'inspire  l'église  de  cette  ville.  Il  n'est  point  d'ailleurs  de  lieu 
en  France  où  l'on  trouve  autant  de  marques  de  la  piété  des  fidèles  que 
dans  la  Rome  des  Gaules;  mais  ces  monumens  paraissent,  en  général, 
postérieurs  à  la  conversion  de  l'empereur  Constantin. 

On  ne  possède  aucune  notion  assurée  relativement  au  premier  édifice 
sacré  bâti  à  Arles  par  les  chrétiens  (2).  Ce  ne  fut  peut-être  d'abord, 


(1)  Le  plus  ancien  de  ces  monumens  est  une  inscription  placée  clans  l'un  des  murs  de  r  église 
de  Saint-Honorat,  et  qui,  selon  le  savant  Millin,  ne  parait  être  que  du  dixième  ou  du  onzième 
siècle;  la  voici  : 

Trophimus  hîc  colitur,  Arelatis  prœsul  Avitus, 

Gallia  quem  primum  sensit  apostolicum. 

In  hune  Ambrosium  proceres  fudere  nitorem 

Claviger  ipse  Petrus,  Paulus  et  egregius 

Omnis  de  cujus  suscepit  Gallia  fonte 

Clara  salutiferœ  dogmata  tune  fidei. 

Hinc  constanter  ovans  cervicem  Gallia  (ledit , 

Et  Matri  dignum  prebuit,  obsequium; 

lnsignisque  colens  prestanti  gloria  semper, 

Gaudet  apostolicas  se  meruisse  vices. 

(2)  Ayant  rejeté  l'opinion  qui  fait  de  saint  Trophime  un  disciple  de  J.-C,  et  qui  fixe  la 
fondation  de  l'évêché  d'Arles  au  temps  des  apôtres,  nous  ne  pouvons  adopter  la  tradition  suivant 


(  6  ) 

ainsi  qu'à  Toulouse,  qu'un  oratoire  très-simple,  et  peut-être  même 
construit  en  bois.  Mais  lorsque  la  religion,  long-temps  persécutée, 
triompha  de  ses  ennemis,  on  dut  élever  dans  cette  ville  une  église 
décorée  avec  la  recherche  et  la  profusion  de  détails  qui,  pendant  le 
bas-empire,  remplacèrent  le  style  noble  et  majestueux  que  l'on  admire 
encore  dans  les  précieux  restes  des  monumens  de  l'antiquité.  On  peut 
croire  d'ailleurs  que   l'église  métropolitaine  d'Arles  fut  ornée  des 
dépouilles  des  temples  et  des  palais  qui  existaient  dans  cette  ville.  Oh 
sait  en  effet ,  que  saint  Hilaire ,  qui  en  fut  évêque  pendant  la  première 
moitié  du  cinquième  siècle ,  arracha  du  théâtre  une  partie  des  marbres 
qui  le  décoraient,  et  les  fit  servir  à  l'embellissement  des  églises.  Celle 
où  l'on  plaça  d'abord  le  siège  épiscopal  n'est  pas  suffisamment  indiquée 
dans  les  anciens  auteurs,  et  l'on  trouve  seulement  que,  vers  l'an  601 , 
saint  Virgile  jeta  les  fondemens  de  la  cathédrale  qui  subsiste  encore, 
mais  qui  a  été  reconstruite,  presqu'en  entier,  dans  des  temps  plus 
rapprochés  de  nous.  Suivant  quelques  écrivains ,  ce  pasteur  vénérable 
consacra  son  église  sous  l'invocation  de  Saint-Etienne,  le  17  mai  de 
l'an  626.  Elle  prit  le  nom  de  Saint-Trophime  lorsque,  en  n52  ,  les 
reliques  de  ce  premier  évêque  d'Arles  y  furent  transportées  avec 
solennité.  Dans  son  état  actuel,  cet  édifice  est  l'un  des  plus  curieux 
monumens  de  l'art,  et  l'un  des  sanctuaires  les  plus  saints  et  les  plus 
révérés  de  la  France. 


laquelle  ce  saint  prélat  aurait  fait  construire  une  chapelle  dédiée  à  la  Sainte  Vierge ,  encore  vivante, 
ni  considérer  comme  un  monument  authentique  la  plaque  de  marbre  noir,  placée,  dit-on,  autre- 
fois sur  cet  édifice,  et  qui  contenait  cette  inscription  : 

SACELLUM  DEDICATUM  DEI-PARjE  ADHUC  VIVENT!. 

Lorsqu'on  demande  aux  habitans  d'Arles  ce  monument,  ils  répondent  qu'il  a  été  transporté 
à  Rome  dans  le  cabinet  du  cardinal  F.  Barberin.  Mais  alors  même  qu'il  serait  conservé  dans 
leur  métropole ,  nous  ne  pourrions  y  reconnaître  qu'une  pieuse  erreur.  Elle  a  pu  accréditer  le 
système  qui  fait ,  contre  toute  vraisemblance ,  remonter  au  premier  siècle  l'établissement  çju  siège 
épiscopal  d'Arles.  «  Mais  les  faits  qui  constituent  cette  histoire ,  dit  Millin  (  V oyage  dans  les 
départemens  du  midi,  III.  585),  ne  sont  fondés  sur  aucune  autorité.  » 


I 


(  7  ) 


EXTÉRIEUR. 

Les  départemens  du  midi  conservent  encore  beaucoup  de  ces  anciens 
monumens  religieux  dont  les  formes  annoncent  une  époque  antérieure 
à  l'introduction  du  genre  nommé ,  si  improprement ,  gothique  par  les 
uns,  et  qui,  suivant  d'autres,  aurait  été  emprunté  aux  Arabes.  On  y 
trouve  de  nombreuses  traces  du  goût  dégénéré  des  Romains  du  bas- 
empire,  mais  toujours  une  élégance,  une  sagesse  que  n'offrent  point 
les  édifices  des  treizième  et  quatorzième  siècles ,  où ,  en  exagérant 
toutes  les  proportions,  en  multipliant  les  difficultés  pour  avoir  la  gloire 
de  les  vaincre  ,  on  a  peut-être  atteint  le  grandiose  ,  obtenu  le  pitto- 
resque ,  sans  contenter  néanmoins  toujours  la  raison  et  le  goût.  L'exté- 
rieur de  l'église  de  Saint-Trophime  présente  des  marques  de  cons- 
tructions faites  à  des  époques  différentes ,  et  son  portail  appartient  à  ce 
style  ancien  qui  caractérise  Y  Architecture  Romane. 

La  masse  générale  de  la  façade  qui  présente  les  caractères  du  neu- 
vième au  dixième  siècle,  est  de  la  plus  grande  simplicité  dans  la  partie 
supérieure  et  n'offre  qu'un  pignon  sans  ornement  qui  se  rétrécit  aux 
deux  tiers  de  sa  hauteur  totale  et  est  couronné  par  un  fronton  coupé , 
orné  de  modillons;  de  petites  croiséés  latérales  à  plein  ceintre,  et,  au 
milieu,  une  croisée  carrée  divisée  en  deux  parties  par  une  petite  colonne 
à  chapiteau  cubique,  complètent  toute  sa  décoration,  et  il  est  probable 
que  l'entrée  principale  était  originairement  d'accord  avec  la  simplicité 
du  reste;  mais,  postérieurement,  ainsi  que  l'indique  le  désaccord  des 
lignes  architectoniques ,  et  même  la  différence  des  matériaux ,  elle  a 
été  remplacée  par  un  portail  en  saillie  qui  occupe  à-peu-près  les  deux 
tiers  de  la  largeur  de  la  façade,  et  est  un  modèle  de  richesse  et  d'élé- 
gance. 

Un  immense  fronton  forme  la  partie  supérieure  de  ce  beau  portail. 
La  corniche  est  soutenue  par  de  rares  modillons,  ou  plutôt  par  des 
consoles  sur  lesquelles  on  remarque  l'Aigle,  le  Taureau,  le  Lion  et 


(  8  ) 

l'Homme,  symboles  des  quatre  évangélistes.  Un  ange  occupe  la  partie 
la  plus  élevée  du  fronton.  Au-dessous  est  un  arc  presque  à  plein  cein- 
tre,  encadré  par  un  grand  nombre  de  moulures  ou  de  boudins  que 
recouvrent  des  ornemens  diversifiés.  Dans  le  dernier  de  ces  arcs  inté- 
rieurs, on  voit,  à  droite  et  à  gauche,  les  sept  chœurs  des  anges;  trois 
de  ces  êtres  célestes  paraissent  dans  la  partie  supérieure  ;  ils  sonnent 
de  la  trompette  pour  appeler  les  peuples  aux  pieds  du  trône  de  l'Eternel. 
Au  centre  de  l'arc,  et  dans  une  gloire  dont  le  contour  se  dessine  en 
ellipse,  l'artiste  a  figuré  le  Tout-Puissant;  sa  main  gauche  tient  un 
livre  ;  la  droite  est  élevée  ;  autour  de  lui  sont  encore  les  signes  indi- 
catifs des  quatre  évangélistes. 

De  petites  colonnes  et  des  pilastres,  décorés  d'arabesques,  soutiennent 
la  frise.  Quelques  chapiteaux  sont  historiés,  d'autres  sont  formés  de 
feuilles  d'acanthe,  et  l'on  y  retrouve  avec  plaisir  une  imitation  de  l'an- 
tique. La  frise  contient  Une  suite  de  bas -reliefs  représentant  divers 
sujets  religieux.  Celui  qui  est  au  centre  du  portail,  sous  l'arc,  offre  les 
images  des  douze  apôtres.  Une  partie  des  autres  se  rattache  à  la  com- 
position que  l'on  voit  dans  l'arc.  Au-dessus  des  portes  de  beaucoup 
d'églises  anciennes,  on  remarque,  comme  ici,  l'Eternel  environné  des 
symboles  dont  nous  avons  parlé  et  prêt  à  juger  les  nations,  ou  ayant 
même  prononcé  sur  leur  sort.  Sur  celle  de  Saint-  Trophime,  on  a 
placé ,  à  droite ,  les  élus  ;  les  hommes  sont  vêtus  à  la  romaine ,  d'une 
tunique  et  d'une  toge;  les  femmes  portent  aussi  une  tunique  ,  et  en  outre 
le  peplum  à  plis  droits,  comme  les  statues  de  l'ancien  style  grec;  à 
gauche  ,  les  réprouvés  sont  représentés  entièrement  nus ,  ainsi  que  dans 
les  précieuses  peintures  de  la  cathédrale  d'Albi.  Ils  sont  retenus  par 
une  même  chaîne,  et  entraînés  par  un  démon  vers  le  séjour  du  déses- 
poir et  du  crime  :  déjà  les  flammes  vengeresses  les  environnent  de 
toutes  parts. 

D'autres  bas-reliefs  placés  dans  la  frise  ont,  par  les  scènes  qui  y  sont 
sculptées,  de  grands  rapports  avec  ceux  que  nous  avons  décrits.  Dans 
l'un  des  rentrans,  on  voit  deux  hommes  assis,  la  tête  environnée  du 
nimbe,  et  tenant  chacun  deux  enfans  sur  leurs  genoux;  un  ange  debout 
et  dont  les  ailes  sont  déployées,  leur  présente  une  autre  figure  juvénile  : 
on  peut  reconnaître  ici  le  Père  des  Miséricordes  et  Abraham  recevant 


(  9  ) 

les  âmes  des  justes  (1).  C'est  là  que  commence  en  quelque  sorte  le  bas- 
relief  qui  représente  les  élus.  En  regard,  ou  dans  le  rentrant  de  gauche, 
on  voit  un  ange  armé  d'un  glaive  et  placé  près  d'une  porte  à  moitié 
fermée,  et  sous  l'archivolte  de  laquelle  paraît  une  main  ;  cette  porte 
est  celle  du  paradis;  la  main  est  celle  de  l'Eternel,  qui  interdit  l'accès 
de  ce  lieu  de  délices  à  plusieurs  personnages  qui  voulaient  y  péné- 
trer (2).  Un  vieillard  vêtu  de  la  tunique  et  de  la  toge,  semble  défendre 
aussi  aux  réprouvés  de  s'approcher  du  ciel,  et  on  les  voit  en  effet, 
comme  nous  l'avons  dit,  entraînés  dans  l'enfer  par  le  Génie  des  ténèbres. 

Dans  les  entrecolonnemens  existent  des  tables  ou  parties  unies  envi- 
ronnées de  cadres  :  dans  chacune  est  la  figure  d'un  saint.  A  droite,  on 
voit  celle  de  Trophime.  Il  porte  les  ornemens  qui  indiquent  sa  dignité; 
une  crosse  est  dans  sa  main  gauche  ;  il  lève  le  doigt  indicateur  et  le 
médius  de  la  droite  pour  bénir.  Près  de  lui  sont  deux  assistans  ;  deux 
anges  placent  une  mître  sur  sa  tête.  Sur  son  pallium  on  lit  cette 
inscription  : 

CERNITVR  EXIMIVS  VIR,  CHRISTI  DISCIPVLORVM 
NE  NVMERO  TROPHIMVS  HIC  SEPTVAGINTA  DVORVM. 

Deux  apôtres,  ayant  la  tête  environnée  du  nimbe  et  de  l'auréole  et 
tenant  chacun  un  livre,  occupent  de  ce  côté  les  autres  entrecolonnemens. 

A  gauche,  on  a  représenté  saint  Etienne,  à  genoux  entre  deux 
hommes  qui  vont  le  lapider.  Par  une  singularité  remarquable  ,  l'artiste 
a  donné  au  martyr  une  épée  dont  la  forme  antique  rappelle  en  entier 


(1)  Evang.  S.  Luc.  cap,  XVI.  w.  22. 

(2)  L'artiste  avait  sans  doute  en  vue,  lorsqu'il  composa  ce  bas-relief ,  les  versets  24,  25,  27, 
et  28  du  chapitre  XIII  de  l'évangile  selon  S.  Luc  :  ce  Efforcez-vous  d'entrer  par  la  porte  étroite  ; 
car  je  vous  assure  que  plusieurs  chercheront  d'y  entrer,  et  ils  ne  le  pourront  pas. — Or,  après 
que  le  Père  de  famille  sera  entré,  et  qu'il  aura  fermé  la  porte,  vous  commencerez  à  vous 
tenir  dehors  et  à  frapper,  disant  :  Seigneur,  ouvrez-nous;  et  il  vous  répondra  :  Je  ne  sais 
d'où  vous  êtes.  Retirez-vous  de  moi,  vous  tous  qui  avez  vécu  dans  l'iniquité.  Là  il  y  aura 
des  pleurs  et  des  grincemens  de  dents   » 

2 


(  io  ) 

le  parazonium.  Dans  le  haut  de  la  composition ,  on  voit  l'âme  de  saint 
Etienne ,  que  deux  anges  élèvent  pour  la  présenter  à  Dieu.  Deux  autres 
figures  remplissent  les  autres  entrecolonnemens  de  ce  côté  du  portail. 

En  retrouvant  sur  la  partie  la  plus  remarquable  du  monument,  les 
images  de  saint  Etienne  et  de  saint  Trophime,  on  s'aperçoit  que  l'on  a 
voulu  indiquer  à  quels  patrons  la  cathédrale  d'Arles  est  dédiée,  et 
nous  croyons  que  ces  sculptures  ne  furent  placées  qu'en  i  i5s ,  lors  de  la 
translation  des  reliques  de  saint  Trophime.  En  effet ,  le  style  de  dessin 
diffère  beaucoup  de  celui  des  autres  figures  qui  décorent  le  portail ,  et  où , 
malgré  une  exécution  grossière ,  on  reconnaît  cependant  cette  imitation 
du  genre  romain  ,  cette  empreinte  du  goût  de  l'antiquité  qu'offrent, 
presque  toujours,  dans  le  midi  de  la  France,  les  monumens  des  hui- 
tième, neuvième,  dixième  et  onzième  siècles. 

Les  rentrans  ou  les  côtés  du  portail  sont  ornés  des  statues  de  saint 
Pierre ,  saint  Jacques ,  saint  Philippe  et  saint  Barthélémy.  On  lit  très- 
facilement  les  noms  des  trois  premiers  sur  le  livre  que  chacun  d'eux 
tient  dans  la  main.  Saint  Pierre  est  d'ailleurs  distingué  par  son  sym- 
bole ordinaire 

Au-dessus  des  statues  et  des  cadres  existent  plusieurs  bas-reliefs  qui 
forment  en  quelque  sorte  une  seconde  frise  qui  n'est  interrompue  que 
par  les  chapiteaux  des  colonnes  et  des  pilastres.  En  commençant  par 
la  gauche  du  portail  l'examen  des  sujets  représentés  ,  on  trouve  d'abord 
l'Annonce  aux  Bergers  ,  la  Naissance  du  Sauveur  ,  l 'Adoration  des  Mages 
et  le  Baptême  de  Jésus-Christ;  cinq  autres  scènes  viennent  ensuite  et 
décorent  le  côté  droit  :  on  y  voit  successivement  la  Vierge  aux  Anges , 
Hèrode  accompagné  de  ses  gardes  et  interrogeant  les  Mages ,  ceux-ci  partant 
pour  Bethléhem,  le  Massacre  des  Innocens  et  la  Fuite  en  Egypte. 

Parmi  les  autres  bas-reliefs  du  portail  de  saint  Trophime  ,  on  en 
distingue  trois  que  nous  croyons  devoir  décrire  ici. 

Dans  le  premier  ,  l'artiste  a  figuré  Adam  et  Eve  près  de  l'arbre  de 
la  science,  autour  duquel  s'enroule  un  énorme  serpent.  On  sait  que 
le  même  sujet  est  souvent  répété  sur  les  tombeaux  des  chrétiens  des 
premiers  siècles  ,  et  sur  les  chapiteaux  des  colonnes  de  nos  plus 
anciennes  églises. 

Le  second  bas-relief  indique  les  suites  de  la  faute  de  nos  premiers 


(  «»  ) 

parens.  Le  péché  a  étendu  son  empire  ;  mais  les  coupables  sont  livrés 
aux  plus  horribles  supplices ,  et  ici  le  Génie  infernal  ,  le  front  ceint 
d'un  diadème  et  assis  sur  un  animal  fantastique  ,  tient  deux  hommes 
renversés  entre  ses  bras  ;  chacun  de  ces  malheureux  saisit  sa  tête  et 
paraît  livré  au  plus  violent  désespoir. 

Le  troisième  bas-relief,  beaucoup  plus  curieux  que  les  précédens  , 
retrace  la  Psychostasie  ou  la  Pesée  des  ames. 

Des  scènes  allégoriques  ,  sculptées  ou  peintes  ,  décoraient  jadis  nos 
plus  anciennes  églises  :  en  les  plaçant  dans  ces  lieux  vénérés,  nos  pères 
voulurent  sans  doute  inspirer  l'amour  des  vertus  ,  et  montrer  le  châ- 
timent réservé  aux  impies  :  ces  figures  symboliques  ne  présentent  peut- 
être  pas  toujours  un  sens  bien  clair  à  ceux  qui  n'ont  pas  l'habitude  de 
les  expliquer  ;  mais  la  Psycostasie  offrait  une  leçon  qui  devait  être  faci- 
lement comprise.  Au  portail  de  N.  D.  de  Paris  (1)  ,  à  celui  de  la 
petite  église  de  Grisolles  (2) ,  sur  un  chapiteau  provenant  du  cloître 
des  Bénédictins  de  la  Daurade  (3) ,  à  Toulouse ,  et  sur  quelques 
autres  monumens  ,  on  a  figuré  la  pesée  des  âmes.  Sur  plusieurs  de  ces 
marbres  on  voit  un  Ange  et  un  Démon  ,  l'un  destiné  à  conduire  l'âme 
du  juste  dans  les  régions  célestes  ,  l'autre  prêt  à  lancer  le  réprouvé 
dans  les  flammes  éternelles.  Le  bas-relief  du  portail  de  Saint-Tro- 
phime  ,  montre  seulement  l'ange  Gabriel  tenant  une  balance;  deux 
petites  figures  placées  dans  les  bassins  ,  indiquent  les  vertus  et  les  dé- 
fauts de  l'âme  soumise  à  cette  épreuve;  mais  les  vertus  l'ont  emporté  : 
l'âme  est  retirée  de  la  balance  et  va  bientôt  prendre  place  dans  l'Eden 
céleste  figuré  par  les  arbres  sculptés  dans  le  haut  du  monument. 

Les  socles  cubiques  sur  lesquels  reposent  les  six  colonnes  et  les  parties 
collatérales  correspondantes  de  la  façade,  sont  ornées  de  sculptures 
offrant,  presque  toutes,  l'image  du  roi  des  animaux.  Les  socles  du  milieu 
de  chaque  côté  ,  figurent  des  mufles  de  lion  ;  les  quatre  autres  ,  sauf 


(1)  Chapuy  et  de  Jolimont,  Vues  pittoresques  de  la  Cathédrale  de  Paris. 

(2)  Du  MÉge,  Voyage  archéologigue  et  littéraire  dans  le  département  de  Tarn-et-Garonnc ,  in-S°. 
Paris,  Treutlel  et  Wurtz,  1828. 

(3)  Le  même  ,  Notice  des  monumens  et  des  objets  de  sculpture  moderne  co?iserve's  dans  le  musée  d  ■ 
Toulouse ,  in-8°  ,  1828. 


(    12  ) 

un  seul  qui  peut  représenter  le  signe  du  sagittaire,  montrent  Daniel  dans 
la  fosse  aux  lions,  des  lions  dévorant  un  homme,  un  bouc  combattant 
contre  des  lions  ;  enfin  ,  l'histoire  de  Samson  :  ce  dernier  sujet  est 
surtout  disposé  d'une  manière  singulière  :  le  héros  Hébreu  est  placé 
dans  une  position  horizontale  dans  toute  la  longueur  de  la  partie  en 
retour  d'équerre  qui  correspond  aux  socles  des  colonnes  ;  il  est  cou- 
vert d'une  peau  de  lion  comme  Alcide  est  revêtu  de  celle  du  monstre 
de  Némée;  il  tient  d'une  main  sa  massue  et  de  l'autre  la  patte  du  lion 
qui  décore  le  socle  voisin.  Enfin,  six  lions,  presque  de  grandeur 
naturelle  ,  reposent  sur  le  soubassement  qui  fait  retour  en  saillie  dans 
la  baie,  et  dévorent ,  l'un  un  cavalier  et  son  cheval,  les  autres  quelques 
animaux. 

Le  même  système  d'ornemens  emblématiques  et  même  les  détails 
les  plus  remarquables  ,  se  trouvent  reproduits,  presque  identiquement, 
dans  un  monument  voisin,  bâti  sur  l'autre  rive  du  Rhône ,  et  qui  est 
bien  connu  sous  le  nom  d'église  de  Saint-Gilles.  Cet  édifice  intéressant 
offre  d'ailleurs  avec  celui  d'Arles  un  rapport  tellement  singulier  dans 
sa  disposition  générale  et  dans  le  style  de  la  sculpture  ,  que  l'on  serait 
tenté  de  croire  qu'ils  sont  dûs  au  même  architecte,  et,  que  dans  tous  les 
cas,  on  ne  saurait  douter  qu'ils  ne  soient  à-peu-près  de  la  même  époque. 
Or,  l'église  de  Saint-Gilles  paraissant  pouvoir  ,  avec  certitude,  être 
attribuée  à  Raimond  IV,  comte  de  Toulouse  et  de  saint  Gilles  ,  qui 
vivait  à  la  fin  du  onzième  siècle  et  au  commencement  du  douzième  , 
et  que  ses  exploits  dans  la  Palestine  ont  rendu  si  célèbre,  ce  serait 
donc  à-peu-près  à  cette  époque  qu'il  faudrait  placer  la  construction  du 
portail  d'Arles.  Une  observation  importante  fortifiera  cette  opinion  ; 
c'est  que  l'arc  de  la  porte  est  en  réalité  ogive,  quoiqu'au  premier  coup- 
d'œil  il  parraisse  à  plein  ceintre  :  la  partie  la  plus  excentrique  n'ayant 
pour  distance  de  ses  deux  centres  que  le  dixième  de  son  diamètre  ,  le 
jarret  y  est  peu  sensible,  tandis  quepour  les  arcs  qui  entourent  le  tym- 
pan, et  qui,  exactement  concentriques  auxpremiers,  sontbeaucoupplus 
petits,  cette  même  distance  des  centres  est  presque  le  tiers  de  l'ouver- 
ture et  rend  l'ogive  très-sensible  ;  or,  c'est  précisément  à  l'époque  que 
j'ai  indiquée ,  que  l'on  place  l'introduction  de  l'arc  ogive  et  l'usage 
des  boudins  multipliés  et  de  petites  dimensions.   Cependant  M.  Millin 


(  i3  ) 

a  cru  que  le  portail  de  l'église  de  Saint-Trophime ,  avait  été  construit 
pendant  le  treizième  siècle.  Quelque  soit  notre  respect  pour  les  opi- 
nions et  pour  la  mémoire  de  cet  illustre  savant,  qui  fut  notre  ami,  nous 
dirons  cependant  que  le  style  des  sculptures,  prouve  incontestablement, 
ainsi  que  les  formes  générales  du  portail  ,  que  ce  beau  monument  a 
une  origine  plus  reculée  ;  mais  ce  n'est  pas  néanmoins ,  comme  nous 
l'avons  déjà  dit,  la  portion  la  plus  ancienne  de  la  cathédrale  d'Arles  ; 
et  même  ,  en  considérant  avec  soin,  tout  l'extérieur,  on  y  retrouve  des 
murs  qui  ont  dû  faire  partie  du  premier  édifice  élevé  par  saint  Virgile, 
et  consacré  ,  en  626,  par  ce  pieux  évêque. 


(  i4  ) 


INTÉRIEUR. 

En  entrant  dans  l'église  de  Saint-Trophime ,  on  voit  qu'elle  est  com- 
posée de  deux  parties  bien  distinctes  :  la  première  formée  de  la  nef  avec 
deux  aîles  ou  bas  côtés  très-resserrés;  c'est  la  portion  la  plus  ancienne  ; 
elle  s'étend  de  l'intérieur  du  portail  jusqu'à  la  huitième  arcade  ;  la 
croisée  occupe  la  neuvième  ;  elle  est  surmontée  d'une  tour  carrée  qui 
n'a  rien  de  remarquable  que  son  ancienneté  et  qui  semble  plutôt  appar- 
tenir à  une  forteresse  qu'à  un  monument  religieux  ;  cependant  nous 
connaissons  dans  le  midi  de  la  France ,  plusieurs  clochers  qui  ressem- 
blent presque  entièrement  à  cette  tour. 

Du  côté  de  l'Evangile  est  la  chapelle  de  Saint-Genêt ,  et  du  côté  de 
l'Epître  la  sacristie  et  la  porte  par  laquelle  on  monte  dans  le  cloître  si 
remarquable  de  cette  cathédrale  (1).  La  seconde  partie  et  la  plus  mo- 
derne, se  compose  du  sanctuaire,  qui  a  trois  arcades  de  chaque  côté,  et 
trois  autres  vers  le  rond-point  :  le  cardinal  Louis  d'Allemand  a  fait  cons- 
truire ce  sanctuaire  pendant  le  quinzième  siècle  :  des  chapelles  dans  le 
goût  moderne  ,  subsistent  autour.  On  lit  surl'aîle  gauche  de  la  muraille 
de  la  nef,  cette  inscription,  qui  est  en  vers,  et  que  l'on  attribue  à  saint 
Virgile  : 

TERRARVM  ROMA  GEMINA  DE  LVCE  MAGISTRA 
ROS  MISSVS  SEMPER  ADERIT  VELVT  INCOLA  IOSEPH 
OLIM  CONTRITO  LETH^O  CONTVLIT  ORCO. 


(j)  En  1 38g ,  l'archevêque  François  de  Conzié  fit  construire  une  partie  du  cloître  de  Saint- 
Trophime  ,  et  l'orna  (selon  Le  Nohle  Lalauzière)  ,  de  petites  colonnes  en  marbre  blanc,  avec 
leurs  chapiteaux,  qui  avaient  été  retirés  du  théâtre  d'Arles. 


(  '5  ) 

Le  sens  mystique  de  ees  vers  a  été  l'objet  des  recherches  d'un  auteur 
arlésien  nommé  François  Rebattu ,  et  cet  habile  homme  a  eu  le  talent 
de  composer  un  volume  sur  ce  sujet  (1).  Pour  nous  ,  en  avouant  à  cet 
égard  notre  insuffisance,  nous  nous  contenterons  de  traduire  l'inscrip- 
tion à  peu-près  dans  les  mêmes  termes  que  M.  Millin  l'a  fait  dans  son 
Voyage  dans  les  départ emens  du  midi  : 

«  La  double  Rome  ,  maîtresse  de  la  terre  ,  sera  ,  dans  tous  les  temps  , 
»  une  rosée  envoyée  du  ciel ,  comme  celle  que  le  colon  Joseph  a  portée  dans  le 
t>  monde  après  avoir  vaincu  l'enfer.  » 

L'intérieur  de  l'église  Saint-Trophime ,  ne  répond  pas  à  l'idée  qu'on 
peut  d'abord  en  concevoir  d'après  la  richesse  et  l'élégance  de  son  portail. 
Des  tombeaux  sont  encastrés  dans  les  murs,  et  près  de  la  sacristie,  exis- 
tent encore  les  épitaphes  très-simples  et  très-laconiques,  des  archévêques 
Raymond  de  Montredon,  Raymond  de  Boulène  ,  Imbert  d'Eyguières  , 
Michel  de  Modères,  Hugues  de  Boardy,  Guibert  de  Laval.  Le  cardinal 
Louis  d'Allemand  ,  mort  en  odeur  de  sainteté,  le  16  septembre  i45o  , 
a  été  enterré  au  milieu  du  sanctuaire  qu'il  avait  fait  rebâtir.  Des  per- 
sonnes pieuses  vont  quelquefois  prier  sur  la  pierre  sépulcrale  de  ce  prélat 
révéré.  On  montre  aussi  dans  cette  église  un  tombeau  où  l'on  assure 
que  saint  Virgile  fut  enseveli  :  c'est  un  sarcophage  orné  de  petites  co- 
lonnes entre  lesquelles  on  a  représenté  les  apôtres. 

Un  autre  tombeau  forme  le  devant  d'autel  de  la  chapelle  du  Saint- 
Sépulcre  ;  il  est  divisé  en  trois  parties  par  des  pilastres  cannelés  ;  dans 
le  centre  est  Jésus-Christ  assis  ;  au-dessus  de  sa  tête  ,  est  le  mono- 
gramme divin  ,  mais  formé  seulement  d'une  croix  qui  ,  étant  bouclée 
par  le  haut  ,  tient  lieu  du  X  Chi  et  du  P  Rho  ,  premières  lettres  du 
mot  Christos,  en  grec.  A  la  droite  du  Sauveur ,  on  remarque  un  Apôtre 
ou  un  Disciple  qui  s'incline,  et  à  gauche  un  autre  personnage  qui  tient 
une  croix  bouclée  aussi ,  mais  dont  la  tige  ou  branche  principale  est 
longue.  Suivant  Saxi  ,  Maffei,  Dumont  et  le  Noble-de-Lalauzière ,  ce 
tombeau  avait  autrefois  une  inscription  qui  indiquait  qu'il  renfermait 
les  cendres  deGeminus,  né  à  Cologne,  qui  avait  été  gouverneur  de  neuf 


(1)  Franc.  Rebattu,  In  très  versus  pervetuslos  et  difficiles  qui  ytrelate  in  templo  Divi  Trophimi 
sculpti  sunt.  Aquiis  Sextiis.  1 644  ;  in-4°. 


(  m  ) 

provinces  et  qui  mourut  âgé  de  trente-neuf  ans  deux  mois  et  six  jours  (1). 
Cette  inscription  prouve  que  l'on  s'est  trompé,  en  assurant  que  le  per- 
sonnage pour  lequel  on  avait  sculpté  ce  tombeau ,  était  le  même  que 
Geminus  Paulus,  évêque  d'Arles  ,  pendant  le  huitième  siècle. 

L'église  de  Saint-Trophime  possédait  avant  la  révolution  beaucoup 
de  châsses  précieuses  et  pour  la  matière  et  pour  le  travail.  La  Sainte 
Arche  était  la  plus  célèbre  ;  elle  renfermait  quelques  lambeaux  du  suaire 
qui  enveloppa  Jésus-Christ,  plusieurs  morceaux  de  ses  vêtemens,  des 
épines  de  sa  couronne  ,  etc. ,  etc.  Cette  châsse,  faite  en  i34i  >  par  l'ar- 
chévêque  Guibert  de  Laval ,  était  en  vermeil  ;  conservée  dans  le  rond- 
point  du  sanctuaire,  on  ne  l'exposait  à  la  dévotion  des  fidèles,  que  le 
jour  de  saint  Trophime.  La  Châsse  de  saint  Etienneîut  bénie  le  2 1  mai  de 
l'an  i4i2  ;  elle  avait  été  fabriquée  avec  trois  cents  marcs  d'argent, 
légués  par  Roger  d'Espagne  ,  en  restitution  des  objets  qu'il  avait  pillé 
dans  la  Camargue ,  pendant  les  guerres  du  duc  d'Anjou  dans  cette  partie 
de  la  Provence. 

Quelques  mausolées  ,  plus  ou  moins  remarquables  ,  ont  ,  en  divers 
temps  ,  été  placés  dans  les  chapelles  de  la  cathédrale.  Celle  de  saint 
Jean-Baptiste,  renferma  d'abord  le  sépulcre  de  l'archevêque  Jean  de 
Ferrier,  mort  en  i52i  ;  mais  ce  sacellum  s'étant  écroulé  ,  il  fallut  trans- 
porter le  monument  dans  une  autre  partie  de  l'édifice.  Le  chevalier  de 
Guise  ,  tué  au  siège  des  Baux  ,  en  1604  ?  a  été  inhumé  dans  cette 
église.  Le  tombeau  de  l'archevêque  Gaspar  De  Laurens,  mort  en  i63o, 
fut  élevé  dans  la  chapelle  des  Rois.  Les  statues  et  les  autres  ornemens 
dont  il  était  décoré  ,  annonçaient  tout  le  talent  de  Jean  Dedieu ,  artiste 


(1)  VIR  AGRIPPINENSIS  NOMI1NE  GEMINVS 

HIC  JACET  QVI  POST  DIGNITATEM  PRJ1SIDIATVS 
ADMINISTRATOR  RATION VM  QVI  NOVEM 
PROYINCIARVM  DIGNVS  EST  HABITVS 
HIC  POST  ANNOS  XXXIX.  M.  II.  DIES  SEX 
FIDELIS  IN  FATA  CONCESSIT 
CVIVS  OB  INSIGNEM  GLORIAM 
CIVES  SEPVLCHRALIA  ADORNAVERVNT. 


(  >7  ) 

né  à  Arles  ,  et  élève  du  fameux  Puget  (1).  On  voit  encore  dans  la  cha- 
pelle de  Saint-Genêt,  l'épitaphe  de  l'archevêque  François  de  Grignan  , 
mort  en  1689,  âgé  de  86  ans. 

Il  n'est  point  d'église  dans  le  midi  de  la  France  qui  retrace  autant 
de  souvenirs  historiques  que  celle  de  Saint-Trophime.  Le  pape  Urbain  II 
y  célébra  les  saints  mystères,  au  retour  du  concile  deClermont,  où  la 
première  croisade  venait  d'être  résolue.  En  1 178,  l'empereur  Frédéric 
ayant  cédé  le  royaume  d'Arles  à  Philippe  son  fils,  ce  prince  reçut  la 
couronne  dans  l'église  métropolitaine,  le  3  des  calendes  d'août.  En 
1200,  l'archevêque  Imbert  d'Eyguiéres  y  plaça  le  bandeau  royal  sur 
la  tête  d'Othon.  En  1211,  un  concile  tenu  dans  cette  église  et  présidé 
par  le  légat  Milon,  imposa  au  comte  de  Toulouse,  Raymond  VI,  soup- 
çonné de  protéger  les  Albigeois ,  des  conditions  si  dures ,  que  ce  prince 
répondit  qu'il  aimerait  mieux  mourir  que  de  s'y  soumettre,  et  ce 
même  concile,  pour  punir  la  désobéissance  du  'comte,  l'excommunia 
et  disposa  de  ses  vastes  domaines  en  faveur  du  premier  occupant.  La 
trop  célèbre  Jeanne  de  Naples  est  entrée  dans  cet  édifice  sacré  (2), 
environnée  des  habitans  d'Arles  qu'elle  avait  comblés  de  bienfaits. 
Charles  IV  y  renouvela  la  cérémonie  du  couronnement  des  rois 
d'Arles  (3),  et  y  parut  sur  un  trône  qu'il  devait  céder  ensuite,  et 
volontairement ,  aux  monarques  français.  En  i4oo,  on  vit  bénir  dans 
l'église  de  Saint-Trophime,  le  mariage  de  Louis  II,  roi  de  Naples,  de 
Sicile,  de  Jérusalem  et  comte  de  Provence,  avec  Yolande,  fille  du  roi 
d'Aragon.  Cinquante-cinq  ans  après,  le  bon  roi  René,  dont  la  mémoire 
est  encore  chère  aux  peuples  de  la  Provence,  épousa  en  secondes  noces, 
dans  la  cathédrale  d'Arles,  Jeanne,  fille  de  Gui,  comte  de  Laval,  et 


(1)  L'archevêque  Gaspard  de  Laurens  fit  peindre,  en  1614 ,  par  Louis  Vinsonius ,  de  Bruges  , 
et  pour  le  prix  de  3oo  écus  ,  le  tableau  qui  est  placé  au-dessus  du  maître-autel ,  et  qui  représente 
X Adoration  des  Mages.  On  voit  sur  la  tribune  de  la  porte  d'entrée  ,  un  autre  tableau  où  le  même 
artiste  a  peint  la  Lapidation  de  saint  Etienne. 

Ce  fut  sous  l'épiscopat  de  Gaspard  de  Laurent ,  que  la  statue  en  marbre  blanc,  de  Notre-Dame- 
des-Grâces  ,  fut  placée  dans  l'église  de  Saint-Honorat,  d'où  elle  a  été  transportée  dans  la  cathé- 
drale où  on  la  voit  encore. 

(2)  En  i352. 

(3)  Le  4  juin  1 364- 

3  * 


(  >8  ) 

d'Elizabeth  de  Bretagne.  Louis  XIII  a  entendu  rètentir  sous  les  voûtes 
de  cette  basilique,  les  hymnes  de  louanges  adressées  au  Seigneur  (i)  ; 
et  enfin  Philippe  V,  roi  d'Espagne  ,  passant  à  Arles,  en  1702,  lors  de 
son  retour  du  Milanais ,  s'est  aussi  prosterné  sur  le  marbre  de  l'autel 
de  Saint-Trophime. 

En  parlant  de  la  cathédrale  d'Arles ,  et  en  faisant  connaître  son  his- 
toire et  les  souvenirs  qui  se  rattachent  à  son  existence ,  nous  n'avons 
presque  rien  dit  du  cloître  charmant  qui  forme  l'une  des  dépendances 
les  plus  remarquables  de  cet  édifice,  et  l'on  pourrait  nous  accuser  à  ce 
sujet  d'une  négligence,  d'autant  plus  coupable,  qu'il  n'y  a  qu'un  petit 
nombre  de  monumens  de  ce  genre  qui  aient  pu  échapper  au  ravage  du 
temps  et  aux  coups  de  la  barbarie.  Rien  en  effet  de  plus  pittoresque 
que  les  galeries  mystérieuses  du  cloître  de  Saint-Trophime,  rien  de 
plus  élégant  que  leurs  colonnades  légères ,  de  plus  curieux  que  leurs 
sculptures  délicates  et  bizarres;  la  couleur  sombre  de  la  pierre,  couverte 
en  quelque  sorte  du  vernis  de  l'antiquité,  ajoute  à  la  vénération  que 
ce  lieu  de  retraite  et  de  prière  inspire.  Aucune  construction  moderne 
n'est  aperçue  à  travers  leurs  arcades  et  ne  trouble  l'imagination 
rêveuse  qui,  reculant  vers  les  temps  écoulés,  croit  encore  apercevoir  de 
pieux  cénobites  errant  sous  ces  portiques,  et  faisant  retentir  les  voûtes 
du  chant  des  hymnes  sacrés.  Aussi  ce  cloître  a-t-il  été  le  motif  de  char- 
mans  tableaux  :  les  artistes  de  l'école  moderne  viennent  y  chercher  des 
elfets  piquans,  animés  par  des  scènes  de  l'histoire  du  moyen  âge,  tandis 
que  le  poète  y  trouve  tour-à-tour  de  nobles  et  de  mélancoliques  inspi- 
rations. 

Deux  des  galeries  sont  dans  le  style  du  frontispice,  les  deux  autres 
dans  celui  du  quatorzième  siècle  :  les  deux  premières  se  composent  de 
petites  arcades  à  jour  ,  reposant  sur  de  doubles  colonnes  de  marbre 
couronnées  des  chapiteaux  les  plus  élégans  et  les  plus  variés.  Les  ar- 
cades sont,  de  trois  en  trois  ,  séparées  par  des  pieds-droits  dont  la  face 
et  les  angles  sont  ornés  de  statues  de  proportion  presque  nature,  et 


(1)  Le  3o  octobre  1622.  Le  icr  novembre,  le  prince  assista  dans  la  cathédrale  à  la  messe  pontifi- 
cale; il  y  communia,  et  toucha  ensuite  les  malades. 


(  19  ) 

où  l'on  retrouve  le  style  que  nous  avons  souvent  observé  dans  les  sculp- 
tures de  la  fin  du  onzième  siècle  et  du  commencement  du  douzième. 
Sur  ces  pieds-droits  reposent  des  arcs  doubleaux  qui  partagent  réguliè- 
rement la  voûte,  et  qui,  chose  assez  singulière,  sont,  ainsi  qu'elle, 
formés  d'une  portion  de  cercle  ,  dont  les  deux  retombées  sont  d'inégale 
hauteur.  La  plus  élevée,  du  côté  du  mur  intérieur ,  se  termine  par 
des  amortissemens  ou  consoles  formées  de  figures  fantastiques ,  parmi 
lesquelles  l'emblème  du  Lion  dévorant  se  retrouve  encore  fréquem- 
ment. A  l'angle  des  deux  galeries  est  un  puits  dont  la  margelle  ,  pro- 
fondément sillonnée  par  le  frottement  réitéré  des  cordes,  annonce 
l'antiquité. 

Les  deux  autres  galeries  paraissent  dues  à  l'archevêque  François  de 
Conzié,  en  1^89;  l'une  d'elles  est  peu  remarquable;  mais  l'autre,  com- 
posée de  doubles  travées ,  de  légers  arceaux  gothiques  séparés  par  des 
pieds-droits  ornés  de  triples  niches,  offre  un  modèle  d'ajustement, 
d'élégance  et  de  goût. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE    D'ALBI , 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT  ; 

DESSINÉS  ET  LITHOGRAPHIES 

PAR  CHAPUY, 

EX   OFFICIER   DU   GÉNIE   MARITIME,    ANCIEN   ÉLÈVE   DE   L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE. 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 

PAR  ALEXANDRE  du  MÉGE  ,  de  la  Haye  , 

I*  mfiBTf  ISVl    MILITAIRE  ,  CHET  A  LIER    DE  L'ÉPERON   d'ûR    T.T  DE  PLCSm*R5  AT"TRES  ORDRES  MILITAIRES  ET  RELICIETI  .    MEMBRE  DE  LA  SOCIÉTÉ  ROYALE  DES  ANTIQLAIRES  DE  FRANCE,  Dl  L  Ar  ADfcN I K 

DES  SCIENCES  .    INSCRIPTIONS  ET   lit  LLES  LETTH  ES  UK  TOCLOCSE,    ETC.  ,  BTC. 


PARIS , 

CHEZ  ENGELMANN  ET  O,  LITHOGRAPHES  DE  LA  CHAMBRE  ET  DU  CABINET  DU  ROI,  ÉDITEURS . 

RUE  DU  FAUBOURG  MONTMARTRE  ,    W"  G. 


IMPRIMERIE    DE   GOETSCHY  ,     RUE    LOUIS-LE -GRAND  ,     N°  27. 

t/ 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

D'ALBI. 


L'ancienne  Albiga  ou  Albia  était  peu  connue  pendant  la  domination 
romaine  :  éloignée  des  grandes  voies  qui  traversaient  les  provinces  de 
l'empire(i) ,  cette  ville  fut  rarement  visitée  par  les  étrangers;  mais  lors- 
que le  Christianisme  étendit  ses  conquêtes  dans  les  Gaules,  les  Albienses 
l'embrassèrent  avec  enthousiasme,  et  un  siège  épiscopal,  érigé  dans  leurs 
murs,  devint  en  peu  de  temps  très-célèbre.  L'église  cathédrale  que  l'on 
construisit  dans  la  suite,  fut  dédiée  à  la  Sainte  Croix.  Les  restes  de 
cet  édifice  paraissent  encore  entre  le  palais  des  Comtes  (2)  et  la  métro- 
pole actuelle.  Selon  le  plan  que  nous  en  avons  levé ,  sa  longueur  était 
de  57  mètres  ou  de  175  pieds;  une  porte  latérale  s'ouvrait  au  Nord- 
Est.  On  retrouve  quelques  arcs  de  l'ancien  cloître  dans  une  maison 
voisine  (3);  ces  arcs  sont  à  plein  ceintre.  Des  inscriptions  sépulcrales 
encastrées  en  grand  nombre  dans  les  murs  qui  environnaient  ce  cloître, 
formaient  autrefois  un  immense  nécrologe.  Le  chevet  de  l'église  est 
encore  élevé  d'environ  4  mètres.  Des  colonnes  placées  extérieurement, 
servaient  à  la  décoration  des  contreforts. 

Le  désir  de  mériter  une  grande  illustration  en  construisant  un 
temple  plus  vaste,  engagea  l'évêque  Bernard  de  Castanet  à  jeter  les 
fondemens  de  la  cathédrale  actuelle.  Ce  fut  en  1282  que  ce  prélat  en 


(1)  Nous  avons  cependant,  découvert ,  de  loin  en  loin,  dans  le  Département  du  Tarn,  les  restes  de 
quelques  routes  antiques. 

(2)  Celte  habitation,  nommée  autrefois  La  Verhie ,  compose  la  plus  grande  partie  du  palais 
archiépiscopal. 

(3)  Celte  maison  appartient  à  M.  le  docteur  Compayre,  notre  honorable  ami. 


(  4  ) 

posa  la  première  assise.  Pour  accélérer  les  travaux  et  fournir  aux 
dépenses,  il  assigna  le  vingtième  de  ses  revenus  pendant  vingt  années, 
et  le  chapitre  fit  la  même  chose.  Il  donna  aussi  les  rentes  de  toutes  les 
églises  qui  étaient  à  sa  collation  ou  à  celle  de  son  chapitre.  Ces  sages 
mesures  ne  produisirent  pas  néanmoins  tout  l'effet  qu'on  devait  en 
attendre,  et  la  cathédrale  ne  fut  entièrement  bâtie  qu'en  i5i2,  c'est- 
à-dire,  deux  cent  trente  ans  après  sa  fondation.  Cependant  Bernard  de 
Fargis  et  Jean  de  Saya,  successeurs  de  Castanet,  ne  négligèrent  point 
cet  important  ouvrage.  Dominique  de  Florence  fit  construire  le  premier 
portail ,  au  bas  des  marches  qui  conduisent  vers  la  grande  entrée.  On 
doit  à  Guillaume  de  la  Volta  la  dernière  arcade  de  l'église  du  côté  du 

o 

couchant,  et,  durant  son  épiscopat,  le  clocher  s'éleva  jusqu'au  niveau 
de  la  toiture.  Jofredi ,  ou  Jofroi ,  bien  connu  dans  l'histoire  sôus  le 
nom  de  Cardinal  d'Arras,  dédia  l'église  à  sainte  Cécile  et  en  fit  peindre 
les  murs.  D'Amboise  termina  les  constructions  intérieures  et  particu- 
lièrement le  chœur  et  le  jubé.  Par  ses  soins,  la  tour  atteignit  à  94 
mètres  ou  à  290  pieds  de  hauteur.  Il  consacra  son  église  le  23  avril  i^6f 
étant  assisté  des  évêques  de  Vabres  et  de  Lavaur.  Louis  d'Amboise, 
son  neveu  et  son  successeur,  appela ,  en  i5o2,  des  artistes  italiens  qui 
avaient  vu  les  Loges  du  Vatican ,  et  il  leur  fit  commencer  les  peintures 
de  la  voûte;  cette  magnifique  décoration  ne  fut  achevée  qu'en  i5i2. 
La  longueur  de  l'édifice,  dans  œuvre,  en  n'y  comprenant  pas  la  pro- 
fondeur des  deux  chapelles  situées  aux  extrémités,  est  de  92  mètres 
5  centimètres,  ou  de  283  pieds  10  pouces,  et  en  y  ajoutant  cette  pro- 
fondeur, de  io5  mètres  25  centimètres, ou  d'un  peu  plus  de  323  pieds; 
la  largeur  totale,  en  y  comprenant  l'enfoncement  des  chapelles  qui 
existent  des  deux  côtés,  est  de  27  mètres  28  centimètres,  ou  de  84 
pieds;  elle  ne  serait  que  de  17  mètres  5o  centimètres,  ou  déplus  de 
52  pieds,  si  on  ne  tenait  pas  compte  de  cette  profondeur. 

Dans  ces  temps  désastreux  où  la  France  était  courbée  sous  le  joug 
imposé  par  le  Comité  de  Salut  Public,  la  cathédrale  d'Albi  fut  mise  au 
nombre  des  domaines  nationaux  dont  la  propriété  devait  être  aliénée. 
L'administration  parut  même  pressée  d'indiquer  le  jour  de  la  vente  de 
cet  édifice,  et  annonça  que  les  acquéreurs  devraient,  dans  un  délai  qui 
fut  déterminé,  en  renverser  les  voûtes  et  les  murs.  Mais  un  savant, 


(  5  ) 

recommandable  par  ses  talens  et  par  ses  travaux  (1),  veillait  en  quel- 
que sorte  sur  ce  beau  monument.  Effrayé  de  la  résolution  prise  par  le 
Directoire  du  département  du  Tarn,  il  écrivit  à  ceux  qui  le  composaient; 
il  montra  toute  l'inconvenance  de  la  vente  projetée;  il  parla,  en  archi- 
tecte habile,  de  la  beauté  de  ce  temple,  et  il  prouva  que  la  gloire 
nationale  allait  être  compromise  par  des  hommes  ignorans  ou  mal  in- 
tentionnés. Cette  démarche  si  généreuse,  et  qui,  dans  ces  jours  de 
deuil  et  d'effroi,  pouvait  désigner  aux  bourreaux  une  nouvelle  victime, 
obtint  cependant  un  succès  inespéré.  On  ne  dépouilla  point  l'état  de  la 
possession  de  l'église  de  Sainte-Cécile ,  et  cet  édifice  sacré  fut  conservé 
pour  les  arts  et  pour  les  pompes  de  tk  religion. 


(1)  M.  Mariés  ,  depuis  ingénieur  en  chef  des  déparlemens  de  la  Doire  et  de  l'Aude. 


(  6  ) 
EXTÉRIEUR. 

La  cathédrale  d'Albi  n'offre,  en  général,  dans  sa  partie  extérieure, 
qu'une  masse  régulière  et  que  domine  une  tour,  dont  la  forme  est  élé- 
gante et  colossale.  Le  sommet  de  cette  tour  est  à  1 3o  mètres  ou  plus  de  4oo 
pieds  au-dessus  du  niveau  du  Tarn ,  dont  les  flots  viennent  baigner  le 
pied  du  tertre  sur  lequel  l'église  est  bâtie.  Les  contreforts  sont  demi- 
elliptiques,  et  la  hauteur  des  mur^de  l'église  est  de  1 1 5  pieds.  Ces  murs 
sont  lisses  :  on  n'y  voit  point  les  ornemens  délicats  qui  recouvrent  avec 
tant  de  grâce  les  monumens  des  i3e  et  i4e  siècles.  Il  semble  qu'on  n'a 
voulu  présenter  aux  regards  que  l'image  de  la  solidité.  Mais  sur  le  côté 
droit  de  l'édifice  paraît  un  perron  au-desssus  duquel  est  le  portail 
construit  par  Dominique  de  Florence.  Avant  la  révolution ,  les  niches 
de  ce  monument  contenaient  les  statues  de  saint  Thomas ,  de  sainte 
Martiane,  de  saint  Clair  et  de  saint  Amarant.  Au-delà  on  aperçoit  un 
escalier  de  quarante-deux  marches  (1)  qui  conduit  sur  la  plate-forme 
située  en  face  de  la  grande  porte  de  l'église.  Des  piliers  ,  terminés  en 
pyramides ,  supportent  des  arcs  chargés  de  toutes  ces  décorations  ,  si 
heureusement  inventées  pendant  le  moyen  âge ,  et  qui ,  en  enrichissant 
l'architecture,  paraissent  lui  donner  plus  de  légèreté.  Les  pierres  qui 
forment  ce  portique,  sont  découpées  avec  une  rare  perfection;  le 
dessin  est  du  meilleur  goût,  et  le  ciseau  a  triomphé  de  toutes  les 
difficultés  ;  les  matériaux  les  plus  durs  ,  les  plus  rebelles,  ont  été  trans- 
formés en  feuillages,  en  trèfles,  en  rinceaux.  Il  ne  manque  à  ce  beau 
péristile ,  pour  être  considéré  comme  l'une  des  plus  importantes  créa- 
tions de  l'art,  que  d'être  dégagé  des  constructions  qui  l'environnent 
en  partie,  et  qui  empêchent  d'en  saisir,  à-la-fois,  l'ensemble  et  les 
détails. 

C'est  à  l'extrémité  de  l'église,  au  point  même  où  le  portail  aurait 


(i)  Les  marches  ont  plus  de  8  mètres  de  longueur. 


(  7  ) 

été  placé  ,  s'il  avait  pu  l'être  dans  l'axe  de  l'édifice  (i),  que  s'élève  la 
tour  ou  le  clocher  de  Sainte-Cécile,  bâtiment  construit  avec  beaucoup 
d'art  et  de  soin,  et  que  l'on  aperçoit  en  entier  du  plateau  où  l'on 
retrouve  encore  quelques  substructions  de  la  forteresse  du  Castel- 
viel  (2).  Cette  tour  était  massive  jusqu'à  une  assez  grande  hauteur. 
L'archevêque  Charles  Legoux  de  la  Berchère  fit  tailler  dans  la  maçon- 
nerie une  chapelle  qu'il  dédia  à  saint  Clair,  premier  évêque  d'Albi, 
et  cette  forte  excavation ,  tentée  avec  audace ,  ne  paraît  pas  avoir  porté 
atteinte  à  la  solidité  du  monument. 


(1)  On  ne  pouvait  placer  ce  portail  au  dessous  de  la  tour,  ou  dans  l'axe  de  l'église ,  parce  qu'il 
aurait  été  positivement  sur  la  ligne  du  rempart  et  seulement  à  quelques  pas  de  la  limite  des  deux 
communes  d'Albi  et  du  Castelviel,  qui  avaient  chacune  une  juridiction  particulière.  D'ailleurs  le 
terrain  ,  étroit  et  en  pente  rapide,  qui  forme  le  Bourg  de  Castelviel  ne  communiquant  avec  la  ville 
que  par  le  passage  qui  en  longeait  le  mur,  ou  par  un  ravin  profond  ,  il  était  inutile  d'ouvrir  une 
porte  de  ce  côté. 

(2)  Azemar  lo  nègre ,  célèbre  troubadour,  était  né  au  Castelviel.  On  voit  dans  l'église  de  Sainte- 
Cécile  une  pierre  sépulcrale  sur  laquelle  on  lit  ces  mots  :  Tombeau  du  sieur  Jean  Pfielj  directeur  de 
V adoration  perpétuelle  du  St. -Sacrement ,  et  premier  consul  du  Castelviel-lès-Alby  :  R.  I.  P.  A. 


(  8  ) 
INTÉRIEUR. 

On  ne  peut  voir  sans  admiration  ,  l'intérieur  de  la  cathédrale  d'Albi. 
La  régularité  de  l'édifice,  l'aspect  imposant  du  jubé,  la  vaste  étendue 
de  la  nef,  l'élévation  des  voûtes  (1)  sur  lesquelles  la  main  de  l'art  a  semé 
des  arabesques  du  dessin  le  plus  correct,  les  restes  des  anciens  vitraux, 
recouvrant  de  longues  ouvertures  qui  ne  laissent  pénétrer  qu'une 
clarté  mystérieuse  et  affaiblie,  le  pavé  même,  formé  de  pierres  sépul- 
crales, et  où  des  signes  héraldiques,  à  demi-effacés ,  indiquent  à-la-fois 
et  la  vanité  de  l'homme  et  le  néant  de  ses  grandeurs;  tels  sont  les 
principaux  objets  qui,  d'une  manière  simultanée,  y  captivent  l'atten- 
tion ,  mais  sans  la  fatiguer.  Bientôt  on  cherche  à  connaître  en  détail 
toutes  les  parties  de  l'édifice,  tous  les  objets  qui  servent  à  son  embel- 
lissement, et  cet  examen  minutieux,  auquel  l'observateur  se  livre  avec 
délices,  ajoute  encore  à  l'enthousiasme  qu'a  fait  naître  d'abord  la  vue 
générale  de  cette  enceinte  religieuse. 

L'église  est  divisée  par  le  jubé  en  deux  parties  presqu'égales;  neuf 
chapelles  sont  ouvertes  autour  delà  nef.  Dans  l'une,  on  voit  une  bonne 
copie  du  tableau  de  sainte  Cécile  par  le  Dominiquin.  La  chapelle  du 
Baptistère  renferme  un  groupe  en  stuc  qui  représente  J.-G.  et  saint 
Jean  :  cet  ouvrage  est  de  ce  temps,  encore  peu  éloigné,  où  les  artistes 
avaient  abandonné  les  vrais  principes  et  substitué  à  l'étude  des  grands 
modèles  et  à  l'imitation  de  la  nature  et  de  l'antique,  une  manière 
expéditive  et  des  formes  mesquines  et  tourmentées.  La  chaire  est  aussi 
en  stuc  :  c'est  un  don  de  l'archevêque  Lacroix  de  Castries,  qui  fit  de 
même  présent  à  sa  cathédrale  de  l'orgue  qu'on  voit  encore  au  fond  de 
la  nef,  au-dessus  de  l'entrée  de  la  chapelle  de  Saint-Clair. 

Pour  placer  cet  orgue ,  il  a  fallu  couvrir  ou  détruire  une  grande 
partie  des  peintures  exécutées  dans  cette  portion  de  l'église  par  l'ordre 


(i)  Flics  sont  à  3o  mètres,  ou  92  pieds  6  pouces  du  pavé  de  1  église. 


(  9  ) 

du  cardinal  Jofredi,  et  qui  ne  formaient  qu'un  immense  tableau.  Au 
centre  de  la  composition,  paraissait  l'Eternel  appelant  à  lui  les  justes 
et  abandonnant  les  réprouvés  aux  peines  de  l'enfer;  mais  on  ne  voit 
plus  que  les  anges  qui  environnaient  son  trône.  A  droite,  sont  assis  les 
prêtres,  les  princes,  les  pauvres  même, qui  ont  mérité  par  leurs  vertus 
les  faveurs  du  Tout-Puissant  ;  tous  ces  êtres,  en  possession  d'une  félicité 
qui  ne  doit  point  avoir  de  fin ,  forment  deux  lignes  distinctes.  L'artiste 
a  ensuite  divisé,  par  des  banderolles  et  des  nuages,  la  grande  scène 
qu'il  a  représentée;  il  a  mis  d'un  côté  les  femmes  qui  viennent  de 
ressusciter  ,  et  de  l'autre  les  hommes.  Tous  ces  personnages  sont 
nus,  et  le  pinceau  n'a  déguisé  aucune  forme,  n'a  même  négligé  aucun 
détail.  Les  femmes  ont,  ainsi  que  les  hommes,  un  livre  ouvert  sur  leur 
poitrine.  Toutes  ces  figures  représentent  des  réprouvés. 

Dans  la  partie  inférieure  du  tableau ,  sept  compartimens  offrent 
l'image  des  tourmens  des  damnés  :  une  inscription,  en  vieux  français, 
indique  et  la  faute  et  la  punition.  Ainsi,  au-dessus  de  l'une  de  ces 
peintures ,  on  lit  : 

LA  PEINE   DES  ENVIEUX  ET  DES  ENVIEUSES. 

LES  ENVIEUX  ET  LES  ENVIEUSES  SONT  EN  UNG  FLEUVE  CONGELÉ  PLONGÉS  JUSQU'AU 
NOMBRIL,  ET  PAR  DESSUS  LES  FRAPE  UNG  VENT  MOULT  FROIT,  ET  QUAND  VEULENT  ICELUY 
VENT  ÉVITER  SE  PLONGENT  DANS  LADITE  GLACE. 

Près  d'une  autre  on  voit  ces  mots  : 

LA  PEINE  DES  GLOTONS  ET  GLOTES. 

LES  GLOTONS  ET  GLOTES  SONT  EN  UNE  VALLÉE  OU  A  UNG  FLEUVE  ORT  ET  PUANT,  AU 
RIVAIGE  DUQUIELS  A  TABLES  GARNIES  DE  TOUALLES  TRÈS  ORDES  ET  DESHONNETES  OU  LES 
GLOTONS  ET  GLOTES  SONT  REPEULZ  DE  CRAPAULZ  ET  ABREUVÉS  DE  l'eAU  PUANTE  DUDIT 
FLEUVE. 

Au-dessous  d'une  troisième,  où  des  malheureux  paraissent  attachés 
aune  roue,  l'inscription  suivante  a  été  tracée  : 


(  io  ) 


LA  PEINE  DES  ORGUEILLEUX  ET  DES  ORGUEILLEUSES. 

LES  ORGUEILLEUX  ET  ORGUEILLEUSES  SONT  PENDUS  ET  ATTACHÉS  SUS  DES  ROUES 
SITUÉES  EN  UNE  MONTAIGNE  EN  MANIERE  DE  MOLINS ,  CONTINUELLEMENT  EN  GRANDE 
IMPÉTUOSITÉ  TOURNANS. 

Le  jubé  coupe,  comme  nous  l'avons  dit,  l'église  en  deux  parties 
presqu'égales  :  il  est  en  pierre  et  a  trois  portes.  Un  vaste  et  beau 
pérystile  existe  en  avant  de  celle  du  milieu  ;  c'est  par  elle  que  l'on 
parvient  dans  le  chœur.  Les  deux  autres  s'ouvrent  sur  les  bas-côtés  ; 
elles  sont  surmontées  de  clochetons  percés  de  toutes  parts,  de  pyra- 
mides couvertes  des  ornemens  les  mieux  entendus ,  les  plus  délicats. 
Des  niches  sont  creusées  dans  les  montans  et  sous  les  clochetons  ;  mais 
les  statues  qu'elles  renfermaient  n'existent  plus  :  elles  ont  été  brisées 
par  la  massue  révolutionnaire.  Tous  les  ornemens  des  portes  sont 
sculptés  avec  une  délicatesse ,  une  perfection  admirables.  Au  sommet 
du  jubé  est  le  Christ  en  croix  :  plus  bas  paraissent  les  statues  de  la 
sainte  Vierge  et  de  saint  Jean.  Ces  figures  sont  peut-être  un  peu 
courtes,  défaut  qu'ont  en  général  les  monumens  du  même  genre  que 
l'on  voit  autour  du  chœur  de  cette  cathédrale.  Les  statues  d'Adam  et 
d'Eve  sont  d'un  meilleur  style.  On  sent  qu'elles  furent  faites  vers  ces 
temps  ,  voisins  de  la  renaissance  des  arts,  et  où ,  en  cherchant  à  imiter 
la  nature  avec  fidélité ,  on  est  quelquefois  parvenu  à  donner  aux  figures 
une  expression  vraie ,  touchante  et  naïve. 

Le  chœur  est  extrêmement  vaste  ;  on  y  compte  120  stales.  Il  est 
décoré,  dans  tout  son  pourtour,  de  pieds-droits,  qui  supportent  des  arcs, 
et  dans  la  masse  desquels  on  a  creusé  des  niches,  couronnées  par  des 
clochetons ,  et  qui  renferment  de  petites  statues  représentant  les  Anges 
chantant  des  hymnes  devant  le  trône  du  Seigneur.  Ces  figures,  très- 
nombreuses  ,  sont  sculptées  avec  délicatesse  et  contrastées  avec  intelli- 
gence. La  boiserie  est  simple.  Le  sanctuaire  renferme  les  statues  des 
douze  Apôtres.  Au-dessus  des  portes  latérales,  on  voit  deux  empereurs 
chrétiens,  Constantin  et  Charlemagne,  dont  les  images  sont  encore 
placées  dans  presque  toutes  nos  anciennes  basiliques. 

Considéré  extérieurement,  le  chœur  de  l'église  de  Sainte-Cécile  est 


l'une  des  parties  les  plus  remarquables  de  cette  magnifique  cathédrale. 
Les  quinze  chapelles  qui  y  subsistent  encore ,  sont  toutes  décorées  par 
des  peintures  dont  l'étude  peut  intéresser  et  servir  à  l'histoire  de  l'art. 
Les  plus  anciennes  datent  du  i5e  siècle;  les  autres,  faites  à  l'époque  de 
la  renaissance,  sont  d'un  style  pur,  d'un  ton  de  couleur  quelquefois 
brillant,  presque  toujours  harmonieux.  On  a  retouché,  malheureuse- 
ment, une  partie  de  ces  tableaux,  et  il  n'en  subsisterait  peut-être  plus 
une  seule  portion  intacte,  si  nous  n'avions  eu,  momentanément,  le  pou- 
voir d'en  empêcher  ce  que  l'on  osait  appeler  la  restauration.  Des  légendes, 
des  inscriptions,  accompagnent  souvent  ces  peintures  précieuses;  elles 
étaient  nécessaires  pour  expliquer  les  sujets  des  fresques  que  fit  exé- 
cuter le  cardinal  Jofredi  pendant  son  épiscopat. 

Les  deux  grands  tableaux  qui  représentent  le  Portement  de  croix  et 
la  Résurrection  ne  peuvent  arrêter  un  instant  les  regards  que  par  leur 
singularité,  par  quelques  expressions  vraies  et  par  la  bizarrerie  des  cos- 
tumes. Des  idées  triviales,  exprimées  dans  la  première  de  ces  composi- 
tions, montrent  que  l'auteur  n'avait  pas  des  conceptions  très-élevées  : 
mais  beaucoup  de  peintres  flamands  et  italiens  ont  aussi,  dans  des  temps 
bien  plus  rapprochés  de  nous,  manqué  dans  leurs  tableaux  à  toutes  les 
règles  du  goût  et  des  convenances;  ne  soyons  donc  pas  surpris  que, dans 
le  i5e  siècle,  on  ait  figuré  à  Albi,  avec  simplicité,  des  traditions  po- 
pulaires, et  que  l'Eglise  n'avait  pas  ouvertement  condamnées. 

Ayant  contribué  de  la  manière  la  plus  distinguée  à  l'embellissement 
de  sa  cathédrale,  l'évêque  Jean  Jofredi  voulut  que  son  image  y  fut 
conservée:  pour  accomplir  ses  ordres,  les  artistes  qu'il  avait  employés 
firent  son  portrait  et  celui  de  chacun  de  ses  frères.  On  voit  encore  ces 
peintures  dans  l'une  des  chapelles  du  chœur.  Jofredi  est  représenté  à 
genoux  et  les  mains  jointes;  derrière  lui  est  l'évangéliste  saint  Marc. 
A  gauche  et  au-dessus  de  sa  tête ,  on  lit  cette  inscription  : 

REVERENDISSIMVS  DNS 

JOANNES  JOFREDVS 
CARDIN ALIS  ATRABEN 
SIS  PRIMVM,  IDEM  ALBIE 
NSIS  EPISCOPUS,  ABBAS 
SANCTI  DIONISII  IN  FRANCIA 


(  12  ) 

Derrière  le  cardinal,  on  a  représenté  Hélie  Jofroi  ou  Jofredi,  doc- 
teur ès-lois,  prévôt  de  l'église  d'Albi  ,  chantre  et  chanoine  de  Rodez; 
une  autre  inscription  fait  connaître  ce  personnage,  près  duquel  on  voit 
sainte  Catherine. 

DOMINUS  HELIUNDUS 

JOFREDVS,  LEGUM 
DOCTOR,  PREPOSITUS 
ALBIENSIS,  CANTOR  ET 
CANONICVS  RUTHENENSIS 


Enfin ,  à  l'extrémité  du  tableau ,  paraît ,  accompagné  de  saint  Jean 
et  de  saint  Clair,  Henri  Jofredi ,  autre  frère  du  cardinal.  Il  fut  licencié 
en  droit  civil  et  canon  et  archidiacre  d'Albi.  Une  inscription  est  aussi 
placée  au-dessus  du  portrait  de  cet  ecclésiastique  : 


HENRICVS  JOFRE 
DUS  UTRIVSQUE  JURIS 
LICENCIATUS  CANONI 
CUS  ET  ARCHIDIACO 
NUS  ALBIENSIS 


Jean  Jofroi,  ou  Jofredi,  fut  l'un  des  hommes  les  plus  illustres  de  son 
siècle.  Il  eut  les  titres  d'abbé  de  Saint-Denis,  d'évêque  d'Arras  et 
d'Albi  et  de  cardinal.  Ce  prélat  ayant  vu  à  Rome  le  nom  de  sainte 
Cécile  en  vénération,  apporta  en  France  quelques  reliques  de  cette 
vierge.  La  nouvelle  cathédrale  était  en  grande  partie  construite;  il  y 
plaça  les  restes  précieux  de  la  sainte  et  il  lui  dédia  cet  édifice;  mais, 
pour  conserver  le  souvenir  de  l'ancienne  métropole,  il  consacra  l'une 
des  chapelles  à  la  sainte  Croix ,  et  il  y  marqua  d'avance  sa  sépulture. 
Il  avait  d'abord  été  chargé  par  Philippe,  duc  de  Bourgogne,  de  quel- 
ques ambassades;  dans  la  suite,  ayant  assisté  au  sacre  de  Louis  XI,  il 
fit  des  efforts  pour  engager  ce  monarque  à  renoncer  à  la  pragmatique 
sanction;  il  ne  réussit  pas  dans  cette  entreprise,  mais  il  eut  l'avantage 
d'obtenir  la  confiance  du  monarque,  qui  l'envoya  à  Bordeaux  pour 


(  i3  ) 

installer  le  Parlement.  Jofredi  dut  s'acquitter  ensuite  de  la  mission  , 
plus  difficile,  d'assurer  la  ruine  du  comte  d'Armagnac.  JeanV  résista; 
mais  en  déployant  une  valeur  inutile,  il  ne  retarda  sa  chute  que  pour 
l'ensanglanter,  et  Lectoure,  assiégée  et  conquise,  cessa  d'être  l'asile 
de  cette  maison  puissante  qui  avait  si  souvent  troublé  la  tranquillité 
du  royaume.  Plus  guerrier  que  pontife ,  Jofredi  fut  rejoindre,  à  la  tête 
d'un  corps  de  troupes,  levé  dans  sa  ville  épiscopale,  l'armée  qui  assié- 
geait Perpignan.  Après  la  prise  de  cette  place,  il  mourut  dans  son 
prieuré  de  Breuil;  son  corps  fut  porté  à  Albi  et  enseveli  dans  la  chapelle 
de  la  Sainte-Croix. 

Les  murs  de  ce  sacellum  élant  recouverts  presqu'en  entier,  de  pein- 
tures qui  représentent  les  faits  que  fournit  l'histoire  de  Constantin  et 
de  sainte  Hélène ,  relativement  au  culte  de  la  Croix,  nous  seixms  dans 
la  nécessité  de  rapporter  une  partie  de  ceux-ci. 

L'empire  était  déchiré  par  l'ambition  et  par  les  guerres  civiles.  Ces 
Romains,  autrefois  si  grands  dans  les  combats,  si  grands  dans  la  tri- 
bune ,  et  qui ,  par  leur  courage  et  leur  sagesse ,  avaient  donné  des  lois 
au  monde,  ne  connaissaient  plus  les  sentimens  généreux  qui  avaient 
animé  leurs  ancêtres.  Us  ne  prenaient  plus  les  armes  pour  l'agrandisse- 
ment ou  pour  l'illustration  de  la  patrie ,  mais  seulement  pour  le  choix 
des  tyrans.  Constantin ,  fils  de  Constance  Chlore ,  avait  été  proclamé 
Auguste  par  l'armée,  mais  Galerius  ne  lui  donnait  que  le  titre  de 
César-,  en  Italie,  Maxence  avait  pris  la  pourpre,  et,  sous  le  spécieux 
prétexte  de  venger  son  père ,  immolé  par  les  ordres  de  Constantin ,  il 
montait  sur  le  trône  et  déclarait  la  guerre  à  son  rival;  celui-ci  s'avança 
bientôt  vers  la  capitale  du  monde. 

Les  historiens  ecclésiastiques  ont  raconté  les  prodiges  qui  assurèrent 
la  victoire  à  Constantin,  Son  camp  était  placé  non  loin  du  Pont- 
Milvius,  et  ses  troupes  paraissaient  moins  nombreuses  que  celles  de 
son  adversaire;  mais  il  implora  le  pouvoir  du  Dieu  des  chrétiens,  et 
une  Croix  lumineuse  se  montra  à  ses  yeux,  au-dessus  du  soleil;  il  lut 
autour  de  ce  signe  du  salut,  les  mots  :  In  hoc  signo  vinces.  La  nuit  sui- 
vante, le  Fils  de  Dieu  lui  apparut,  tenant  dans  ses  mains  cette  croix, 
dont  la  figure  avait  brillé  dans  le  ciel ,  et  Constantin  reçut  l'ordre  de 
s'en  servir  dans  les  combats  comme  d'une  défense  assurée.  A  son  réveil, 


(  i4  ) 

le  prince  assemble  les  chefs  des  légions  ;  il  leur  raconte  ce  qu'il  a  vu ,  il 
dépeint  avec  exactitude  le  symbole  de  la  Rédemption ,  et  ordonne  d'en 
construire  un  pareil;  sa  volonté  est  exécutée.  Le  monograme  de  Christ 
est  uni  à  la  croix  ;  le  habarum  en  est  orné ,  et  cette  image ,  naguères 
méprisée  par  les  partisans  du  Polythéisme,  devient  l'enseigne  impériale 
et  le  gage  de  la  victoire.  La  nuit  qui  précéda  la  bataille,  Constantin 
fut  encore  averti  en  songe  de  faire  inscrire  sur  les  boucliers  de  ses 
soldats  le  nom  abrégé  de  J.-C.  Il  obéit,  et  dès  la  pointe  du  jour,  les 
caractères  grecs  X  chi  et  P  rho ,  qui  commencent  ce  nom  sacré ,  brillè- 
rent sur  toutes  les  armures. 

Le  peintre  employé  par  le  cardinal  Jofredi  a  représenté  ,  dans  les 
deux  premiers  tableaux  de  la  chapelle  de  la  Sainte-Croix ,  les  événe- 
mens  dont  nous  venons  de  retracer  le  souvenir.  Dans  l'un  on  voit 
Constantin  portant  une  couronne  rayonnée,  et  vêtu,  ainsi  que  les 
personnages  de  sa  suite,  à  l'exception  d'un  seul,  à  peu  près  comme  on 
l'était  pendant  la  seconde  moitié  du  i5e  siècle.  L'empereur  lève  les 
yeux  et  voit  dans  les  airs  une  croix  resplendissante  de  célestes  clartés; 
des  Anges  voltigent  à  l'entour,  et  on  lit  au-dessus  ces  mots  :  IN  HOC 
SIGNO  VINCES. 

Le  second  tableau  montre  Constantin  endormi;  le  Christ  lui  appa- 
raît. Des  soldats  sont  couchés  près  du  lit  de  l'empereur;  leurs  boucliers 
sont  chargés  d'aigles  à  double  tête,  et,  malgré  cette  erreur  dans  le 
dessin,  on  s'aperçoit  que  l'artiste  a  voulu  faire  comprendre  que  ces 
boucliers ,  encore  ornés  des  signes  caractéristiques  de  l'empire  ,  seront 
bientôt  décorés  du  monogramme  sacré,  puisqu'en  cet  instant  même 
le  Christ  prescrit  à  Constantin  de  le  faire  graver  sur  les  armes  de  ses 
guerriers. 

Maxence  ,  au  milieu  de  ses  troupes  et  prêt  à  passer  le  Tibre  pour 
atteindre  son  ennemi,  est  représenté  dans  un  autre  tableau  de  la  cha- 
pelle de  la  Croix;  une  louve  est  peinte  sur  ses  drapeaux;  il  est  à  cheval 
et  tient  un  sceptre.  Son  costume  s'éloigne  entièrement  de  la  vérité  his- 
torique ;  ses  soldats  sont  de  même  vêtus  d'une  manière  bizarre. 

Une  autre  composition  montre  l'ennemi  de  Maxence  s'avançant  pour 
combattre.  On  porte  devant  lui  un  étendard  sur  lequel  brille  la  croix. 
Les  habits  de  ses  soldats  ressemblent  en  entier  à  ceux  en  usage  vers  la 


(  i5  ) 

fin  du  i5e  siècle.  Le  cheval  qui  le  porte  est  caparaçonné  et  sur  la  dra- 
perie on  voit  l'aigle  à  deux  têtes  et  la  couronne  impériale. 

Dans  le  cinquième  tableau  ,  les  armées  sont  en  présence.  Animés 
d'une  haine  qui  ne  peut  s'éteindre  que  dans  le  sang  ennemi  ,  Maxcncc 
et  Constantin  sortent  des  rangs.  Chacun  porte  une  armure  complète , 
pareille  à  celle  des  chevaliers  qui  vivaient  sous  le  règne  de  Louis  XI , 
mais  cette  armure  est  en  or.  Les  visières  des  casques  sont  baissées , 
et  une  couronne  brille  sur  chaque  cimier.  Les  lances  des  deux  ad- 
versaires se  sont  croisées  ;  Constantin  ,  protégé  par  le  signe  sacré  em- 
preint sur  l'étendard  qui  flotte  près  de  lui ,  a  frappé  mortellement  son 
compétiteur  à  l'empire  ;  Maxence  tombe  et  ses  légions  vont  prendre  la 
fuite. 

Les  autres  peintures  qui  ornent  la  chapelle  de  la  Croix  ,  forment  deux 
tableaux  particuliers  où  l'on  voit  sainte  Hélène ,  mère  de  Constantin. 
La  conversion  de  cette  femme  fut  si  parfaite  ,  dit  un  écrivain ,  qu'elle 
pratiqua  toujours  depuis  les  plus  héroïques  vertus.  Elle  se  distinguait 
surtout  par  son  amour  pour  les  pauvres.  Rufin  dit ,  en  parlant  du  zèle 
et  de  la  foi  d'Hélène  ,  que  rien  ne  pouvait  leur  être  comparé.  Saint 
Grégoire  le  Grand,  assure  qu'elle  allumait  dans  le  cœur  des  Romains, 
le  feu  dont  elle  était  embrasée.  En  326,  Constantin  ayant  résolu  de  faire 
bâtir  une  église  sur  le  Calvaire,  sainte  Hélène,  quoique  âgée  de  près  de 
quatre-vingts  ans ,  se  chargea  de  ce  pieux  ouvrage;  elle  avait  d'ailleurs 
résolu  de  rechercher  avec  soin  la  Croix  sur  laquelle  le  Sauveur  avait 
cessé  de  vivre.  Elle  fut  donc  à  Jérusalem  et  consulta  les  habitans  de 
cette  ville  pour  retrouver  le  lieu  où  gissait  ce  monument  teint  du  sang 
de  J.-C.  Le  reste  de  cette  histoire  est  trop  connu  pour  être  rapporté. 
Pénétrée  d'une  sainte  joie,  Hélène  fonda  une  église  sur  la  place  même  où 
elle  avait  découvert  la  Croix;  elle  revint  ensuite  à  Rome  et  mourut  peu 
de  temps  après. 

L'entrée  de  sainte  Hélène  dans  Jérusalem,  forme  le  sujet  de  l'un  des 
plus  curieux  tableaux  de  la  chapelle  de  la  Croix.  Les  vêtemens  de  la 
mère  de  Constantin  ressemblent  en  entier  à  ceux  que  portaient  les 
femmes  de  la  plus  haute  distinction  ,  à  l'époque  où  cette  peinture  a  été 
terminée.  Montée  sur  une  haquenée,  Hélène  a  près  d'elle  ses  Dames,  ses 
Gentilshommes^  ses  Pages;  l'un  de  ces  derniers  porte  même  un  epervier 


(  16  ) 

sur  le  poing.  On  croit  assister  à  une  scène  du  moyen  âge  ,  et  néanmoins 
l'action  a  lieu  en  32(j. 

On  lit,  au-dessus  du  tableau,  cette  inscription  : 

HELENA  CONSTANT.  MATER  HIEROSOLIMA 
PETIIT  CRUCIS  INVENIEND.  CAUSA. 

Dans  un  autre  tableau ,  peint  à  côté  du  précédent ,  sainte  Hélène 
est  représentée  assise  sur  un  trône ,  interrogeant  les  vieillards  et  les 
autres  habitans  de  Jérusalem  ,  pour  apprendre  en  quel  lieu  elle  peut 
espérer  de  retrouver  la  croix  de  J.-C.  Une  inscription  explique  cette 
scène  (1)  : 

PRECIPIT  SENIORIBUS  POPULT  SIBI  DEMONS- 
TRARE  LOCUM  UBI  ERAT  CRUX  SANCTA. 

La  nature  et  les  bornes  de  cet  ouvrage  nous  empêchent  de  parler 
ici  d'une  foule  d'autres  tableaux  à  fresque,  que  contiennent  encore  les 
chapelles  du  chœur  de  la  métropole  d'Albi.  Ces  objets  ne  sont  pas  d'ail- 
leurs les  seuls  que  l'on  considère  avec  intérêt  dans  cette  partie  de  l'é- 
glise. Trente  statues  placées  dans  les  niches  des  piliers  pyramidaux 
de  l'enceinte  de  ce  chœur  ,  méritent  aussi  toute  l'attention.  Sculptées 
en  pierre  ,  peintes  et  dorées  ,  elles  sont  d'une  conservation  parfaite. 
Les  noms,  tracés,  en  caractères  du  i5me  siècle,  sur  les  rouleaux  qu'elles 
tiennent ,  nous  apprennent  que  ces  figures  représentent  des  Prophètes 
et  des  Saints;  les  têtes  ont  de  l'expression;  quelques  draperies  sont  bien 
jetées  ;  le  travail  est  facile,  mais  les  proportions  n'ont  pas  toujours  été 
observées  et  ces  statues  sont  trop  courtes.  On  a  dit,  il  y  a  long-temps, 
qu'en  ne  leur  donnant  point  la  hauteur  qu'elles  devaient  avoir,  l'ar- 
tiste avait  voulu  flatter  l'archevêque  Louis  d'Amboise ,  dont  la  taille 
était  peu  élevée;  mais  il  est  plus  naturel  de  n'attribuer  ce  défaut  qu'au 
style  propre  à  ce  sculpteur. 

On  doit  considérer  comme  un  ouvrage  immense  et  qui  honorera 
toujours  les  arts  ,  les  peintures  des  voûtes  de  cette  église  ,  ornemens  de 
la  plus  grande  richesse  ,  du  plus  étonnant  effet,  et  où  le  goût  du  i6me 


(  '7  ) 

siècle  paraît  avec  tant  d'avantages  (1).  Pour  en  faire  sentir  tout  le  ; 
mérite,  il  faudrait  les  décrire  en  détail ,  et  nous  ne  pouvons  leur  con- 
sacrer ici  que  quelques  lignes  (2).  Mais  que  l'on  se  représente  les  voûtes 
en  ogives  d'un  temple  qui  a  plus  de  323  pieds  de  longueur;  qu'on  en 
calcule  les  courbes  et  leurs  développemens  ;  qu'on  étende  sur  le  tout  une 
teinte  d'azur;  que  sur  ce  fonds  ,  dont  la  couleur  éthérée  paraît  dou- 
bler la  hauteur  dé  l'édifice  ,  on  retrace ,  par  la  pensée  ,  ces  tor- 
tueux rinceaux  de  l'Acanthe  ,  ces  enroulemens  gracieux  que  l'on  a 
admirés  dans  les  palais  de  la  belle  Italie  ;  que  ces  arabesques  délicats 
empruntent  à  l'albâtre  sa  blancheur,  et  que  l'or  seul  en  rehausse  les 
élégans  contours  ;  que  des  êtres  célestes  se  jouent  dans  les  feuillages  ; 
que  les  Prophètes,  les  Vierges  ,  les  Saints,  les  Martyrs  y  soient  repré- 
sentés ;  que  la  pureté  du  dessin,  la  simplicité  des  poses,  annoncent 
l'école  de  Raphaël  et  rappellent  les  fresques  du  Vatican;  que  l'or  brille 
partout;  qu'il  étincelle  sur  l'azur;  qu'il  forme  les  nervures  des  voûtes 
et  les  principales  lignes  architecturales ,  et  l'on  aura  une  idée ,  impar- 
faite encore  ,  de  l'ensemble  magique  que  présentent  les  somptueuses 
voûtes  de  Sainte-Cécile. 

L'un  des  objets  qui  attire  aussi  les  regards  du  voyageur  dans  l'église 
métropolitaine  d'Albi ,  c'est  le  pavé,  formé  de  larges  dalles  couvertes 
d'inscriptions.  Semblable  au  rouleau  d'Ézechiel,  qui  était  écrit  d'un 
bout  à  l'autre,  il  offre  de  toutes  parts  des  caractères  gravés  avec  soin. 
Au  milieu  du  Chœur  est  une  tombe  plate  sur  laquelle  on  a  représenté 
Bernard  de  Camiat,  évêque ,  mort  le  4  des  calendes  de  décembre  de 
l'an  1337.  Ce  prélat  porte  une  mitre  enrichie  de  pierreries;  ses  mains 
sont  jointes;  la  pointe  de  sa  crosse  entre  dans  la  gueule  du  lion  placé 
sous  ses  pieds  ;  l'inscription  suivante  occupe  le  pourtour  de  la  pierre 
sépulcrale. 

AlYNO  AB  INCARMATIONE  DOMINI  NoSTRI  IHY  XP.  M.  CCC.  XXX.  VII.  QUARTO  KL. 
MENSIS  DECEMBRIS  OBIIT  ReVENDISSIMUS  PaTER  DpS.  BeRNADUS  DE   CoiIATIO  ,  DlVINA 


(1)  Ces  peintures  portent  les  dates  de  i5o2,  i5o5,  i5io  ,  i5n  eti5i2. 

(2)  L'auteur  de  cette  notice  termine  un  ouvrage  complet  sur  la  cathédrale  d'Albi.  Les  planches 
représentant  les  peintures  des  voûtes  ,  et  les  plus  curieux  tableaux  des  chapelles  seront  coloriées 
et  dorées. 


(  18  ) 

Clementia  Eps.  Albiensis.  Cuius  anima  et  omnium  fidelium  defunctorum  miam. 
Dei  sine  fine  requiescat  in  pace.  Amen. 

Des  lames  de  bronze ,  mises  dans  le  pavé  du  chœur  ,  couvraient  les 
sépulcres  de  quelques  prélats  qui  avaient  aussi  gouverné  l'église  d' Albi  ; 
mais,  pendant  les  premières  années  de  la  révolution  ,  rien  ne  fut  res- 
pecté par  les  agens  de  l'autorité.  Ces  lames  de  bronze  sur  lesquelles 
on  avait  inscrit  les  noms  et  les  éloges  de  ceux  dont  elles  ornaient  les 
tombeaux,  ont  été  brisées  et  vendues.  Des  mains,  déjà  exercées  à  mu- 
tiler tout  ce  qui  consacrait  les  souvenirs  des  temps  passés  et  des  actions 
des  hommes  célèbres  ,  ont  détruit  ces  monumens  funéraires. 

Jean  Jofredi  qui  seconda  si  bien  la  sombre  politique  de  Louis  XI  et 
qui ,  tour  à  tour  prêtre  et  soldat ,  servit  également  l'église  et  le  trône , 
fut  chassé  du  mausolée  où  il  reposait  près  de  son  frère  Hélie.  Les  sta- 
tues qui  faisaient  partie  de  ce  monument  placé  dans  la  chapelle  de 
la  Croix,  n'existent  plus  et  la  fureur  des  iconoclastes  modernes  s'est 
assouvie  sur  des  marbres  insensibles. 

Le  corps  de  d'Amboise ,  le  premier  de  ce  nom  qui  ait  occupé  le  siège 
d'Albi ,  gît ,  mais  sans  monument,  dans  la  chapelle  de  Sainte  Marie- 
Majeure,  derrière  le  maître-autel.  Le  cardinal  Louis  d'Amboise,  neveu 
du  précédent  ,  étant  appelé  à  Rome ,  mourut  en  chemin  ;  son  cœur 
seul  fut  porté  à  Albi  et  déposé  dans  le  tombeau  de  son  oncle.  Gaspard 
de  Lude,  dernier  évêque  de  cette  ville,  y  mourut  en  1628  et  fut  inhumé 
près  du  sanctuaire.  Hyacinthe  de  Sarroni ,  qui  ouvre  la  liste  des  arche- 
vêques ,  cessa  de  vivre  à  Paris,  le  7  de  janvier  1687  ;  son  cœur  a 
été  mis  dans  la  chapelle  de  Saint-Amant.  On  voit ,  dans  une  autre ,  un 
obélisque  ,  en  marbre  noir  ,  élevé  à  la  mémoire  de  l'évêque  Charles- 
Joseph  de  Quiqueran  de  Beaujeu,  par  l'archévêque  Armand-Pierre  de 
Lacroix  de  Castries  (1). 


(0  Voici  1'inscriplion  gravée  sur  ce  monument  : 

D.  O.  M. 

Hic 

Ouiexcit  ,  expectans  resurectionem  , 
liiui"'  ac  ?-ei)''"""  in  Christo  pater , 


(  '9  ) 

Les  plus  anciennes  inscriptions  sépulcrales  qui  existent  dans  la  nef 
et  dans  les  chapelles,  ne  remontent  qu'au  i5c  siècle  ;  elles  appartiennent 
presque  toutes  à  des  membres  du  chapitre  diocésain.  Des  encadremens, 
des  écussons  en  forment  les  ornemens.  Le  style  de  ces  épitaphes  est  pur, 
les  idées  sont  religieuses  et  touchantes,  mais  elles  ne  peuvent  en  général 
inspirer  qu'un  médiocre  intérêt.  On  y  retrouve  cependant  celles  de 
quelques  ecclésiastiques  qui  appartenaient  à  des  familles  honorable- 
ment connues  :  le  monument  du  chanoine  Jean-Baptiste  Galaup  , 
rappelle  le  célèbre  navigateur  Galaup  de  Lapérouse,  né  à  Albi,  en  1 74 1  - 
On  lit  encore,  parmi  ces  nombreux  moniteurs  funéraires,  l'inscription, 
trop  laconique,  d'Etienne  Trapas,  qui ,  amateur  éclairé  des  sciences  et 
des  lettres,  et  profond  érudit;  avait  formé  à  Albi,  pendant  le  17e  siècle, 
une  bibliothèque  nombreuse  et  choisie  qui  renfermait  des  manuscrits 
précieux. 

A  l'époque  où  nous  avons  visité  pour  la  première  fois  l'église  métro- 
politaine d'Albi  ,  des  murs  noircis  par  le  temps  et  qui  renferment  un 
ancien  cimetière  ,  en  dérobaient  d'un  côté  l'aspect ,  tandis  que,  près 
des  marches  qui  conduisent  sur  la  plate-forme ,  un  étroit  et  obscur  édi- 
fice servant  de  prison  ,  empêchait  d'apercevoir  le  majestueux  péristile 
que  nous  avons  décrit  :  mais  suivant  un  projet  présenté  à  M.  le  vicomte 
de  Gazes,  préfet  du  département  du  Tarn  ,  et  adopté  en  partie,  cette 
enceinte  doit  être  abattue,  et  une  place  sera  tracée  sur  l'espace  qu'elle 
environne.  Une  rampe  demi-circulaire  entourera  la  plate-forme,  qui 


Carolus  Josephus  de  Quinqueran  de  Beau 'Jeu , 
Episcopus  Ehcsinus  Mirapicensis  designalus  , 
Génère  clarus,  pietate ,  doctrina  ,  coeterisque  clarior. 
Virtutibus.  Obiit  VIII  ca/endas  Augusti  anno  Dni 
M.  DCC. XXXVII,  oetalis  suoe  ,  XXXVII ,  pont  acceptant 
Hoc  in  templo  consecrationem  mense  XXIII. 
Viator , 
Sic  transit  (jloria  mundi. 
Ad  œternam  suœ  in  dej unctum  bencvolent 
Memoriam  hune  lapidem  potière  jussit 
Consecrator  pienlissimus  Armandus  Petrus 
De  lacroix  de  Castries  ,  Archl)m  Albiensis  , 
Reyn.  ordinis  Su  Spirilus  commendulor    1\.  I.  P.  A. 


(   20  ) 

conservera  toujours  une  grande  élévation.  Le  portail,  bâti  par  Domi- 
nique de  Florence  ,  mis  en  monument  au  pied  de  la  tour  ,  formera 
l'entrée  d'un  ossuaire  où  seront  déposés  les  tristes  restes  de  ceux  qui 
furent  ensevelis  dans  l'enceinte  qu'il  faut  renverser.  Ainsi  ,  en  déga~ 
géant  du  côté  du  midi ,  la  belle  église  de  Sainte-Cécile  ,  des  vieilles 
constructions  qui  pressent  ses  murs  ,  en  créant  près  d'elle  une  place 
remarquable,  les  habitans  d'Albi  prouveront  qu'ils  connaissent  toute 
l'importance  ,  toute  la  majesté  de  leur  cathérale.  Déjà  les  prisons 
n'existent  plus  et ,  du  côté  de  la  tour ,  les  masures  qui  formaient  une 
ceinture  de  ruines,  ont  été  abattues;  on  a  nivelé  les  terrains,  et  une 
promenade  agréable  remplace  les  inutiles  remparts  et  les  fossés  qui 
séparaient  la  ville  d'Albi  de  l'ancien  Bourg  de  Castelviel.  Ainsi  on 
peut  espérer  que  bientôt  l'énorme  masse  de  l'église  de  Sainte-Cécile 
sera  vue  de  toutes  parts  ,  et  que  l'on  ne  sera  plus  obligé  de  chercher 
en  quelque  sorte  son  élégant  portail ,  au  milieu  des  bâtimens  informes 
et  hideux  dont  on  l'avait  environnée. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE   DE   DIJON , 

ET   DÉTAILS   REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT; 

DESSINÉS  ET  LITHOGRAPHIES 

PAR  CHAPUY, 

EX-OFFICIER    IlD    GÉNIE   MARITIME,    ANCIEN    ÉLÈVE    DE    L'ÉCOLE  POLYTECHNIQUE 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F. -T.  DE  JOLIMONT  , 

M-INGÉNIEUR  ,  AUTEUR  DE  PLUSIEURS  OUVRAGES  SUR  LES  ANTIQUITÉS  ET  LES  MOEURS  DU  MOYEN  AGE  ,  MEMBRE  DE  l'aCADEMIE  DES  SCIENCES  BELLES- 
LETTRES  ET  ARTS  DE  CAEN  ,  DE  LA  SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  DE  NORMANDIE  ,  DE  CELLE  D'ÉMULATION  DE  ROUEN  ET  AUTRES  SOCIETES  SAVANTES. 


PARIS  , 

CHEZ  ENGELMANN  ET  O,  LITHOGRAPHES  DE  LA  CHAMBRE  ET  DU  CABINET  DU  ROI,  ÉDITEURS, 

BUE  DU  FAUBOURG  MONTMARTRE  ,    N°  6. 


IMPRIMERIE    DE   GOETSCHY  ,     RUE    EOUIS- LE -GRAND  ,     N°  27. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

DE  DIJON. 


L'établissement  d'un  siège  épiscopal  à  Dijon  ne  remonte  pas  au-delà 
de  l'année  1731.  Il  fut  érigé  par  une  bulle  du  pape  Clément  XII,  malgré 
les  vives  réclamations  et  les  oppositions  de  certaines  parties  mécontentes, 
notamment  des  religieux  de  Saint-Bénigne,  dont  les  intérêts  et  les  préro- 
gatives étaient  lézés.  L'église  Saint-Étienne,  la  plus  ancienne  de  la  ville, 
après  avoir  été  successivement  chapelle  dans  le  4e  siècle ,  église  abbatiale 
dans  le  1 2e,  puis  collégiale  en  1 6 1 3,  fut  choisie  à  cette  époque  pour  église 
cathédrale,  non  à  cause  de  sa  grandeur  ou  de  sa  beauté ,  car  plusieurs 
fois  rebâtie  et  d'une  construction  tout-à-fait  moderne,  cette  église 
n'offrait  rien  de  remarquable;  et  sans  doute ,  auprès  de  tant  d'autres 
édifices  beaucoup  plus  magnifiques  en  assez  grand  nombre  dans  la 
ville,  celui-ci  avait  plutôt  l'air  d'un  modeste  oratoire  que  d'une  cathé- 
drale, mais  probablement  parce  qu'alors  ce  monument  était  le  seul 
dont  on  pût  disposer  sans  inconvénient  et  sans  exciter  de  clameurs. 

L'église  Saint-Etienne  resta  donc  en  possession  du  titre  d'église 
épiscopale  jusqu'à  ces  temps  de  désastreuse  mémoire  où  l'exercice 
public  de  la  religion  fut  suspendu  dans  toute  la  France,  et  où  l'on 
confondit  momentanément,  dans  la  même  proscription,  les  églises 
abbatiales,  les  cathédrales,  les  paroisses  et  les  simples  chapelles, 
et,  par  une  de  ces  singularités  dont  l'histoire  offre  d'assez  fréquens 
exemples,  lorsqu'un  temps  plus  calme  et  plus  sage  eut  succédé  aux  orages 
révolutionnaires  et  rendu  aux  Français  le  culte  de  leurs  pères,  l'église 
Saint-Étienne,  déchue  de  sa  splendeur,  est  aujourd'hui  métamorphosée 
en  halle  aux  grains!  et  l'église  de  l'abbaye  Saint-Bénigne,  dont  les 
moines  puissans  n'avaient  supporté  naguères  qu'avec  jalousie  le  voisi- 
nage d'un  évêché,  supprimée  sans  retour  comme  abbaye,  est  devenue 


(  4  ) 

la  cathédrale  de  Dijon  ,  et  l'autorité  épiscopale  s'est  enfin  affermie  sur 
les  ruines  de  l'ambitieux  monastère. 

L'église  et  l'abbaye  Saint-Bénigne  furent  fondées  en  535  par  saint 
Grégoire  évêque  de  Langres,  et  le  roi  Gontran  enrichit  cette  pieuse 
fondation  de  plusieurs  terres  de  son  domaine.  A  la  fin  du  1  ie  siècle  le 
saint  abbé  Guillaume  entreprit  de  construire  une  nouvelle  église,  qui 
fut  terminée  à  peu  près  en  quinze  ans  et  consacrée  par  le  pape  Pascal  II 
seulement  en  1106.  Au  rapport  des  historiens,  rien  n'égalait  la  magni- 
ficence de  ce  monument,  où  l'on  comptait,  dit  l'un  d'eux,  trois  cent 
soixante-et-onze  colonnes ,  cent  vingt  fenêtres ,  huit  tours ,  trois  grandes 
portes,  etc.  Mais  en  1271,  environ  après  deux  cent  cinquante-six  ans 
d'existence,  la  chute  d'une  des  tours  principales  écrasa  ce  superbe 
édifice,  qui  fut  remplacé  par  l'église  actuelle,  beaucoup  moins  vaste  et 
moins  somptueuse  selon  toute  apparence  ;  elle  est  due  au  zèle  et  aux 
soins  de  l'abbé  Hugues  d'Arc  sur  Tille,  qui  l'acheva  en  1288. 

L'abbaye  Saint-Bénigne ,  regardée  comme  un  chef  d'ordre  dont 
dépendaient  d'autres  abbayes  et  beaucoup  de  prieurés,  avait  acquis 
pendant  près  de  douze  cents  ans  une  grande  célébrité  tant  à  raison  de 
ses  richesses,  de  ses  privilèges,  de  la  régularité  de  sa  discipline,  que  par 
la  quantité  de  personnages  d'un  mérite  éminent  que  l'on  compte  parmi 
ses  religieux  (1).  Elle  fut  gouvernée  pendant  cette  longue  série  de  siè- 


(i)  Parmi  ceux  qui  se  distinguèrent  dans  les  sciences  et  la  littérature,  nous  devons  citer 
l'abbé  Guillaume,  célèbre  réformateur  de  ce  monastère  au  11e  siècle,  homme  fort  érudit, 
et  dont  la  bienfaisance  et  les  vertus  méritèrent  la  canonisation.  —  Odo-Louis  Mathion  , 
savant  mathématicien,  inventeur  d'un  nouveau  mécanisme  de  montre  et  du  compas  graduateur.  — 
Claude  David,  commentateur  des  livres  attribués  à  S.  Dénis  l'Aréopagiste.  —  Claude  Guesnié, 
collaborateur  du  glossaire  de  Ducange ,  et  co-éditeur  de  la  belle  édition  de  S.  Augustin.  —  Hugues 
Mathou,  éditeur  des  œuvres  de  Robert  Pulius,  et  auteur  de  l'histoire  ecclésiastique  de  l'évèché  de 
Sens.  — Urbain  Plancher ,  auteur  de  l'histoire  générale  du  duché  de  bourgogne,  ouvrage  fort 
important  et  fort  estimé,  enrichi  de  gravures  curieuses,  de  pièces  justificatives  très-précieuses  et 
dissertations  fort  savantes.  —  Edmond  Martene  dont  les  travaux  littéraires  sur  l'histoire  et  autres 
matières  forment  i4  volumes  in-folio.  —  Charles  ClÉmenset,  auteur  de  l'histoire  de  Port-Royal , 
collaborateur  de  l'histoire  littéraire  de  France,  de  l'Art  de  vérifier  les  dates,  etc.  — François 
Clément,  qui  se  livra  à  une  étude  approfondie  de  l'histoire,  composa  le  12e  vol.  de  l'histoire  lit- 
léraire  de  France,  les  1 2e  et  1 3e  volumes  du  recueil  des  historiens  de  France ,  et  publia  la  3e  édition 
de  l'Art  de  vérifier  1rs  dates,  3  vol.  in-folio,  qu'il  mit  treize  ans  à  composer,  se  levant  au  milieu 
des  nuits  pour  perfectionner  ce  monument ,  le  plus  précieux  qu'on  ail  pu  consacrer  à  l'histoire. 


promus  à  l'épiscopat  et  plusieurs  décorés  de  la  pourpre  romaine  (i). 


cloître,  savaient  allier  à  la  pratique  des  devoirs  religieux  qu'ils  s'étaient 


bilement  dirigés  par  l'architecte  chargé  récemment  de  la  restauration 
n'eussent  prévenu  à  temps  ce  funeste  événement  (2) ,  et  n'eussent  heu- 


(1)  Tels  queODET  de  Coligni,  cardinal  deChâtillon  ;  Charles-Maurice  le  Tellier,  archevêque 
de  Reims  ;  Frédéric  Frégose  ,  évêque  d'Eugube  et  cardinal  ;  IIalinard  ,  archevêque  de  Lyon  ;  le 
cardinal  Gyvri  ,  évêque  de  Metz,  etc. 

(2)  En  1740  les  murs  latéraux  au  nord  éprouvèrent  un  tassement  considérable,  causé,  selon  toutes 
les  apparences,  par  la  mauvaise  construction  des  fondations  ,  qui,  de  ce  côté,  ne  sont  établies  qu'à 
cinq  mètres  cinquante-six  centimètres  de  profondeur,  sur  un  sol  de  différentes  natures  et  de  terres 
rapportées.  On  crut,  à  cette  époque,  arrêter  le  foulement  et  rétablir  la  solidité  en  renforçant  les  pi- 
liers-butants  ou  contre-forts  depuis  leur  fondation  jusqu'à  la  moitié  de  leur  hauteur;  mais  cette 
surépaisseur  agrava  le  mal  en  ajoutant  un  nouveau  poids  sur  un  fond  peu  solide,  et  en  entraî- 
nant les  arcs-boutants  ,  il  en  résulta  un  déchirement  dans  le  bas  côté  et  la  partie  supérieure  du 
mur,  ce  qui  insensiblement  eût  amené  l'écroulement  des  voûtes. 

Dans  les  années  1820,  1821  et  1828,  M.  Saint  père,  architecte  du  département ,  fit  fouiller  et 
enlever  les  terres  entre  les  piliers  jusqu'au  bon  sol ,  et  y  établit  un  massif  de  pierre  détaille  servant 
d'appui  à  des  arcs  de  maçonnerie  renversés,  dont  les  extrémités  butaient  la  base  des  piliers.  Ces 
travaux,  plus  ingénieux  qu'utiles),  ne  produisirent  aucun  bon  effet;  mais  en  182J,  sur  l  avis  du 
conseil  des  bâtimens  civils,  M.  Maquet,  architecte  des  travaux  publics  ,  fit  un  rapport  et  présenta 
un  projet  de  restauration ,  dont  l'exécution  hardie,  confiée  à  ses  soins,  a  eu  le  plus  heureux  résultat 
et  fait  honneur  à  ses  talens. 

M.  Maquet,  élève  de  l'école  royale  et  spéciale  d'architecture,  s'y  fit  remarquer  pendant  huit  an- 
nées par  des  succès  de  diverses  natures,  y  reçut  une  récompense  particulière  de  M.  le  Préfet  de  la 
Seine,  et  fut  bientôt  successivement  chargé  de  plusieurs  travaux  importons,  soit  pour  le  gouver- 
nement^ soit  pour  les  particuliers  :  tels  que  l'hôtel  de  la  jj/'efeclure  de  la  ville  de  Puy ,  le  palais  de 
justice  de  Privas  (Ardèche) ,  Tévêchè  et  le  séminaire  de  Viviers  (id.),  la  restauration  de  la  cathédrale 


(  fi  ) 

reusement  conservé  un  édifice  que  nous  ne  rangeons  point  au  nombre 
des  plus  importans  de  la  France,  mais  dont  les  arts  et  l'histoire  au- 
raient eu  à  regretter  la  perte. 

Le  24  février  1626,  à  sept  heures  du  soir,  un  éclair  sans  tonnerre  , 
dit  l'historien  Courtepée,  uo  plutôt  un  météore  igné  s'attacha  à  la 
pointe  de  l'aiguille  ou  flèche ,  et  y  causa  un  incendie  qui  la  réduisit 
en  cendres  et  fondit  les  cloches. 

En  1659,  cette  église  fut  encore  frappée  de  la  foudre  ,  mais  sans 
qu'il  en  résultât  des  dégâts  aussi  fâcheux. 

Une  des  tours  servit  en  janvier  1775  aux  commissaires  de  l'académie 
pour  répéter  les  expériences  du  père  Berthier  ,  oratorien  ,  savant  dis- 
tingué ,  afin  de  connaître  les  causes  qui  peuvent  faire  varier  acciden- 
tellement les  effets  apparens  de  la  pesanteur  des  corps  à  des  hauteurs 
inégales. 

On  trouvera  des  renseignemens  plus  étendus  sur  l'histoire  de  cette 
basilique  et  de  l'ancienne  abbaye  Saint-Bénigne  ,  dans  le  grand  nom- 
bre d'ouvrages  publiés  sur  la  Bourgogne,  et  particulièrement  dans  celui 
de  dom  Plancher,  et  dans  les  deux  anciennes  chroniques  de  saint 
Bénigne  ,  l'une  écrite  au  onzième  siècle  et  l'autre  composée  par  l'abbé 
Flavigni  dans  le  courant  du  seizième  ,  toutes  deux  imprimées  par  les 
soins  de  dom  Luc  d'Acherie. 


de  Luçon  (  Vendée  ) ,  celle  de  Bourges ,  etc.  et  à  Paris  ,  une  jolie  maison  rue  Neuve-Ménilmontant , 
n°  12  ,  qui  se  fait  remarquer  par  la  pureté  du  style  et  l'élégance  qui  rappellent  les  jolies  construc- 
tions italiennes  dont  M.  Maquet  a  fait  une  étude  particulière. 

Sa  modestie  ne  récusera  pas  ,  nous  l'espérons  ,  ce  faible  témoignage  de  notre  estime  particulière 
que  nous  avons  cru  devoir,  en  décrivant  des  cathédrales ,  à  celui  qui  s'occupe  si  heureusement  de 
leur  restauration. 


EXTÉRIEUR. 

L'église  Saint-Bénigne,  d'une  structure  lourde,  dépourvue  d'orne- 
mens,  et  de  dimensions  médiocres,  mériterait  moins  peut-être  l'attention 
de  ceux  qui  s'occupent  de  l'étude  des  monumens  religieux  du  moyen 
âge,  si  elle  n'était  du  petit  nombre  de  celles  qui  offrent  un  ensemble 
d'architecture  homogène  et  un  exemple  complet  et  caractéristique  d'une 
époque  de  l'art.  Bâtie  en  peu  d'années,  et  sous  la  direction  du  même 
architecte,  cette  église  ne  présente  point  ces  mélanges  de  style,  quel- 
quefois pittoresques  ,  mais  qui,  le  plus  souvent  déparent  nos  plus  belles 
cathédrales.  A  l'exception  de  la  porte  principale  sous  le  porche ,  que 
l'on  doit  regarder  comme  un  léger  fragment  de  l'église  précédente,  tout 
le  reste  est  de  ce  que  nous  appelons  la  seconde  époque  de  transition, 
c'est-à-dire  de  celle  où  les  formes  ogives  sont  définitivement  et  exclu- 
sivement substituées  au  plein  cintre,  mais ,  où  malgré  quelques  autres 
innovations  timidement  essayées,  on  retrouve  encore,  comme  nous 
l'avons  déjà  observé  dans  quelques-unes  de  nos  descriptions  précé- 
dentes, cette  solidité  massive  et  cette  disposition  monotone  de  lignes 
plus  sévère  qu'élégante,  plus  timide  qu'ingénieuse,  qui  distingue  l'état 
de  l'art  dans  les  siècles  antérieurs. 

Le  grand  portail,  dont  l'aspect  ne  manque  pas  de  noblesse  et  de  gra- 
vité ,  est  composé  du  pignon  occidental  de  la  nef,  auquel  sont  réunies 
parallèlement  deux  tours  régulières  dans  leur  forme  (1)  et  leur  hauteur, 
dont  la  partie  supérieure  octogone  percée  sur  chaque  face,  est  surmontée 
d'une  balustrale  et  d'un  petit  toit  en  forme  decône,  et  flanquée  chacune 
d'un  petit  tourrillon  ou  campanille,  accessoire  d'un  effet  assez  heureux. 
Ce  portail  n'a  d'autres  ornemensque  deux  petites  galeries:  l'une  fort  élé- 
gante, couronne  le  porche,  qui  remplit  en  saillie  l'intervalle  inférieur 


(i)  L'abbaye  S.  Bénigne,  étant  de  fondation  royale,  avait  droit  d'avoir  deux  tours  de  hauteur 
égale  à  son  église.  Voyez  ce  que  nous  avons  déjà  dit ,  relativement  à  ce  sujet,  dans  notre  des- 
cription de  la  cathédrale  d'Amiens  et  ailleurs. 


(  8  ) 

des  tours,  et  l'autre  termine  la  partie  supérieure  de  ce  même  intervalle 
à  la  naissance  du  triangle  du  pignon.  Celle-ci  probablement  contenait 
ou  avait  été  destinée  à  recevoir,  comme  on  le  voit  dans  presque  toutes 
les  autres  églises  du  même  temps,  une  suite  de  statues  des  rois  de 
France.  On  doit  observer  comme  chose  fort  rare,  dans  les  grandes 
églises  et  les  basiliques  dumoyen  âge,  que  cette  façade  n'offre  pas  selon 
la  coutume  les  trois  portes  d'entrée  qui,  suivant  l'usage  primitif  de  l'é- 
glise, avaient  une  destination  particulière  (l'une,  celle  du  milieu,  pour 
le  clergé  et  les  entrées  solennelles  des  princes,  la  seconde  pour  les 
hommes  et  la  troisième  pour  les  femmes;  car  alors  les  sexes  n'étaient 
point  en  commun  dans  les  églises ,  ce  qui  se  pratique  encore  dans  quel- 
ques endroits  ,  et  même  dans  des  temples  de  religions  différentes  ). 
Ici  il  n'y  a  qu'une  entrée,  et  deux  formes  de  fenêtres,  aujourd'hui 
murées,  remplacent  les  deux  autres. 

Cette  porte  unique  au  fond  du  porche  est  voûtée  à  plein  cintre,  et, 
comme  nous  venons  de  le  dire,  est  de  la  fin  du  11e,  et  non  du  10e 
siècle,  comme  l'affirme,  pav  erreur,  l'historien  Courtepée  et  ceux 
qui  l'ont  copié  (1).  Elle  était  ornée,  dans  le  tympan  et  les  parois,  de 
bas-reliefs  et  de  statues  fort  curieuses,  qui  ont  cédé  au  marteau  des 
destructeurs  de  93  (2).  Les  sculptures  du  tympan  ont  été  depuis  rem- 


(1)  Celle  porte  ne  peut  être  qu'un  reste  de  l'église  bâtie  par  l'abbé  Guillaume  en  1091  et  termi- 
née en  1 106  ,  et  par  conséquent  est  de  la  fin  du  1  ie  siècle  et  non  du  10e  ;  il  serait  même  possible 
que  les  figures  qui  le  décoraient  fussent  plus  modernes  encore;  car  on  ne  connaît  pas,  à  ce  que 
nous  croyons  ,  d'exemple  de  statues  à  l'extérieur  des  églises  avant  le  1 2e  siècle. 

(2)  Le  bas-relief  du  tympan  représentait,  en  plusieurs  sujets,  la  naissance  de  Jésus,  l'adoration 
des  mages,  le  Père  éternel  dans  sa  gloire  environné  d'anges,  etc.  et  les  huit  statues  des  parois  laté- 
rales représentaient,  S.Pierre,  S.Paul,  Moyse,  S.Grégoire,  fondateur,  donnant  la  règle  de 
S.  Macaire  à  ses  religieux,  Goutran  et  Robert-le-Pieux,  deux  rois  bienfaiteurs  du  monastère,  et 
deux  reines ,  dont  l'une  en  manteau  royal ,  les  cheveux  natés ,  était  représentée  avec  une  pate 
d'oie  en  place  d'un  pied  humain.  Cette  singularité ,  qui  existait  aussi  aux  églises  de  S.  Pourçaint 
en  Bourbonnais,  de  l'abbaye  de  Nesle  en  Champagne,  de  S.  Pierre  à  Nevers,  de  S.  Germain- 
des-Prés  à  Paris ,  et  peut-être  ailleurs ,  a  fait  naître  parmi  les  savans,  Montfaucon,  dom  Plancher, 
Misson,  Bullet,  Mabillon,  l'abbé  le  Bœuf,  et  autres,  une  foule  de  dissertations  dont  les  raison- 
nemens ,  moins  concluans  que  facétieux ,  sont  loin  d'expliquer  catégoriquement  la  pensée 
du  statuaire.  Nous  renvoyons  là-dessus  aux  ouvrages  de  ces  savans  auteurs,  et  particulièrement  à 
celui  de  dom  Plancher  (  Histoire  générale  du  duché'  de  Bourgogne  ) qui ,  à  ce  que  nous  croyons,  est 
le  seul  qui  nous  ait  conservé  un  dessin  gravé  de  ce  portail  et  des  figures. 


(  9  ) 

placées  par  un  beau  bas-relief  représentant  le  martyre  de  saint  Étienne, 
exécuté  par  le  célèbre  Bouchardon  pour  le  portail  de  l'église  Saint- 
Etienne  (  l'ancienne  cathédrale  ,  voyez  ci-dessus  pag.  ire),  et  que  l'on  a 
jugé  à  propos  d'ajuster  ici  tant  bien  que  mal  dans  un  cadre  incohérent, 
où  ce  morceau,  malgré  son  mérite,  est  un  ornement  moins  agréable 
qu'un  anachronisme  que  réprouve  le  bon  goût.  Une  rue  nouvellement 
percée  aboutit  à  ce  portail,  qui  était  auparavant  enfermé  dans  la  clô- 
ture de  l'abbaye,  et  dont  l'aspect  général  est  encore  obstrué  par  quel- 
ques vieilles  masures,  anciennes  dépendances  du  monastère. 

Les  autres  façades  de  l'église  Saint-Bénigne,  ainsi  que  le  chevet, 
presqu'entièrement  dégagés  de  constructions  étrangères,  sont  à  dé- 
couvert, et  environnés,  du  côté  du  midi,  par  une  place  assez  vaste, 
et  des  autres  côtés,  par  les  cours  de  l'évêché  et  l'ancien  cloître,  aujour- 
d'hui le  séminaire.  Tout  cet  extérieur  de  l'édifice  n'a  rien  de  remar- 
quable que  la  simplicité  et  l'uniformité  de  la  structure.  Nous  citerons 
seulement  la  flèche  ou  aiguille  qui  s'élève  au-dessus  des  combles  du 
milieu  du  transept,  d'une  exécution  assez  hardie  sans  doute,  mais 
qui ,  sous  le  rapport  de  l'élégance  et  même  de  l'élévation ,  est  loin  de 
mériter  les  éloges  exagérés  qu'en  ont  fait  naïvement  les  historiens  du 
pays,  et  qui,  sans  doule,  n'avaient  pas  vu  ni  entendu  parler  de  celles 
de  Rouen,  de  Cambrai  (i),  d'Amiens  et  d'autres  beaucoup  plus  admi- 


(1)  Voici  comme  s'exprime,  à  ce  sujet,  l'auteur  d'un  petit  ouvrage  intitulé  :  Guide  du  voyageur  à 
Dijon,  publié  en  1822,  M.  Noellat,  dont  nous  apprécions  sans  doute  le  zèle  et  les  connaissances, 
mais  cpii  a  poussé  ici  trop  loin  l'enthousiasme  pour  son  pays  ou  a  transcrit  les  phrases  suivantes  de 
quelque  vieille  chronique. 

ce  La  flèche,  dit-il ,  qui  s'élance  du  comble  de  l'édifice  est  un  des  ouvrages  les  plus  hardis  qu'ait 
D  jamais  tente  V industrie  de  l'homme.  Sur  un  diamètre  très-resserré  elle  porte  le  coq  qui  la  termine 
»  à  trois  ce?ils  pieds  de  hauteur,  élévation  prodigieuse,  etc.  Celle  flèche  passe  pour  cire  la  plus  belle  de 
»  l'Europe  ;  celle  de  Cambrai  a  pu  seule  lui  être  comparée. .  .  On  pourrait  appliquer  à  la  Jlcche  de  Dijon 
»  ce  que  Michel- Ange  disait  de  la  coupole  de  Florence:  qu'il  serait  difficile  de  l'égaler  et  ixiros- 

»  SIBLE  DE  LA  SURPASSER,  etc. 

Cet  éloge  hyperbolique  a  malheureusement  été  répété  avec  la  même  bonhomie  dans  le  Guide  du 
voyageur  en  France  ,  par  Richard ,  ouvrage  très-répandu  ;  et  comme  un  mensonge  s'augmente  tou- 
jours en  passant  par  plus  de  bouches,  M.  Richard  ajoute  encore  soixante-quinze  piedsde  plus  à  la 
hauteur  de  la  flèche,  déjà  augmentée  par  M.  Noéllat.  Et  voilà  comme  on  écrit  l'histoire!  Avant  tout 
il  faudrait  être  exact,  et  ne  pas  décrire  sans  expérience.  La  flèche  de  la  cathédrale  «.le  Rouen  ,  de- 


(  io  ) 

rables  et  beaucoup  plus  curieuses.  Celle-ci  a  deux  cent  quatre-vingt- 
quinze  pieds  de  hauteur  du  sol  à  l'extrémité  de  la  pointe,  et  seulement 
deux  cent  dix  pieds  au-dessus  de  la  voûte  ,  et  n'a  pour  base  qu'une 
charpente  à  jour  sans  ornements  et  d'un  effet  assez  médiocre. 

Mais  un  objet  beaucoup  plus  digne  d'attention,  et  qui  a  particuliè- 
rement contribué  à  la  célébrité  de  l'église  Saint-Bénigne,  est  ce  mo- 
nument antique  désigné  sous  le  nom  de  la  Rotonde,  qui  était  contigu 
au  chevet  de  l'église  actuelle ,  et  qui  n'existe  plus  depuis  près  de  trente 
ans  seulement ,  c'est-à-dire  depuis  l'époque  barbare  de  1 793.  Ce  mo- 
nument,  objet  de  la  plus  haute  curiosité,  aujourd'hui  presque  entiè- 
rement effacé  de  la  mémoire  même  des  habitans  de  Dijon,  et  dont  on 
ne  retrouve  plus  de  traces  que  dans  quelques  dessins  incorrects  des 
ouvrages  de Dom  Plancher  et  de  Lallemant,  était  peut-être  le  seul  vestige 
en  France  (  de  cette  forme  et  de  cette  importance  ),  d'un  monument 
aussi  extraordinaire,  élevé,  selon  toute  apparence,  sur  le  tombeau  et 
à  la  mémoire  de  saint  Bénigne ,  et  qui  portait  le  caractère  de  différens 
siècles  reculés,  dont  l'architecture,  religieuse  surtout,  nous  est  peu 
connue:  perte  irréparable  pour  la  science  de  l'art,  et  que  nous  déplo- 
rons vainement  avec  tant  d'autres ,  suites  inévitables  des  troubles  po- 
litiques ,  et  plus  encore  peut-être  de  cette  manie  de  détruire  excitée 
dans  le  dernier  siècle  par  le  peu  d'importance ,  nous  dirons  même  le 
mépris,  qu'on  attachait  en  général  aux  vieux  monumens. 


truite  par  le  tonnerre  le  i5  septembre  1822,  avait  trois  cent  quatre-vingt-seize  pieds  d'élévation  , 
et  joignait  l'élégance  et  la  richesse  des  détails  à  la  construction  la  plus  ingénieuse;  celle  d'Amiens, 
d'une  délicatesse  et  d'une  légèreté  admirables,  a  quatre  cent  deux  pieds  de  hauteur  ,  etc. 


(.11) 


INTÉRIEUR. 

Ce  que  nous  avons  dit  de  l'extérieur  de  l'église  Saint-Bénigne  convient 
aussi  à  l'intérieur  :  même  caractère  ,  même  uniformité  de  style ,  qui , 
pris  en  masse,  n'est  sans  doute  pas  indifférent  pour  l'antiquaire  obser- 
vateur, qui  trouve  toujours  à  étudier,  mais  qui,  en  détail,  n'offre  aux 
curieux  ordinaires  rien  de  particulièrement  remarquable.  Le  plan  est 
régulier ,  et  présente  dans  son  ensemble  la  disposition  des  églises  des 
10e  et  11e  siècles,  c'est-à-dire  que  la  croisée  ou  transept  n'est  sensible 
qu'à  l'intérieur,  et  n'excède  pas  en  dehors  le  mur  des  bas  côtés.  Le 
chœur  n'est  point  environné  par  les  bas  côtés  et  par  des  chapelles 
extérieures;  mais  l'extrémité  de  l'église  est  terminée  par  trois  absides 
demi-circulaires  très  rapprochés  du  transept ,  ce  qui  fait  qu'ici ,  comme 
dans  un  grand  nombre  d'églises  de  cette  époque ,  le  chœur ,  qui  aurait 
trop  peu  d'étendue,  se  prolonge  jusqu'à  la  nef  sans  intervalle,  et  oc- 
cupe la  partie  centrale  du  transept.  Il  est  rare  de  trouver  aussi  intact 
le  plan  primitif  de  la  plupart  de  nos  églises  qui  ont  subi  plus  ou  moins 
de  modifications,  suivant  le  goût  et  les  progrès  de  l'art  dans  les  siècles 
subséquens  (î).  Le  chœur  a  cent  un  pieds  de  longueur  y  compris  le 
sanctuaire  entouré  d'une  grille,  placé  à  la  romaine  à  l'entrée  du  chœur, 
(  les  stales  du  clergé  et  la  chaire  épiscopale  occupent  le  fond  ).  -Le 
maître-autel,  isolé  au  centre  du  sanctuaire  et  du  transept,  est  en  mar- 
bre de  Saint-Romain,  d'une  forme  élégante,  et  décoré  d'un  bas-relief 
en  bronze  doré,  représentant  les  douze  apôtres  au  tombeau  de  Marie  (2). 
Aux  quatre  coins  du  sanctuaire  s'élèvent ,  adossées  au  gros  piliers  du 
transept,  les  statues  colossales,  en  pierre  blanche,  de  saint  Médard , 
saint  Etienne,  saint  André  et  saint  Jeanl'évangéliste.  La  nef,  soutenue 


(1)  Il  est  probale  que  dans  ce  que  nous  appelons  la  première  et  la  seconde  époque  de  transition  . 
on  n'avait  point  encore  pensé  à  changer  la  nature  du  plan,  adopté  jusqu'alors  pour  les  temples 
chrétiens  ,  et  que  souvent  la  nouvelle  église  était  réédifiée  sur  les  mêmes  fondemens  que  l'ancienne. 

(2)  Ce  bas-relief  se  voyait  auparavant  à  la  Sainte- Chapelle  de  Dijon. 


(    12  ) 

sur  huit  piliers  isolés  qui  correspondent  à  autant  de  masifs  engagés 
dans  les  murs  des  bas  côtés,  a  de  longueur  cent  trois  pieds,  y  compris 
la  partie  réservée  entre  les  deux  tours,  et  qui  forme  une  espèce  de 
second  porche  intérieur.  La  longueur  totale  dans  l'intérieur  de  l'édifice 
est  de  deux  cent  quatre  pieds,  non  compris  le  porche  extérieur;  la 
largeur  des  trois  nefs  réunies,  de  quatre-vingt-sept  pieds,  et  quatre- 
vingt-trois  pieds  d'élévation  sous  voûte. 

Plusieurs  monumens  de  sculpture  et  quelques  mausolées ,  la  plupart 
enlevés  des  églises  supprimées  à  Dijon  et  dont  les  événemens  révolu- 
tionnaires, ont  enrichi  cette  basilique ,  méritent  d'être  notés:  tels  sont 
les  bustes  des  douze  apôtres,  sculptés  en  pierre  blanche  par  Dubois, 
habile  artiste  dijonnais,  placés  à  chaque  pilier  de  la  nef  (  ils  provien- 
nent de  l'ancienne  église  Saint-Etienne  );  les  statues  de  saint  Joseph  et 
de  saint  Augustin  en  pierre,  par  Bouchardon  (  de  l'ancien  couvent  des 
Ursulines)  ;  celles  de  saint  Jean-Baptiste  et  de  saint  Thomas,  par  Du- 
bois (  de  l'ancien  couvent  des  Jacobins  );  le  cénotaphe  en  marbre,  orné 
de  figures,  du  président  Jean  de  Berbizey,  exécuté  par  Martin  sur  les 
dessins  de  Masson  (  de  l'église  des  Carmes  );  la  tombe  d'Etienne  Tabou- 
rot  des  Accords,  le  Rabelais  de  la  Bourgogne;  le  tombeau  d'Elizabeth 
de  la  Mare,  sculpté  par  Dubois  (  avant  dans  l'église  des  Cordeliers  )  ;  le 
tombeau  en  marbre  blanc  du  président  Claude  Frémyot,  sur  lequel  il 
est  à  genoux  (  jadis  dans  l'église  Notre-Dame  );  l'épitaphe  des  frères 
Rigoley,  tous  deux  successivement  premiers  présidens  de  la  chambre  des 
Comptes,  inscrite  dans  un  cartouche  en  marbre,  orné  d'une  figure  allé- 
gorique, par  Goy  (de  l'ancienne  église  delà  Visitation)  ;  le  mausolée  de 
Marguerite  de  Vallon ,  par  Dubois  (  de  l'église  des  Minimes)  ;  la  tombe 
curieuse,  mais  aujourd'hui  presqu'entièrement  effacée,  d'Uladislas, 
roi  de  Pologne  et  bénédictin  de  Saint-Bénigne,  représenté  avec  l'habit 
de  son  ordre  dans  un  entourage  gothique  (i)  au  milieu  de  la  nef.  Les 


(1)  Cette  tombe  est  gravée  et  publiée  dans  l'ouvrage  intitulé:  Monumens  français  inédits  pour 
servira  thisloire  du  moyen-âije ,  entrepris  et  continué  avec  tant  de  zèle  par  M.  Willerain  ,  et  que 
nous  avons  déjà  eu  souvent  occasion  de  citer. 

On  peut  lire  l'iiistoirc  de  ce  roi,  qui  cpiitta  le  froc  povir  monter  sur  le  trône  auquel  il  renonça 
bientôt,  dans  l'ouvrage  intitulé  :  Essais  historiqttes  sur  Dijon,  par  Xav.  Giraut ,  publiés  en  1 8 1 4  , 
et  en  d'autres  ouvrages  relatifs  à  l'histoire  de  Bourgogne. 


(  i3  ) 

mausolées  de  J.  B.  Legoux  de  la  Berchère  et  de  Marguerite  Brulard  sa 
femme;  enfin  une  statue  de  la  Vierge,  quelques  eolonnes  en  marbre, 
surmontées  d'urnes  et  d'anges,  des  autels  en  marbre,  et  quelques 
autres  fragmens  disséminés  dans  l'intérieur  de  cette  église. 

C'était  dans  l'église  Saint-Bénigne  que  les  anciens  ducs  venaient 
prendre  possession  de  la  Bourgogne,  et  juraient  au  pied  des  autels  la 
conservation  des  privilèges  de  la  province,  de  la  ville  et  de  l'abbaye, 
en  recevant  l'anneau  ducal  des  mains  de  l'abbé;  après  quoi  les  députés 
des  villes  prêtaient  serment  de  fidélité,  et  le  maire  de  Dijon,  passant 
une  écharpe  blanche  à  la  bride  du  cheval,  conduisait  le  duc  au  milieu 
d'un  brillant  cortège,  à  la  Sainte-Chapelle  (  autre  église  célèbre  de  la 
ville  qui  ne  subsiste  plus  )  pour  y  jurer  aussi  la  conservation  des  privi- 
lèges qui  y  étaient  attachés. 

Un  petit  nombre  de  prélats  (  à  raison  de  son  peu  d'ancienneté  )  ont 
occupé  le  siège  de  Dijon;  parmi  eux  brillent  au  premier  rang  ,  Marc- 
Antoine  d'Apchon,  troisième  évêque  de  Dijon,  qui  embrassa  l'état 
ecclésiastique  après  avoir  passé  sa  jeunesse  dans  la  carrière  militaire. 
Sa  vie  épiscopale  fut  un  modèle  de  générosité,  de  dévouement  et  de 
vertus  chrétiennes  ;  il  mérita  d'être  appelé  le  père  des  affligés  et  des 
indigens,  et  plusieurs  traits  de  sa  vie  du  plus  haut  intérêt,  et  que  nous 
regrettons  de  ne  pouvoir  transcrire  ici  (i),  lui  méritent  et  confirment 
ce  beau  titre.  Nous  devons  y  joindre  M.  J. -F.  Martin  deBoisville,  né  en 
Normandie,  ancien  grand-vicaire  de  Rouen,  évêque  de  Dijon  en  1822, 
et  que  la  mort  a  enlevé  trop  tôt ,  et  tout  récemment ,  à  l'amour  de  ses 
ouailles  et  de  son  clergé,  recommandable  par  son  érudition,  son  extrême 
affabilité  et  son  zèle  ardent  et  éclairé.  Qu'il  nous  soit  permis  de  jeter  ici 
quelques  fleurs  sur  la  tombe  vénérable  d'un  ancien  compatriote,  qui 
daigna  nous  honorer  de  sa  bienveillante  estime. 


(i)  Voir  son  éloge  ,  lu  par  M.  Valfms  à  la  séance  publique  de  l'académie  des  sciences  ,  arts  et 
belles  lettres  de  Dijon ,  le  3o  mars  1816,  le  dictionnaire  bistorique  de  Chaudon ,  et  la  biographic 
universelle  de  Noël. 


(  i4  ) 


ÉGLISE    DE  NOTRE-DAME. 


Avant  qu'une  cathédrale  ait  été  érigée  à  Dijon,  l'église  de  Notre- 
Dame  fut  long-temps  regardée  comme  la  principale  paroisse  et  la 
principale  église  de  la  ville.  A  ce  titre,  et  plus  encore  à  cause  du  mé- 
rite de  son  architecture,  qui,  comme  celle  de  Saint-Bénigne,  offre 
un  modèle ,  assez  complet  et  fort  rare  aujourd'hui ,  de  l'architecture 
religieuse  du  i3e  siècle,  mais  beaucoup  plus  parfait  et  beaucoup  plus 
remarquable  par  son  intégrité  et  son  caractère  particulier,  les  édite  ^rs 
de  cet  ouvrage  ont  jugé  à  propos  d'en  joindre  ici  la  description  à  celle 
de  la  cathédrale.  L'origine  et  la  première  construction  de  cette  église 
ne  sont  pas  bien  connues;  mais  il  est  certain  qu'elle  existait  avec  le  titre 
de  paroisse  dans  le  12e  siècle,  et  que  l'église  actuelle  fut  rebâtie  dans 
l'intervalle  de  l'année  1252  à  i334,  époque  de  sa  consécration  et  de  sa 
dédicace  sous  le  vocable  de  Notre-Dame  de  bon  Espoir,  qui  fut  faite  en 
grande  pompe  par  Hugues,  évêque  de  Tabaries  (Palestine). 

L'extérieur,  qui  joint  à  la  régularité  d'ensemble  la  plus  heureuse 
distribution,  mais  dont  le  coup-d'ceil  général  est  en  partie  intercepté  par 
des  maisons  particulières  et  des  baraques  adossées  aux  murs,  s'aperçoit 
sous  plusieurs  aspects  qui  peuvent  faire  juger  du  style,  et  sont  fort  pit- 
toresques. La  partie  la  plus  remarquable  est  le  portail  principal,  unique 
dans  son  genre,  et  justement  vanté  par  les  antiquaires  et  les  curieux. 
Sa  forme  est  celle  d'un  parallélogramme  rectangle,  de  quatre-vingt- 
huit  pieds  d'élévation ,  soixante  de  largeur  et  environ  dix-neuf  de 
profondeur;  divisé  en  trois  étages,  dont  le  premier  est  occupé  par  trois 
grandes  arcades  entièrement  ouvertes,  formant  l'entrée  d'un  vaste 
péristyle  ou  porche,  dont  les  voûtes  sont  soutenues  par  deux  rangs  de 
piliers,  et  qui  précède  les  trois  portes  de  l'église,  dont  les  voussures,  le 
tympan  et  les  parois  latérales  étaient  jadis  richement  ornés  de  statues 
et  de  sculptures,  détruites  en  179^.  Les  deux  autres  étages  sont  deux 
galeries  ou  colonnades  superposées,  composées  chacune  de  dix-sept 
colonnes  fuselées,  d'un  seul  morceau,  très  délicates,  couronnées  de  leur 


(  '5  ) 

chapiteau  et  d'un  petit  arc  ogive,  dont  les  retombées  s'appuyent  sur 
des  figures  saillantes  d'animaux  chimériques  en  forme  de  gargouilles. 

Les  bandeaux  ou  frises  qui  partagent  chaque  étage  présentent,  dans 
leur  développement,  une  suite  d'animaux  ailés,  des  lions,  des  griffons 
et  autres  de  fort  relief,  placés  à  l'aplomb  des  colonnes,  qui  rappellent 
les  triglifes  de  l'architecture  antique ,  et  dont  les  intervalles  sont  rem- 
plies de  rinceaux  et  autres  ornemens  variés,  mais  presqu'entièrement 
ruinés,  ainsi  que  les  figures  d'animaux,  par  la  vétusté.  Des  contre-forts, 
dont  la  partie  supérieure  prend  la  forme  d'une  petite  tourelle  ronde  en 
encorbellement,  flanquent  les  deux  angles  de  cette  façade  ;  ils  sont  ter- 
minés, ainsi  que  le  massif,  par  un  toit  très  applati,  sur  la  droite  du- 
quel ,  vers  le  midi ,  s'élève  une  charpente  en  fer  supportant  la  cloche 
et  les  figures  mécaniques  d'une  horloge,  devenue  un  monument  célèbre 
de  la  vengeance  que  le  duc  Philippe-le-Hardi  exerça  sur  les  habitans 
de  la  ville  de  Courtrai  en  i582  (1).  Il  est  très  peu  probable  que  cette 
façade  ait  dû  être  surmontée  de  tours  ou  de  flèches,  comme  l'affirme 
M.  Noellat  dans  son  Guide  du  voyageur  à  Dijon ,  dont  la  preuve  n'est  pas 
rigoureusement  convaincante.  Enfin  le  mérite  et  l'importance  du  por- 
tail de  l'église  de  Notre-Dame  de  Dijon  paraissent  doublement  con- 
firmées en  trouvant  ce  portail  gravé  et  choisi  comme  exemple  curieux 
dans  le  parallèle  des  édifices  anciens  et  modernes  de  Durand  et  dans 
le  cours  d'architecture  de  Patte. 

La  brièveté  de  cette  notice  ne  nous  permet  pas  d'entrer  ici  dans  tous 
les  détails,  nécessaires  pour  décrire  exactement  le  reste  de  cet  édifice; 


(1)  Les  habitans  de  la  ville  de  Courtrai ,  après  la  bataille  de  Rosebec ,  ayant  refusé  de  rendre  au 
roi  de  France  les  éperons  dorés  des  chevaliers  français  tués  sous  ses  murs  en  i3o2,  le  vainqueur 
enleva  de  force  ce  trophée  et  fit  mettre  le  feu  à  la  ville.  Le  duc  Philippe-le-Hardi ,  qui  avait  aussi  à 
se  plaindre ,  enleva  l'horloge ,  qu'ils  regardaient  alors  comme  un  chef-d'œuvre,  et  le  plus  beau, 
dit  l'historien  Froissart,  qu'on pust  trouver  de  cà  et  de  là  jnurs)  ,  ce  qui  pouvait  être  vrai  dans  un 
temps  où  ce  genre  de  mécanisme  n'avait  pas  atteint  la  perfection  qu'il  a  eu  depuis),  le  fit  transporter 
à  Dijon,  où  le  maire  Josset  de  la  Halle  le  fi'  Macci  ou  dessus  du  portail  de  IWre-Dame,  ce  qui 
coûta  100  liv.,  que  le  duc  remboursa  à  la  ville.  Cette  horloge,  qui,  par  suite  de  diverses  répara- 
tions successives,  n'est  plus  intégralement  la  même  et  n'a  guère  conservé  que  sa  cloche,  était  le 
second  ouvrage  de  ce  genre  d'un  nommé  Jacques  Marc,  mécanicien  flamand,  d'où  ,  par  corruption  , 
le  peuple  de  Dijon  a  donné  à  cette  machine,  qui  ne  consiste  plus  qu'en  deux  figures  d'homme  et  de 
femme  qui  frappent  alternativement  les  heures  sur  la  cloche  ,  le  nom  de  Jaqueniard. 


(  16  ) 

et  nous  ne  pouvons  donc  qu'indiquer  très  succinctement  que  l'église  de 
Notre-Dame,  du  même  temps  que  celle  de  Saint-Bénigne,  offre  dans 
toute  son  étendue  le  même  caractère,  mais  avec  beaucoup  plus  d'élé- 
gance sans  avoir  moins  de  gravité,  une  distribution  de  lignes  et  des 
proportions  plus  heureuses,  et  ce  qu'on  appelle  plus  de  mouvement, 
sans  approcher  des  chefs-d'œuvre  des  i4eet  i5e  siècles,  le  chevet  surtout, 
qui  se  groupe  pyramidalement  avec  les  branches  du  transept ,  et  la  belle 
tour  qui  le  domine ,  et  s'élève  du  milieu  de  l'église  à  la  hauteur  de 
deux  cent  quarante-quatre  pieds ,  est  de  l'effet  le  plus  pittoresque,  et 
produit  le  plus  agréable  coup-d'œil  de  l'extrémité  de  la  rue  large  qui  y 
aboutit.  Il  en  est  de  même  de  l'aspect  général  de  la  façade  méridionale 
vue  à  quelque  distance  de  la  porte  latérale,  d'où  l'on  découvre  une 
grande  partie  de  l'église,  et  que  l'artiste  a  choisi  comme  le  plus  propre 
à  en  donner  ici  par  son  dessin,  l'idée  la  moins  incomplète. 

L'intérieur  de  l'église  de  Notre-Dame  offre  plus  particulièrement  lieu 
d'observer  et  d'étudier  tout  le  talent  dont  l'artiste  a  fait  preuve,  tout 
l'artifice  de  la  structure  ,  l'heureuse  exécution  des  colonnades  qui 
régnent  dans  toute  l'étendue  des  travées,  cette  harmonie  entre  toutes 
les  parties,  et  cette  construction  ingénieuse  et  hardie  des  voûtes  qui  pa- 
raissent comme  suspendues  et  sans  appuy  (1),  dont  furent,  dit-on,  si 
émerveillés  le  célèbre  Vauban  et  surtout  l'architecte  Souflot,  qui  en  fit 
exécuter  une  copie-modèle  en  bois  (2).  Aujourd'hui,  avec  des  connais- 
sances plus  positives  de  l'architecture  du  moyen  âge,  et  la  science  nou- 
vellement acquise  par  l'élude  approfondie  des  plans,  des  théories  et 
des  moyens  d'exécution  appliqués  par  les  architectes  de  ces  temps-là,  et 
qui  diffèrent  essentiellement  des  principes  reçus  pour  l'architecture 
antique  comme  pour  celle  de  nos  jours,  il  nous  est  permis  de  juger  ce 
monument  avec  un  enthousiasme  moins  naïf  et  tout  en  rendant  justice 


(1)  Le  Guide  du  voyageur  à  Dijon,  pag.  68,  70  et  71.  —  Description  historique  du  duché  de 
Bourgogne ,  lom.  2,  pag.  198,  etc. 

(2)  On  fait  dire  à  M.  de  Vauban  qu'il  n'avait  rien  vu  de  si  beau  que  ce  temple  ,  et  qu'il  ne  man- 
quait qu'une  boîte  pour  le  conserver. 

Nous  ignorons  ce  qu'est  devenu  ce  modèle,  qui  aurait  été  bien  précieux  à  conserver  s'il  était  fait 
avec  soin  et  exactitude. 


(  '7  ) 

aux  beautés  réelles  qu'il  présente  ;  de  ne  pas,  comme  on  l'a  fait  jusqu'à 
présent,  admirer  exclusivement  des  prétendus  tours  de  force  ,  toujours 
ingénieux  sans  doute  ,  mais  qui  sont  de  l'essence  même  de  cette  sorte 
d'architecture,  et  cessent  d'être  extraordinaires  pour  ceux  qui  en  ont 
étudié  le  secret ,  ou  ont  assez  vu  de  ce  genre  d'édifices,  pour  qu'en  les 
comparant  ils  ne  fassent  point  comme  ceux  qui  (pour  me  servir  d'une 
expression  vulgaire  )  ne  s'imaginent  pas  qu'il  puisse  y  avoir  quelque 
chose  de  plus  beau  que  le  clocher  de  leur  village. 

Le  plan  géométral  présente  en  général  les  mêmes  lignes  et  la  même 
forme  que  celui  de  Saint-Bénigne.  Les  bas  côtés  ou  collatéraux  ne 
régnent  point  autour  du  chœur  ,  et  sont  terminés  par  des  petites  ab- 
sides polygones  qui  forment  des  chapelles.  Le  transept  a  la  même  dis- 
position ;  mais  ici  le  chœur  renfermé  dans  l'abside  principale,  n'anti- 
cipe pas  sur  cette  partie  ,  et  en  laisse  l'étendue  entièrement  libre.  Les 
dimensions  principales  de  l'église  de  Notre-Dame  sont  de  cent  qua- 
rante-deux pieds  de  longueur,  non  compris  le  porche,  cinquante- trois 
de  largeur  et  cinquante-six  de  hauteur  dans  œuvre.  M.  Noellat  nous 
affirme  que  les  deux  verrières  rondes  ou  grandes  roses  aux  deux  extré- 
mités du  transept  étaient  autrefois  en  découpure  d'une  délicatesse  admi- 
rable ;  mais  qu'elles  furent  brisées  par  un  coup  de  vent.  Il  n'en  reste 
plus  aucune  trace. 

On  doit  remarquer,  au  nombre  des  monumens  qui  décorent  l'intérieur 
de  Notre-Dame,  le  groupe  de  l'assomption  de  la. Vierge  au  fond  du 
chœur  ,  en  pierre  de  tonnerre  ,  regardé  comme  le  chef-d'œuvre  du 
sculpteur  Dubois  ;  le  maître-autel  et  les  bas-relief  du  chœur  ,  par  le 
même  ;  le  buffet-d'orgue  ,  d'une  composition  et  d'une  exécution  char- 
mantes dans  le  style  de  la  renaissance;  quelques  tableaux  par  Revel  ; 
l'épitaphe  enrichie  de  sculpture  ,  du  vénérable  pasteur  Jean  Vétu ,  mort 
en  1820  ,  en  enfin  la  statue  miraculeuse  de  Notre-Dame  de  Bon  espoir, 
dans  une  des  chapelles  de  la  croisée  ,  merceau  fort  curieux  et  non 
moins  rare  de  la  sculpture  du  11e  siècle  (1). 


(1)  Cet  image  est  en  bois  fort  rembruni  par  le  temps  et  grossièrement  sculptée  :  la  tète ,  entière- 
ment noire  ,  pourrait  être  en  ébènc  ,  le  menton  est  pointu  et  les  yeux  très-saillans.  Sur  sa  tète  est 


(  18  ) 

Les  maires  de  Dijon  avaient  coutume,  à  leur  installation  ,  de  venir 
prêter  serment  dans  cette  église  ;  et  ce  fut  dans  l'une  de  ces  chapelles 
que  Pierre  de  Beaufremont ,  comte  de  Gharni  ,  et  les  douze  chevaliers, 
qui  avaient  tenu  avec  lui  le  pas  d'armes  de  Marsannay ,  en  1 44^  >  vm~ 
rent  offrir  et  déposer  leur  écu  et  leur  lance  ,  où  on  les  voyait  encore 
suspendus  dans  la  chapelle  de  la  Vierge  avant  la  révolution  (1).  Plu- 
sieurs curés,  recommandables  par  leur  science,  leurs  travaux  littéraires 
et  apostoliques  ,  leur  piété  et  leurs  vertus  ,  sont  en  vénération  dans 
l'histoire  de  la  paroisse  de  Notre-Dame  ,  et  les  habitans  ont  particuliè- 
rement conservé  la  mémoire  de  Thomas  Chaudot  ,  Jacques  Genreau  , 
Louis  Canelet  et  Joseph  Gaudrillet ,  ce  dernier,  en  1733,  publia  en 
un  vol.  in-18  l'histoire  de  cette  église  sous  le  titre  d'Histoire  de  Notre- 
Dame  de  Bon  espoir  ,  ouvrage  assez  rare  à  trouver  aujourd'hui. 


une  espèce  de  bandeau  où  l'on  remarque  trois  cavités  ,  probablement  remplies  jadis  par  des  pierres 
précieuses  ,  et  une  couronne  sans  fleuron.  Enfin  ,  les  bords  de  son  manteau  sont  dorés  et  sa  robe 
parsemée  de  larges  mouches.  Il  paraît  très-probable  que  cette  figure  date  de  la  fondation  de  l'église 
au  1  ie  siècle  :  elle  fut  long-temps  placée  dans  une  chapelle  particulière ,  voûtée  et  construite  au  sud 
du  transept  de  vingt  pieds  d'élévation.  Une  foule  de  luminaires,  de  cierges  et  de  flambeaux  brûlaient 
jour  et  nuit ,  et  garnissaient  une  galerie  qui  régnait  autour  de  cette  chapelle  ,  dont  l'extérieur  et 
l'intérieur  étaient  remplis  de  tableaux  votifs  ,  de  jambes  ,  de  bras ,  de  pieds  de  cire  ,  d'argent  ,  de 
bois  :  des  béquilles  de  toutes  espèces  ,  des  boucliers  ,  des  épées,  des  étendards ,  appendus  aux  murs 
comme  monumens  de  reconnaissance  des  héros ,  des  ducs  et  des  fidèles  qui  avaient  obtenu  des  grâces 
ou  des  guérisons  miraculeuses. 

(1)  Voyez  l'histoire  et  la  description  de  ce  tournoi ,  célèbre  dans  toute  l'Europe,  dans  les  mémoi- 
res d'Olivier  de  la  Marche ,  liv.  ier ,  chap.  9  ,  et  dans  le  Traité  des  carrousels  du  père  Ménétrier  , 
in-4°,  1664. 


VUES  PITTORESQUES 

DE  LA 

CATHÉDRALE    D'AUTUN , 

ET   DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT  ; 

DESSINÉS  ET  LITHOGRAPHIES 

PAR  CHAPUY, 

EX-OFFICIEF.    b  0    GÉNIE    MARITIME.    ANCIEN    ÉLÈVE    DE    L' ÉCOLE  POLYTECIINIQL'I 

AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR   F -T.  DE  JOLIMOTST  , 

I  \  INGENIEUR  ,  ALTEUR  DE  PLUSIEURS  OUVRAGES  SUR  LES  ANTIQUITÉS  ET  LES  MŒURS  DU  MOYEN  AGE  ,  MEMBRE  DE  l'aCADÉMIE  DES  SCIENCES  BELLES- 
LETTRES  ET  ARTS  DE  CAEN  ,  DE  LA  SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  DE  NORMANDIE,  DE  CELLE  DEMUT.ATIO.N  DE  ROUEN  ET  AUTRES  SOCIÉTÉS  SAVANTES. 


PARIS , 

CHEZ  ENGELMANN  ET  O,  LITHOGRAPHES  DE  LA  CHAMBRE  ET  DU  CABINET  DU  ROI,  ÉDITEURS, 

RUE  DU  FAUBOURG  MONTMARTRE  ,    N°  6. 


IMPRIMERIE    DE   GOETSCHY  ,     RUE   LOUIS-LE-GRAND  ,     îs°  35. 

^  83o, 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

D'AUTUN. 


Deux  églises  ont  successivement  porté  le  titre  de  cathédrale  d'Autun: 
la  première  élevée  sous  le  règne  de  Constantin  ,  en  543  ,  avait  succédé 
aux  oratoires  primitifs  cachés  dans  des  chryptes  et  des  souterrains  dans 
lesquels  se  réfugiaient  les  fondateurs  du  culte  chrétien  ,  en  y  bravant 
courageusement  les  cruelles  persécutions  de  leurs  bourreaux;  et  à  ces 
chapelles  quelquefois  tolérées  dans  la  suite ,  aussi  peu  considérables 
que  légèrement  construites  ,  le  plus  souvent  en  bois ,  et  presque  toutes 
le  berceau  des  principales  églises  de  la  chrétienneté. 

Cette  première  cathédrale  d'Autun,  fut  dédiée  à  Saint-Nazaire  , 
parce  qu'elle  possédait  un  linge  teint  du  sang  de  ce  martyr,  qui  lui  avait 
été  apporté  de  Milan  ;  tantôt  détruite  par  les  Sarrazins ,  tantôt  par  les 
Normands,  et  toujours  réparée  par  les  soins  et  la  piété  des  peuples 
et  des  rois ,  les  écrivains  et  la  tradition  ne  nous  ont  rien  conservé  ni 
sur  sa  structure  ni  sur  son  histoire ,  mais  dans  le  commencement  du 
12e  siècle  ,  époque  célèbre  du  zèle  unanime  des  chrétiens  ,  pour  la  re- 
construction des  temples ,  on  voulut  rebâtir  celle-ci  avec  toute  la  ma- 
gnificence digne  de  la  splendeur  et  du  rang  dont  jouissait  l'évêché 
d'Autun  ,  réputé  un  des  plus  illustres  de  la  France  ;  on  y  dépensa  des 
sommes  énormes;  les  ducs  de  Bourgogne,  les  évêques  et  les  fidèles  riva- 
lisèrent de  générosité  et  on  y  consacra  de  très-grands  revenus  ,  mais, 
ou  qui  furent  mal  employés,  ou  qui  ne  furent  pas  sufïisans,  car  cette 
église  n'a  jamais  été  achevée  et  a  été  depuis  tout-à-fait  abandonnée 
et  laissée  en  ruine.  (1) 


(1)  L'évêque  Guy  de  la  Chaume  y  employa  infructueusement  le  revenu  de  la  première  année  do 
tous  les  bénéfices  conférés  dans  le  diocèse  pendant  dix  ans. 

Les  chanoines  obtinrent  du  pape  Alexandre  IV  ,  une  bulle  qui  accordait  cent  jours  d'indulgence 


(  4  ) 

Pendant  ces  travaux  et  dès  l'année  1195,  l'office  canonial  se  faisait 
durant  la  moitié  de  l'année,  dans  l'église  en  construction,  et  durant 
l'autre  (1) ,  dans  une  ancienne  chapelle  du  palais  des  ducs  de  Bour- 
gogne ,  voisine  de  là  et  qui  fut  cédée  au  chapitre  lorsque  les  ducs  ju- 
gèrent à  propos  de  tranférer  leur  résidence  habituelle  d'Autun  à  Dijon. 
Bientôt  l'incommodité  de  cet  état  de  choses  et  la  nécessité  des  sacrifices, 
de  plus  en  plus  ruineux,  qu'il  fallait  faire  encore  ,  firent  adopter  tout- 
à-fait  cette  seconde  cathédrale  qui  devint  dès  lors  la  cathédrale  réelle  ; 
mais  non  entièrement  de  droit  ,  car  l'église  Saint-Nazaire  posséda  long- 
temps encore  depuis,  le  titre  de  cathédrale,  mère  du  diocèse  :  et  jusqu'en 
l'année  1770  ,  les  évêques  d'Autun,  en  prenant  possession  de  l'évêché, 
conservèrent  la  coutume  de  se  placer,  en  cérémonie,  dans  la  chaire  de 
pierre  réservée  pour  ce  sujet  derrière  l'autel ,  dans  le  choeur  de  cette 
église ,  et  appelée  la  chaire  de  Saint-Léger  ,  du  nom  de  ce  saint  prélat 
qui  la  fit  sans  doute  établir  le  premier  et  que  l'église  d'Autun  révère, 
surtout,  à  cause  du  généreux  dévouement  avec  lequel  il  se  livra  au  plus 
affreux  martyre  pour  épargner  à  ses  concitoyens  les  horribles  ven- 
geances dont  les  menaçait ,  à  cause  de  lui  ,  le  roi  Ghilderic. 

Cette  chapelle  du  château  des  ducs  qui  malgré  son  titre  modeste 
n'était  pas  moins  une  église  considérable  ,  avait  été  commencée  par 
Robert  Ier ,  vers  l'an  1060,  continuée  par  Hugues  son  petit  fils,  consa- 
crée en  11 32  par  le  pape  Innocent  second  et  achevée  seulement  par 
l'évêque  Etienne  en  1178.  Elle  est  sous  le  vocable  de  Saint-Lazare  , 
parce  que  les  reliques  de  ce  saint  lui  furent  apportées  de  Marseille  et 
déposées  sous  le  chœur.  Cette  église  Saint-Lazare  n'est  point  parvenue 
intacte  jusquà  nous  et  des  réparations  et  reconstructions  partielles  l'ont 
plus  ou  moins  défigurée  ;  elle  est  située  comme  l'était  aussi  l'ancienne, 
dans  le  quartier  le  plus  élevé  de  la  ville  qu'il  domine  agréablement , 
appelé  le  Château,  parce  que  c'était  la  partie  fortifiée  de  la  ville  et 
qu'il  contenait  le  palais  des  souverains  de  la  contrée. 


à  ceux  qui  contribuaient  à  la  réédification  de  cette  église  ,  et  grande  fut  l'abondance  des  aumônes. 
Heureux  temps  où  l'on  obtenait  avec  des  moyens  aussi  simples  et  sans  murmures  un  impôt  libre  et 
volontaire  suffisant  pour  réparer  de  grands  désastres  ou  opérer  de  grandes  choses  ! 
(1)  C'est-à-dire  pendant  l'été  ,  parce  que  les  travaux  étaient  en  pleine  activité. 


(  5  ) 

EXTÉRIEUR. 

Si  dans  plusieurs  de  nos  précédentes  descriptions  nous  avons  signalé 
comme  un  mérite  de  retrouver  dans  les  édifices  religieux  du  moyen 
âge  ,  l'unité  et  l'intégrité  du  style  et  du  plan  primitif ,  qui  peuvent 
seuls  fournir  des  exemples  complets  de  l'état  de  l'art  dans  les  differens 
siècles:  si  déjà  quelques  cathédrales  nous  ont  offert  en  grande  partie, 
du  moins,  de  ces  exemples  ,  telles  que  celles  de  Paris  ,  d'Amiens  ,  de 
Dijon  ,  nous  sommes  loin  de  recommander,  sous  ce  rapport ,  la  cathé- 
drale d'Autun  qui,  nous  devons  même  l'avouer,  ne  serait  point  entrée 
peut-être  dans  la  collection  des  principales  basiliques  de  France,  sans  le 
rang  éminent  où  fut  toujours  placé  cet  évêché  ,  et  si  l'église,  telle  qu'elle 
est  restée ,  ne  présentait  pas  dans  ses  détails  des  parties  essentielles  à 
l'étude  de  la  science  monumentale  de  notre  pays  ,  notamment  celles 
qui  remontent  au  commencement  du  12e  siècle  et  avant,  époque  dont 
les  monumens  commencent  à  être  rares  en  France  ,  et  aussi  quelques 
fragmens  intéressans  du  i5e  siècle. 

L'extérieur  de  cette  église  a  peu  d'aspect  et  est  plus  pittoresque 
qu'imposant ,  à  l'exception  de  l'entrée  principale  et  des  deux  tours  , 
de  quelques  détails  de  la  porte  latérale  et  de  quelques  portions  des 
murs  inférieurs  des  absides  ;  tout  le  reste  n'offre  que  des  reconstruc- 
tions incohérentes,  la  plupart  inachevées  et  qu'il  faut  considérer  iso- 
lément. La  façade  principale  qui,  ici  ,  est  exposée  au  midi,  (par  cas 
qui  n'est  point  ordinaire  dans  les  églises  de  cette  époque,  celle-ci, 
contre  l'usage,  est  orientée  du  nord  au  sud,  au  lieu  de  l'être  de  l'est 
à  l'ouest)  ;  cette  façade  ,  disons-nous,  détachée  dans  toute  sa  partie 
supérieure  ,  du  pignon  de  la  nef  avec  laquelle  elle  n'a  du  reste  aucun 
rapport  de  structure,  est  la  partie  la  plus  ancienne  et  la  plus  curieuse 
de  la  cathédrale  d'Autun  ;  elle  consiste  principalement  en  un  vaste 
porche  qui  en  occupe  presque  toute  la  largeur  ,  profond  ,  voûté  en 
berceau  à  plain  cintre  ,  avec  des  arcs  doubleaux  sans  arrêtes  croisées  ou 
transversales  et  dont  les  parois  latérales  sont  ornées  de  colonnes  gros- 


(  6  ) 

sièrement  imitées  de  l'antique,  surmontées  de  chapiteaux  à  figures 
chimériques  ;  dans  le  fond  est  une  porte  dont  l'arc  également  à  plein 
cintre  ,  est  soutenu  sur  de  fortes  colonnes  découpées  en  rainceaux  et 
entrelats  ,  avec  chapiteaux  du  même  goût  que  les  précédens  et  or- 
né d'un  tympan  dont  les  sculptures  primitives  ont  été  enlevées  (  1  ) 
ainsi  que  le  trumeau  également  décoré,  qui  partageait  cette  porte.  On 
accède  à  ce  porche  par  une  longue  suite  démarches  ou  de  degrés  néces- 
sités par  l'extrême  inclinaison  du  terrain,  en  cet  endroit,  au-dessous  du 
niveau  de  l'église ,  et  le  tout  est  enfin  surmonté  de  deux  tours  carrées 
dont  la  partie  inférieure  est  évidemment  du  même  temps  que  le  porche, 
mais  n'en  offre,  dans  la  partie  supérieure,  qu'une  espèce  d'imitation 
défectueuse  et  moderne ,  et  toutes  deux  sont  surmontées  d'une  petite 
campanille  à  jour  et  en  dôme,  qui  nous  a  paru  du  16e  siècle. 

Il  nous  paraît  probable  que  la  masse  principale  de  ce  vieux  portique 
est  antérieure  à  l'église  actuelle  que  nous  savons  avoir  été  reconstruite 
vers  l'an  1060  (  ci-dessus  page4)>  et  serait  un  reste  de  la  chapelle 
primitive  des  ducs,  beaucoup  plus  ancienne,  qui  aurait  été  conservé 
provisoirement  jusqu'à  ce  qu'on  en  eut  élevé  un  portail  plus  approprié 
aux  dimensions  et  au  style  de  la  nouvelle  église  ,  opinion  que  semble 
en  effet  confirmer  son  manque  de  liaison  et  de  concordance  de  lignes 
avec  l'extrémité  de  la  nef  à  laquelle  ce  portique  n'est  évidemment  joint 
qu'accessoirement.  Dans  ce  cas  ce  serait  un  fragment  aussi  précieux  que 
rare  ,  de  la  première  époque  de  l'architecture  romane  ou  carlovin- 
gienne,  déjà  bien  modifiée  dans  le  1  ie  siècle  et  tout-à-fait  altérée  dans 
le  commencement  du  12e.  (2) 

(1)  Ces  sculptures  ont  éié  remplacées  par  des  ornemens  et  des  figures  modernes  du  plus  mauvais 
goût. 

On  remarque  sur  deux  des  anciens  chapiteaux  placés  en  parallèles ,  deux  sujets  probablement 
empruntés,  l'un  aux  fabliaux  du  temps,  et»  l'autre  aux  fables  d'Esope,  et  par  lesquels  l'artiste  a 
sans  doute  voulu  caractériser  la  charité.  Le  premier  représente  un  homme  tirant  une  épine  delà  pate 
d'un  lion  ,  et  l'autre ,  une  cigogne  ôtant  un  os  du  gosier  d'un  loup. 

(2)  Sous  ce  rapport,  nous  ne  pouvons  nous  empêcher  d'exprimer  ici  nos  regrets  de  ce  que  notre 
estimable  collaborateur,  M.  Chapuy,  à  qui  l'on  doit  la  première  pensée  de  ce  recueil ,  et  dont  les 
connaissances  en  fait  d'architectures  du  moyen  âge,  surpassent  peut-être  les  nôtres,  n'ait  pas  porté 
plus  d'intérêt  à  ce  portail  en  le  choisissant  pour  sujet  d'un  de  ses  dessins,  par  préférence  même,  s'il 
le  fallait,  à  celui,  par  exemple,  de  l'intérieur  d'un  des  bas  côtés  de  l'église,  qui  nous  paraît  beaucoup 
moins  intéressant. 


(  7  ) 

La  façade  latérale  (  à  l'ouest) ,  entièrement  à  découvert ,  et  précédée 
d'une  place  de  médiocre  étendue  et  aussi  irrégulièrement  bâtie  que  son 
sol  est  inégal ,  n'offre  rien  de  particulier  à  l'observation.  Les  ornemens 
des  fenêtres  des  chapelles  perdent  leur  effet  par  le  manque  d'harmonie 
avec  le  reste  ;  les  conteforts  et  les  arcs-boutans  absorbés  par  les  toits, 
n'ont  aucun  mouvement  ;  le  dessous  du  portail ,  de  ce  côté  ,  auquel  on 
accède  aussi  par  plusieurs  rangs  de  degrés,  offre  seulement  des  colonnes 
et  des  sculptures  dans  le  goût  de  celui  du  midi  (i)  ;  du  reste,  rien  qui 
captive  exclusivement  l'œil  (2)  ;  on  en  peut  dire  autant  du  chevet  aussi 
à  découvert  et  de  la  façade  opposée  (à  l'est),  qui  n'a  point  de  portail 
et  dont  l'accès  est  intercepté  au  public  par  des  cours  et  des  jardins 
d'habitations  particulières. 

Mais  ce  qui  ne  saurait  passer  innaperçu  et  mérite  toute  l'attention , 
c'est  le  charmant  clocher  pyramidal ,  en  pierre  ,  qui  domine  le  centre 
du  transept  avec  autant  de  majesté  que  d'élégance,  Cet  ouvrage  remar- 
quable est  dû  à  la  munificence  du  cardinal  Rollin,  évêque  d'Autun, 
qui  le  fit  construire  vers  le  milieu  du  i5e  siècle,  après  l'incendie  causé 
par  le  feu  du  ciel,  en  1^65,  qui  avait  réduit  en  cendres  l'ancien  clo- 
cher (3) ,  fondu  six  cloches  et  brûlé  la  plus  grande  partie  de  la  nef.  Le 
clocher  actuel  dont  la  hauteur  est  de  deux  cent  soixante-trois  pieds  du 
sol,  au  pied  de  la  croix,  fut  lui-même  plusieurs  fois  frappé  de  la  fou- 
dre, notamment  le  27  juin  i635.  Nous  croyons  que  c'est  sur  la  terrasse 
de  ce  clocher  que  l'on  tirait  chaque  année  le  feu  d'artifice  de  la  Saint- 
Ladre  ou  Saint-Lazare,  fête  mémorable  à  Autun,  célébrée  encore  avant 
la  révolution,  et  sur  laquelle  on  trouvera  des  détails  curieux  dans  les 
divers  écrits  publiés  sur  la  ville. 


(1)  On  peut  aussi  les  regarder  comme  des  fragmens  du  même  temps,  ajustés  ici  pour  les  conserver 
ou  s'épargner  des  frais  de  sculpture ,  comme  on  le  faisait  très-fréquemment  même  avec  des  débris 
d'antiquités  romaines.  On  remarque  dans  les  cintres  de  la  voûte  divers  signes  du  zodiaque,  et  des 
emblèmes  de  travaux  des  champs  pour  chaque  mois  de  l'année. 

(2)  La  place  que  l'on  nomme  place  des  Terreaux,  est  ornée  d'une  jolie  fontaine  en  pierre,  du  temps 
de  Louis  XII  ou  de  François  Ier,  composée  de  deux  coupoles  l'une  sur  l'autre,  supportées  par  des 
pilastres  coniques  sur  un  plan  triangulaire,  surmontées  de  la  figure  d'un  pélican.  Au  milieu, 
l'eau  s'échappe  d'une  coupe  élégante,  et  se  répand  dans  le  bassin  qui  en  environne  la  base. 

(3)  II  était  en  bois  et  datait  probablement  de  l'origine  de  l'église,  mais  nous  ignorons  quelle  était 
sa  forme. 


(  8  ) 
INTÉRIEUR. 

L'intérieur  de  l'église  d'Autun  offre  dans  la  masse  principale,  à  l'ex- 
ception du  chœur  et  des  chapelles,  le  style  de  la  primitive  construction, 
c'est-à-dire  du  ne  et  12e  siècle,  mais  avec  des  particularités  curieuses 
et  que  l'on  trouve  rarement.  Ici  les  massifs  et  les  piliers  n'offrent  au- 
cunes parties  cylindriques  comme  on  le  voit  presque  exclusivement  ail- 
leurs ,  toutes  sont  carrées  et  anguleuses  ;  ils  sont  revêtus  de  pilastres 
plats  ainsi  que  leurs  chapiteaux,  décorés  néanmoins  de  rinceaux  et  de 
figures  grossièrement  travaillés  dans  la  manière  du  temps  (i),  et  plu- 
sieurs de  ces  pilastres  sont  à  cannelures;  les  voûtes,  non  à  plain  cintre 
mais  légèrement  ogives,  sont  unies  sans  refents  ni  nervures  d' arêtes  et 
ne  présentent  que  des  arcs  doubleaux  qui  correspondent  aux  pilastres. 
Toute  cette  architecture  qui  ne  ressemble  pas  mal  à  de  la  mauvaise  ar- 
chitecture moderne,  est-elle  bien  intégralement  du  11e  et  12e  siècle  ? 
et  ne  serait-elle  pas  plutôt  en  grande  partie  une  imitation  défectueuse, 
un  espèce  de  raccort  maladroit  et  bien  postérieur  dans  le  genre  de  celui 
qu'on  remarque  aux  tours  du  grand  portail  ?  Peut-être  du  même  temps 
et  du  même  ouvrier,  peut-être  enfin  de  l'époque  de  l'incendie  de  1^65 
qui  détruisit  la  plus  grande  partie  de  la  nef  (  Voy.  ci-dessus  pag.  7  )  ? 
C'est  ce  que  nous  ne  voulons  pas  affirmer  mais  ce  qui  pourrait  être. 

Le  chœur,  dont  l'abside  a  été  reconstruit  par  le  cardinal  Rollin,  s'é- 
tend fort  avant  dans  la  nef  au-delà  du  transept  et  passe  pour  un  des 
plus  spacieux  et  des  plus  magnifiques  qui  soient  en  France  ;  il  paraît 
avoir  conservé  la  plus  grande  partie  des  marbres  précieux,  des  dorures 
et  des  riches  boiseries  dont  on  l'orna  avec  profusion  vers  le  milieu  du 
siècle  dernier;  jadis  il  était  fermé  par  un  beau  jubé  qui  a  disparu  ainsi 
qu'un  zodiaque  en  mosaique  qui  ornait  le  pavé  du  sanctuaire,  et  ce  mo- 


(1)  On  y  distingue  les  trois  jeunes  gens  dans  la  fournaise,  l'adoration  des  bergers,  le  songe  des 
mages ,  les  trois  rois  sont  couchés  dans  le  même  lit,  un  ange  entr'ouvre  les  rideaux  et  leur  montre 
l'étoile  ;  et  autres  sujets  tirés  de  l'histoire  sainte. 


nument  en  marbre  si  curieux  et  peut-être  unique  dans  son  genre  que 
l'évêque  Étienne  avait  fait  faire  sur  le  tombeau  souterrain  de  Saint- 
Lazare  ,  par  un  moine  nommé  Martin ,  habile  sculpteur  et  qui  repré- 
sentait en  petit  ,  l'église  telle  que  l'évêque  Etienne  lui-même  ve- 
nait de  l'achever.  Ces  objets,  du  plus  haut  intérêt,  existaient  encore 
en  1^65,  et  furent  honteusement  sacrifiés  aux  inconvenantes  et  ridi- 
cules décorations  modernes  qu'on  prodiguait  alors  orgeuilleusement  et 
à  grands  frais  dans  les  églises  ;  on  aurait  pu  du  moins  en  reléguer  les 
débris  dans  un  coin  de  l'édifice  ,  mais  non  il  fallait  les  détruire.  Les 
moines ,  les  chanoines ,  les  marguilliers  et  les  architectes  musqués  et 
poudrés  du  règne  de  Louis  XV  avaient  horreur  des  vieilleries. 

Les  chapelles  décorées  à  différentes  époques  dans  les  i5e  et  16e  siè- 
cles, présentent  quelques  ornemens  de  bon  goût ,  et  méritent  d'être  ob- 
servées ainsi  que  la  charmante  tribune  en  pierre  qui  soutient  le  buffet 
de  l'orgue  et  qui  réunit  au  plus  haut  degré  la  hardiesse  et  l'élégance  à 
la  délicatesse  de  l'exécution.  C'est  encore  un  des  ouvrages  que  l'on  doit 
au  zèle  du  cardinal  Rollin ,  et  un  des  plus  intéressans  échantillons  de 
l'architecture  du  1 5e  siècle. 

Un  assez  grand  nombre  de  tombes  et  de  mausolés,  doublement  inté- 
ressans par  leur  structure  et  les  personnages  en  l'honneur  desquels  ils 
furent  érigés  ,  ornaient ,  avant  la  révolution  ,  l'intérieur  de  la  cathé- 
drale d'Autun.  Parmi  ces  monumens ,  deux  surtout  méritaient  une 
attention  particulière ,  celui  du  cardinal  Rollin  ,  et  du  célèbre  prési- 
dent Jeannin  de  si  glorieuse  mémoire  (1),  eux  seuls  à-peu-près  ont 
échappé  aux  outrages  des  révolutionnaires  et  viennent  d'être  rétablis 
dans  la  chapelle  à  gauche  du  chœur. 

Forcés  de  terminer  ici  cette  trop  courte  notice ,  nous  ne  pouvons  ra- 
conter tout  ce  que  l'histoire  nous  apprend  sur  l'antique  célébrité  de 


(i)  Cet  illustre  citoyen  ,  d'abord  simple  avocat  sans  aïeux  et  sans  fortune,  qui,  par  sa  persuasive 
éloquence,  épargna  à  la  ville  de  Dijon  les  crimes  de  la  Saint-Barthélémy,  parvint ,  par  son  mérite 
supérieur,  aux  emplois  les  plus  éminens,  rendit  à  sa  patrie  les  services  les  plus  signalés, 
et  se  concilia  sans  envieux  l'amour  des  peuples  et  la  bienveillance  des  rois  ,  finit  des  jours  en  simple 
particulier,  et  mourut  près  d'Autun  en  1622  ,  à  82  ans,  après  avoir  vu  le  trône  de  France  occupé 
par  sept  rois  différens. 


(    >»  ) 

l'évêché  d'Autun,  sur  sa  suprématie,  qu'il  étendait  sur  tous  ceux  de 
France  et  d'Italie  ,  sur  les  droits  et  les  prérogatives  exclusifs  des  évê- 
ques  et  des  chanoines  ,  les  usages  singuliers  et  les  faits  curieux  qui  s'y 
rapportent,  et  cette  longue  série  d'évêques  ,  la  plupart  illustrés  par  la 
sainteté  de  leur  vie,  leur  science,  leur  vertu,  le  rang  qu'ils  occupèrent 
dans  l'état,  et  leur  influence  dans  les  affaires  publiques  ;  nous  renvoyons 
donc  sur  cet  objet ,  aux  nombreux  écrits  qui  traitent  de  l'histoire  de  la 
ville  et  de  l'église  d'Autun  (i). 


(1)  Description  historique  de  la  Bourgopie ,  par  Courtépée ,  tome  3 ,  page  43o.  Hisloij-e  de  la  ville 
d'Autun,  par  Edme  Thomas;  Histoire  d'Autun,  par  J.  Rosny,  1802,  1  vol.  ;  Description  de  la 
France  ,  par  Piganiol  de  la  Force,  etc.,  etc. 


VUES  PITTORESQUES 


DE  LA 


CATHÉDRALE  DE  SENLIS , 

ET  DÉTAILS  REMARQUABLES  DE  CE  MONUMENT  ; 


DESSINES 


PAR  CHAPUY, 


KX   OFFICIEU    DD    GENIE    MARITIME,    ANCIEN    ÉLÈVE    DE    L'ECOLE  POLYTECHNIQUE; 


AVEC  UN  TEXTE  HISTORIQUE  ET  DESCRIPTIF 
PAR  F. -T.  DE  JOLIMONT  , 

EX-INGÉNIEUR  ,  AUTEUR  DE  PLUSIEURS  OUVRAGES  SUR  LES  ANTIQUITÉS  ET  LES  MŒURS  DU  MOYEN  AGE  ,  MEMBRE  DE  LACADEMIE  DES  SCIENCES  EELLES- 
LETTRES  ET  ARTS  DE  CAEIV  ,  DE  LA  SOCIETE  DES  ANTIQUAIRES  DE  NORMANDIE,  DE  CELLE  d'ÉMULATION  DE  ROUEN  ET  AUTRES  SOCIÉTÉS  SAVANTES. 


PARIS , 

CHEZ  ENGELMANN  et  G«,  LITHOGRAPHES ,  ÉDITEURS ,  RUE  DU  FAUBOURG  MONTMARTRE,  N«  6. 


IMPRIMERIE    DE   GOETSCIIY  ,     RUE   LOUIS-EE -GRAND  ,     N°  35. 


ÉGLISE  CATHÉDRALE 

DE  SENLIS. 


Il  y  a  peu  de  cathédrales  dont  les  historiens  se  soient  moins  occupés 
que  de  celle  de  Senlis  et  malgré  nos  actives  recherches,  notre  notice 
sur  ce  monument  se  ressent  de  cette  complette  stérilité  de  documens. 
La  tradition,  plutôt  que  l'histoire  écrite,  nous  a  transmis  seulement 
comme  fait  à-peu-près  constant ,  qu'un  certain  Régulus  plus  connu  dans 
l'histoire  ecclésiastique  sous  le  nom  de  St-Rieul,  venu  dans  les  Gaules 
avec  St. -Denis  dans  le  IIIme  siècle,  y  prêcha  la  foi  catholique  aux  Syl- 
vanectes  ,  peuples  du  pays  dont  la  conversion  fut  en  grande  partie 
son  ouvrage  ,  et  fonda  dansleur  ville  principale  ,  depuis  nommée  Senlis, 
la  première  église  dont  il  fut  le  premier  évêque  :  il  est  vrai  que  la  mission 
de  ce  saint  était  réclamée  par  deux  églises,  celle  d'Arles  et  de  Senlis  , 
qui,  chose  plus  surprenante,  prétendaient  toutes  deux  conserver  et  pos- 
séder son  corps  bien  entier,  ce  qui  démontre  seulement  ou  qu'il  y  a  eu 
deux  saints  du  même  nom  ou  qu'une  des  deux  reliques  était  appocri- 
phe  (1);  quoiqu'il  en  soit  nous  regardons  jusqu'au  contredit  St-Ricul 
comme  le  fondateur  de  l'église  de  Senlis.  Ce  saint  prélat  parcourait 
avec  la  même  ardeur  les  villes,  les  campagnes,  les  bourgs,  les  chau- 
mières et  les  châteaux,  il  sermonait  souvent  en  pleine  campagne  à 
cause  de  la  foule  qui  se  pressait  pour  l'entendre  et  au  nombre  des  mi- 
racles dont  il  appuyait  ses  discours  et  que  rapportent  les  légendes,  nous 
citerons  celui  de  la  grenouille,  parce  que  la  croyance  s'en  est  conservée 
dans  le  peuple  du  pays,  et  qu'il  a  été  l'objet  d'un  monument  de  pein- 
ture dont  on  a  constamment  depuis  décoré  l'autel  delà  chapelle  dédiée 


{i)  D'après  le  Martyrologe  romain  St-Rieul  fut  cvêque  d'Arles  et  mourut  à  Senlis. 


(  4  ) 

à  ce  saint.  Un  jour  qu'il  prêchait  à  Reulli  ,  près  d'une  grande  mare ,  il 
imposa  tout  à  coup  silence  aux  grenouilles,  dont  les  croassemens  inter- 
rompaient son  saint  ministère,  et  lorsqu'il  eût  fini  il  ne  permit  qu'à  une 
seule  de  recommencer,  en  sorte  que  depuis  ce  tems  on  n'a  jamais  en- 
tendu qu'une  grenouille  croasser  dans  la  Mare  de  Reulli. 

Depuis  l'apostolat  de  ce  saint  Evêque,  en  grande  vénération  à  Senlis, 
nous  n'avons  aucune  connaissance  exacte  ni  des  faits  ni  des  édifices  qui 
se  sont  succédés.  L'église  actuelle  qui,  à  ce  que  l'on  croit,  existait  déjà 
en  i3o4,  fut  incendiée  par  le  feu  du  ciel,  et  restaurée  par  parties 
depuis  ,  à  différentes  époques  :  ce  qui  paraît  confirmé  par  l'examen 
même  du  monument,  où  il  est  facile  de  reconnaître  un  mélange  des 
styles  de  cinq  à  six  siècles  différens  depuis  le  i2me  et  peut-être  avant, 
jusqu  au  10  . 

La  Cathédrale  de  Senlis  consacrée  sous  le  vocable  de  Notre-Dame , 
était  suffragante  de  celle  de  Reims  :  elle  est  placée  dans  la  partie  la 
plus  ancienne  de  la  ville ,  dite  la  Cité  qui  existait  du  tems  des  Ro- 
mains, sous  le  nom  de  Sylvanectum ,  et  dont  on  voit  encore  beaucoup 
de  vestiges.  Ce  n'est  plus  aujourd'hui  qu'une  église  paroissiale. 


(  5  ) 
EXTÉRIEUR. 

Quelques  voyageurs,  quelques  auteurs  de  dictionnaires  géographi- 
ques, et  en  particulier  l'auteur  du  Guide  du  Voyageur  en  France, 
(  M.  Richard  )  citent  la  Cathédrale  de  Senlis,  comme  fort  peu  remar- 
quable et  d'un  gothique  de  fort  mauvais  goût.  Nous  ne  pouvons  être  de 
leur  avis  ;  si  la  Cathédrale  de  Senlis  est  moins  importante  en  général  , 
moins  somptueuse,  d'une  structure  moins  homogène  ou  moins  régu- 
lière que  quelqu'autre  de  nos  monumens  de  ce  genre,  elle  n'offre  pas 
moins  des  parties  extrêmement  curieuses ,  riches  de  charmans  détails 
et  plusieurs  aspects  très-pittoresques. 

La  façade  principale  qui  nous  paraît  être  de  la  fin  du  XIImc  siècle  ou 
de  ce  que  nous  appelons  la  seconde  transition  de  style,  est  peut-être  un 
peu  étroite  ,  mais  d'une  parfaite  régularité  de  lignes  et  de  distribution 
de  vide  et  de  plain,  sauf  les  deux  tours,  qui  comme  celles  d'une  église 
suffragante,  ne  pouvaient  pas  être  égales  de  forme  ni  de  dimension,  et 
ce  portail  offre  dans  la  disposition  des  portes,  dont  la  principale  est 
comme  à  l'ordinaire  ornée  de  statues  et  de  groupes  de  figures  sculptées 
sur  les  parois,  le  tympan  et  les  voussures;  dans  celle  du  vitrail  qui  la 
surmonte ,  des  trois  petites  roses  placées  contre  l'ordinaire  au  dernier 
étage  ,  et  de  la  jolie  balustrade  élégamment  décorée  de  quatre  figures 
d'anges  et  qui  termine  la  partie  centrale  à  la  naissance  de  la  portion 
triangulaire  du  pignon  de  la  nef,  ce  portail  disons-nous ,  offre  une  va- 
riété de  style  qu'il  est  bon  d'observer,  et  qui  peut  comme  plusieurs  au- 
tres servir  à  prouver  que  l'architecturegothique  présente  beaucoup  moins 
de  monotonie  qu'on  ne  le  prétend ,  même  dans  les  édifices  de  la  même 
époque  ;  mais  ce  qui  rend  le  principal  portail  de  l'église  de  Senlis,  par- 
ticulièrement digne  d'attention  c'est  l'élévation,  la  légèreté  et  l'élégance 
étonnante  du  clocher  méridional  regardé  comme  un  des  plus  beaux  de 
France,  et  digne  d'être  comparé  dans  son  genre  au  clocher  neuf  de 
l'église  de  Chartres  ,  qui  beaucoup  plus  moderne,  plus  compliqué  et 
plus  riche  de  détails,  est  peut-être  moins  sévère  de  forme  et  moins 


(  6  ) 

strictement  beau.  Celui  de  Senlis  qui  a  deux  cent  onze  pieds  du  sol  à 
l'extrémité  de  la  croix  qui  le  surmonte,  surpasse  en  hauteur  les  coteaux 
les  plus  élevés  d'alentour ,  et  est  aperçu  à  plus  de  sept  lieues  de  dis- 
tance. On  lui  reproche  avec  raison  sans  doute  comme  au  reste  de  la 
façade  d'être  trop  étroit,  ce  qui  nuit  à  sa  perfection  réelle,  et  laisse 
trop  peu  d'espace  au  mouvement  des  cloches  qu'il  renferme,  inconvé- 
nient qui  a  causé  deux  fois  en  1817,  la  rupture  de  celles  que  la  piété 
des  habitans  y  avait  replacées  récemment. 

Les  autres  façades  et  le  reste  du  monument  en  partie  environnées  de 
constructions  accessoires  ne  peuvent  être  aperçues  que  partiellement , 
cependant  elles  présentent  non-seulement  plusieurs  points  de  vue  pit- 
toresques ,  mais  aussi  quelques  objets  d'observation.  Tels  sont  des  ves- 
tiges d'architecture  à  plein  cintre ,  vers  le  chevet  et  dans  la  portion 
inférieure  du  chevet  lui-même ,  des  restes  de  vieux  bâtimens  de  diffé- 
rens  siècles,  probablement  faisant  partie  de  l'ancien  Gloitre,  du  Cha- 
pitre ou  de  l'Évêché,  et  enfin  les  deux  portails  latéraux  reconstruits 
vers  la  fin  du  XVme  siècle,  et  terminés  probablement  sous  le  règne  de 
Fraçois  Ier  dont  on  voit  la  Salamandre  en  plusieurs  endroits  ;  portails 
qui  se  font  remarquer  principalement  celui  du  midi,  par  une  prodi- 
galité de  détails  ,  une  richesse  de  structure,  une  coquetterie  de  formes 
qui  contrastent  singulièrement  avec  la  simplicité  du  reste  de  l'édifice. 
On  y  remarque  peu  de  figures ,  mais  seulement  sur  le  portail  méri- 
dional, un  groupe  que  le  peuple  appelle  Dieu  le  Père,  et  qui  représente 
la  Trinité  figurée  par  le  Père  Éternel  sur  sa  poitrine  repose  le  Saint- 
Esprit  sous  la  forme  accoutumée  d'une  colombe,  il  tient  la  Croix  sur 
laquelle  est  étendu  le  corps  de  Jésus-Christ;  sur  le  portail  du  nord, 
une  autre  figure  désignée  sous  le  nom  de  Dieu  le  Fils ,  représente  le 
Sauveur  debout,  les  deux  mains  élevées  vers  le  Ciel,  dans  l'altitude 
que  prenaient  les  premiers  Chrétiens  pour  prier.  Enfin  l'extrémité  des 
deux  pignons  est  également  surmontée  d'une  figure  assise. 


(  7  ) 
INTÉRIEUR. 

Presque  toute  la  partie  inférieure  de  l'intérieur  de  F  église  de  Senlis 
jusqu'aux  grandes  fenêtres,  excepté  les  extrémite's  du  transept,  nous 
paraissent  être  de  la  primitive  construction  de  l'édifice,  c'est-à-dire  de 
celle  qui  appartient  aux  XIIme  et  XlIIme  siècles ,  ce  qu'il  est  facile  de  re- 
connaître à  la  forme  générale  des  piliers,  particulièrement  de  ceux  du 
chœur  et  à  celle  de  leurs  bases  et  de  leurs  chapiteaux,  mais  les  grandes 
fenêtres  et  les  voûtes  sont  évidemment  beaucoup  plus  récentes  ainsi  que 
la  plupart  des  chapelles  dont  quelques-unes  sont  ornées  de  jolis  pen- 
dentifs, et  qui  furent  très-certainement  reconstruites  à  différentes  épo- 
ques après  l'incendie  qui  réduisît  en  cendres  presque  tout  cet  édifice  en 
i5o4j  comme  nous  l'avons  dit  ci-dessus. 

L'intérieur  de  l'église  de  Senlis  est  du  reste  d'un  bel  aspect  bien  pro- 
portionné et  est  remarquable  par  une  suite  de  tribunes  assez  vastes  et 
peu  ordinaires  ailleurs  ,  qui  comme  à  la  Cathédrale  de  Paris,  sont  mé- 
nagées au-dessus  des  bas-côtés,  et  régnent  tout  autour  de  l'édifice.  On 
y  trouve  çà  et  là  de  jolis  détails  de  sculpture ,  particulièrement  sur  les 
murs  des  extrémités  du  transept  moins  riches  que  les  portails  exté- 
rieurs, mais  embellis  par  l'effet  des  grandes  roses  et  du  vitrail  inférieur, 
nous  regrettons  seulement  que  le  chœur  qui  aurait  du  conserver  sa 
simplicité  primitive,  ait  été  défiguré  dans  le  siècle  dernier  par  des  or- 
nemens  et  des  peintures  de  mauvais  goût  et  peu  en  harmonie  avec 
le  style  général  de  l'édifice  qu'il  eût  été  mieux  de  respecter. 

Il  a  été  assemblé  à  Senlis,  quinze  conciles  dont  les  plus  célèbres 
sont  :  celui  de  8^3,  dans  lequel  Carloman,  fils  du  Roi  Charles,  fut  dé- 
posé du  diaconat  et  de  tout  degré  ecclésiastique,  dans  lequel  on 
l'avait  engagé  de  force  pour  lui  interdire  l'accès  au  trône  :  on  le  re- 
tint prisonnier  et  comme  ses  partisans  disaient  qu'étant  rendu  à  la  vie 
civile,  rien  ne  pouvait  plus  l'empêcher  de  régner  et  prétendaient  le 
délivrer  à  la  première  occasion,  son  père  le  fit  juger  de  nouveau  pour 
les  crimes  que  les  évêques  n'avaient  pu  connaître  et  le  fit  condamner  à 


(  8  ) 

mort ,  mais  pour  lui  donner  le  tems  de  faire  pénitence ,  on  lui  fit 

crever  les  yeux  ,  supplice  fort  ordinaire  dans  ce  tems-là. 

Le  Concile  tenu  en  i3io,  par  Philippe  de  Marigni,  archevêque  de 

Sens ,  dans  lequel  neuf  Templiers  furent  condamnés  à  être  brûlés  par 

l'autorité  du  juge  séculier. 

Celui  de  i3i8,  qui  avait  pour  ohjet  de  remédier  aux  usurpations 

des  biens  de  l'église  que  l'on  punit  de  l'interdiction  ou  de  la  cessation 

de  l'office  divin  dans  toute  la  juridiction  de  celui  qui  en  était  l'auteur. 

Enfin  celui  de  i326,  tenu  par  Guillaume  de  Trie,  archevêque  de 
Reims ,  où  il  fut  fait  plusieurs  statuts  sur  la  tenue  et  la  forme  même 

des  conciles,  sur  les  bénéficiaires , .l'immunité  des  églises  et  l'in- 
violabilité de  ceux  qui  s'y  réfugiaient,  et  le  maintien  de  la  juridiction 
ecclésiastique  contre  les  violences  des  laïques. 

Au  nombre  des  évêques  de  Senlis ,  trois  surtout  sont  célèbres  par  les 
dignités  dont  ils  ont  été  revêtus ,  tels  sont  Ursius  ou  Ursion ,  chance- 
lier de  France  en  1090  ,  sous  le  règne  de  Philippe  Ier,  Guérin ,  natif  de 
Pont  Saint-Maxance  et  Chevalier  de  l'Ordre  de  Jérusalem,  fut  aussi 
Chancelier  sous  Philippe-Auguste.  Les  histoires  de  son  siècle  lui  don- 
nent la  principale  gloire  de  la  journée  de  Bouvines  où  ce  prélat  rangea 
lui-même  l'armée  du  Roi  en  bataille  ,  en  qualité  de  lieutenant  général, 
mais  alors  nommé  à  l'é'vêché  de  Senlis,  il  se  retira  dans  l'oratoire  du 
Roi  et  resta  en  prières  tout  le  tems  du  combat.  Il  conserva  la  dignité 
de  Chancelier,  jusqu'au  règne  de  Saint  Louis.  Enfin  le  cardinal  de 
La  Rochefoucault ,  grand  Aumônier  de  France  et  chef  du  Conseil  du 
Roi  Louis  XIII.  On  compte  encore  Armand  de  Roquelaure ,  conseiller 
d'état  ecclésiastique,  et  M.  de  Trudaine,  son  prédécesseur,  dont  la  mé- 
moire sera  longtems  en  vénération  par  sa  piété,  son  zèle  et  sa  charité. 


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